Scénario
Les Casablancais

« Les Casablancais »
Long-métrage de fiction
Scénario original : Abdelkader LAGTAÂ

1
RUE DES LIBRAIRES – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR JOUR :

C’est une rue en pente, bordée des deux côtés d’arcades en pierre de taille. Au fond, elle débouche sur une mosquée blanche dont l’immense minaret jaune foncé domine une place plantée d’arbres et de fleurs.
Des croyants, habillés à l’européenne, se dirigent vers la mosquée. D’autres, en petits groupes, portent des tuniques grises et des barbes en désordre.
Dans la direction inverse, Omar, un homme d’une quarantaine d’années, le teint mat et les cheveux crépus, accompagné d’un garçon de douze ans, s’approche d’une librairie. Son fils, Kamal, se met attentivement à examiner les livres exposés dans la vitrine. Quand il lève son regard, il voit Saloua en train de parler avec le libraire. La trentaine, svelte et les cheveux découverts, elle porte veste beige et une jupe longue en fleurs. Kamal l’indique à son père en chuchotant :


Kamal (chuchotant) :
C’est Saloua, la maîtresse de Houda. Elle
enseigne dans notre école.


Omar regarde Saloua avec une certaine admiration. Kamal remarque l’intérêt de son père pour la jeune fille et le tire par la main. Omar se tourne vers lui et demande :


Omar :
Qu’est-ce qu’il y a ?


Kamal :
Et mes livres ?

Omar :
Tes livres ? Qu’est-ce que tu attends pour les
Chercher ?


2
LIBRAIRIE – QUARTIER DES HABOUS – INTERIEUR JOUR:

Mostafa, le libraire, est un homme d’une cinquantaine d’années, la taille moyenne, les cheveux frisés sel et poivre. Il prend un livre dans l’un des rayons et le montre à Saloua en disant :


Mostafa :
D’après son titre, je pense qu’il peut t’intéresser.

Saloua (chuchotant) :
Mais le livre que je veux trouver, moi, s’appelle
« La Monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir »,
vous comprenez ? C’est un livre qui a été publié en
France il y a quelques mois.

Mostafa (chuchotant) :
Je comprends de quoi il s’agit. Malheureusement, il
n’a pas été distribué.

Saloua :
D’accord. Alors, je repasserai. Merci.


Elle lui sourit et se dirige vers la sortie. Mostafa, après une courte hésitation, lui emboîte le pas.


3
RUE DES LIBRAIRES – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR JOUR :

Il la rattrape au seuil de la porte de la librairie et lui déclare :


Mostafa :
Saloua, concernant le livre, je vais voir ce que je
peux faire.

Saloua :
Merci beaucoup, c’est gentil ça.

Mostafa :
Je vous en prie.

Saloua :
Au revoir.

Mostafa :
Au revoir.


Saloua fourre ses livres dans son cartable et s’éloigne en traversant la rue. Mostafa la suit du regard pendant un moment quand il voit Kamal s’arrêter devant lui. Il lui sourit en disant :


Mostafa :
Ah, Kamal. Cette année, c’est le certificat d’études,
c’est ça ? Bon courage !


Kamal acquiesce de la tête. Mostafa serre la main à Omar, s’efface devant lui pour le laisser passer. Omar remet le sac de livres à son fils. Celui-ci en retire un livre et se met à l’examiner en marchant.


4
CLASSE DE KAMAL – ECOLE PUBLIQUE – INTERIEUR JOUR :

Le maître, Lhaj Kabouss, debout devant le tableau noir, explique une leçon d’éducation religieuse :


Maître :
Donc, le Prophète Mahomet, que Dieu le bénisse
et lui accorde la Paix, a reçu la première sourate du
Coran le vendredi 17 du mois de Ramadan, au cours
de l’année 13 avant l’Hégire.


Il promène son regard sur les élèves et pointe avec sa règle la leçon inscrite sur le tableau noir en concluant :


Maître :
Conclusion : le Coran est valable pour tous les
temps et tous les lieux. Il est le référent exclusif
de toute l’humanité et le restera jusqu’à ce que
Dieu hérite de la terre et de ses habitants.


5
CLASSE DE SALOUA – ECOLE PUBLIQUE – NTERIEUR JOUR :

Saloua écrit le mot  » égalité  » sur le tableau noir et se tourne vers ses élèves, parmi lesquels se trouve Houda, et les salue :


Saloua (en français) :
Bonjour.

Elèves (en français) :
Bonjour, maîtresse.


Pendant que les élèves posent leurs trousses, leurs cahiers et leurs livres sur les pupitres, elle leur demande :


Saloua (en français) :
Avant de commencer notre leçon de français,
je voudrais savoir qui d’entre vous a regardé
le téléfeuilleton marocain d’hier soir. Qui veut
nous faire une description de l’héroïne ?


Plusieurs élèves lèvent la main. Elle les regarde pendant un moment puis désigne Houda :


Saloua :
Houda. Oui, Houda.


Celle-ci se lève et répond :

Houda (en français) :
Je n’ai pas vu tout le feuilleton car ma mère
l’a arrêté au milieu mais…


Quelques élèves se mettent à lui contester le droit de parler en s’adressant à Saloua :


Elèves (criant, en français) :
Maîtresse, maîtresse…


Saloua les fait taire d’un signe de la main et se tourne vers Houda pour l’inviter à continuer. Houda lui sourit et reprend :


Houda (en français) :
…Parce qu’elle croit que ce genre de conneries,
comme elle dit, est fait par des hommes ignorants
qui ne comprennent rien aux femmes !


Saloua et les élèves filles éclatent aussitôt de rire. Quelques élèves garçons, quant à eux, se mettent à protester.


6
RUE DES DINANDIERS – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR CREPUSCULE

Saloua quitte la rue des dinandiers et emprunte une rue aux murs couverts de tapis. Houda la suit du regard puis se penche sur Kamal et lui dit :


Houda :
Elle est belle, ma maîtresse, n’est-ce pas ?

Kamal :
Pour moi, tu es la plus belle !

Houda :
Merci.


Visiblement satisfaite, Houda l’embrasse sur la joue et s’éloigne de lui. Perturbé par ces tendres épanchements en public, il regarde autour de lui en rougissant et lui emboîte le pas.


7
RUE DE KAMAL – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR CREPUSCULE

En marchant à côté de Houda, visiblement amusée, Kamal ne peut s’empêcher de la sermonner :


Kamal :
Tu exagères. Il ne faut plus m’embrasser en public.
Où as-tu pris cette habitude ?


Trois jeunes hommes, adossés contre le mur au coin de la rue, suivent Kamal et Houda d’un regard amusé en buvant des canettes de bière. Dès que le jeune garçon les voit, il baisse le regard et lâche la main de sa copine. Mais ils ne l’épargnent pas. Ils éclatent de rire et l’un d’eux lui lance en le désignant :


Jeune homme :
Voilà un mec vraiment moderne ! Avant même
qu’il perde ses dents de lait, il s’est déjà mis
une meuf de côté ! Prévoyant, le salaud, pas
comme nous ! (S’adressant à Kamal) T’as raison,
mec, de t’y prendre si tôt !


Houda leur jette un regard furtif en faisant une moue désapprobatrice. Kamal presse le pas puis se tourne vers les trois jeunes hommes et leur fait un bras d’honneur :


Kamal (murmurant) :
Si j’avais votre âge, je vous aurais massacrés !


Les jeunes hommes font semblant de le poursuivre en criant :


Jeunes hommes :
Attention, on va t’attraper !


Kamal, effrayé, s’enfuit en compagnie de Houda. Les jeunes hommes rebroussent chemin en éclatant de rire.


8
RUE MARCHANDE – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR JOUR :

Il s’engage dans une rue marchande bordée de boutiques d’articles d’artisanat et débouche sur un square dominé par une mosquée.


9
SQUARE – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR JOUR :

Un agent de la circulation empêche la traversée du square. D’une manière autoritaire, il dévie les véhicules vers une rue bordée de boutiques de dinanderie. En voyant Mostafa, il lui fait signe de tourner à droite :


Policier :
S’il vous plaît.

Mostafa :
Je vous en prie…

Policier :
Non, c’est interdit.

Mostafa :
Je suis pressé et puis la prière n’est pas commencée.

Policier :
Non, non, c’est interdit.

Mostafa :
Bon, d’accord.

Policier :
Merci.


Résigné, Mostafa finit par se conformer aux injonctions du policier et tourne à droite, à contrecœur.


Mostafa :
Au revoir.

Policier :
Au revoir.

10
BOULEVARD DE PARIS – CENTRE-VILLE – EXTERIEUR JOUR :

En arrivant à hauteur de la Banque du Maroc, la voiture de Mostafa tourne à droite et s’engage dans l’Avenue Hassan II.


11
PLACE DES NATIONS UNIES – CENTRE-VILLE – EXTERIEUR JOUR :

Elle traverse la Place des Nations Unies et, à hauteur du Café de France, tourne de nouveau à droite et prend le Boulevard Mohammed V.


12
RUE DE MOSTAFA – CENTRE-VILLE – EXTERIEUR JOUR :

Mostafa arrive chez lui, descend de la voiture en sifflotant et pénètre dans un immeuble à plusieurs niveaux.


13
HALL – IMMEUBLE DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Il s’arrête devant les boîtes aux lettres et ouvre la sienne. Il en retire une enveloppe blanche, jette un regard sur son contenu et la fourre dans sa poche. Ensuite, il retire un imprimé bleu plié en deux et attaché par une agrafe. En le dépliant, il en déchire un bout et dès qu’il voit l’en-tête, ses traits se crispent. Il le parcourt rapidement des yeux et se met à hocher nerveusement la tête. Il regarde autour de lui, réfléchit pendant un court moment puis cache l’imprimé et se met lentement à monter les marches de l’escalier. Inquiet, il s’arrête et sort de nouveau l’imprimé. Il le parcourt à peine du regard puis et finit par rebrousser chemin. Il croise les enfants des voisin, les suit d’un regard plein de méfiance et s’arrête devant la porte pour jeter un regard circonspect sur la rue avant de quitter l’immeuble.


14
TERRASSE DE CAFE – CENTRE-VILLE – EXTERIEUR JOUR :

Installé à la terrasse d’un café, il allume une cigarette et sort l’imprimé bleu de sa poche.


Il le dissimule dans la paume de la main et s’apprête à l’examiner quand le garçon lui apporte du thé à la menthe sur un plateau. Mostafa fourre précipitamment l’imprimé dans sa poche.


Mostafa :
Merci.


Le garçon lui fait un clin d’œil et lui dit :


Garçon :
Tu vois ceux qui sont derrière moi ?


Mostafa regarde dans la direction indiquée et voit deux policiers, à coté d’un panier à salade, en train de vérifier l’identité d’un jeune homme et de la jeune fille qui l’accompagne.


Mostafa :
Qu’est-ce qu’ils ont ?

Garçon (chuchotant) :
S’ils n’ont pas le contrat de mariage, ils vont
passer la nuit en prison !


Mostafa baisse légèrement la tête, se met à observer les policiers à la dérobée et voit le policier I s’adresser à la jeune fille.


Policier I (à la fille) :
Enlève tes lunettes.


La jeune fille s’exécute. Le policier I l’examine du regard puis se tourne vers le jeune homme et tend la main vers lui. Le policier II s’écrie :


Policier II (au jeune homme) :
Donne-lui ta carte d’identité.

Le jeune s’exécute immédiatement. Le policier I examine rapidement sa carte d’identité et lui demande :

Policier I (au jeune homme) :
Ton nom ?

Jeune homme :
Hicham.

Policier I (au jeune homme) :
Tu as le contrat de mariage ?

Jeune homme :
Nous étions en train de parler, c’est tout.

Policier II :
Tu as le contrat de mariage ?

Fille :
Nous parlions, c’est tout.

Policier I :
Tu crois que tout est permis ici ? Vas-y.

Fille :
Mais nous n’avons rien fait.

Policier I :
Tu leur diras ça au commissariat.


Le policier I pousse les deux jeunes gens dans le panier à salade, malgré leur timide protestation, et monte avec eux alors que le policier II se met à parler dans un
talkie-walkie en se pavanant :


Policier II (au talkie-walkie) :
Oui, nous avons arrêté deux individus en flagrant
délit d’incitation à la débauche !


Son regard rencontre celui de Mostafa et le fixe avec arrogance. Déstabilisé, Mostafa tend précipitamment la main vers la théière, la heurte et la renverse. Puis, en essayant de sauver la situation, il fait tomber un verre qui se fracasse par terre.


15
HALL – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Dès que Hourya, dépassant la quarantaine, ouvre la porte de l’appartement, Mostafa lui tombe dans les bras. Prise de peur, elle s’écrie :


Hourya :
Mostafa, qu’est-ce que tu as ?


Puis, elle regarde derrière elle et se met à appeler :

Hourya :
Badr, viens m’aider. Quel malheur !


Badr, un jeune garçon de seize ans, arrive en courant. Surpris par la situation, il ouvre grand les yeux.


Badr :
Papa, qu’est-ce que tu as ?

Hourya :
Arrête de poser des questions et aide-moi à
conduire ton père à la chambre à coucher.


Hanane, une fillette de douze ans, se précipite vers la bonne et se blottit contre elle en s’écriant :


Hanane :
Papa !


16
CHAMBRE A COUCHER – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Dans la chambre à coucher, Hourya et Badr conduisent Mostafa vers le lit. Ensuite, Hourya s’assied à côté de lui et se met à lui essuyer le visage avec un mouchoir.
Il ouvre les yeux, se redresse sur les coudes et regarde autour de lui avec étonnement. Remarquant que sa femme est sur le point de fondre en larmes, il s’efforce de lui sourire en murmurant :


Mostafa :
Ne t’en fais pas, ce n’est rien ! Juste un
malaise !


Puis, il se tourne vers son fils Badr, qui n’a pas cessé de l’observer du coin de l’œil avec inquiétude, lui sourit en signe de remerciement et lui indique de la main de retourner à ses occupations. Badr se penche sur lui pour lui faire la bise et se dirige vers la porte.
Hourya le suit du regard et dès qu’elle le voit sortir, elle serre Mostafa dans ses bras. Celui-ci lui chuchote à l’oreille :


Mostafa :
Dis-moi, est-ce que quelqu’un a demandé
après moi ?

Hourya :
Non, personne. Pourquoi ? Qu’est-ce
qu’il y a ?


Il pousse un soupir de soulagement et s’assied sur le bord du lit en hochant la tête. Hourya le regarde droit dans les yeux et demande :


Hourya :
Alors, qu’est-ce que tu as ? Je te connais, tu
me caches quelque chose, n’est-ce pas ?


Il se dirige précipitamment vers la fenêtre, se penche prudemment dehors et se met à observer la rue en allumant une cigarette. Hourya s’approche de lui et ajoute :


Hourya (l’interrompant) :
C’est donc vrai ce que m’a rapporté le voisin ?
Toi aussi tu as distribué des tracts contre les
élections, c’est ça ?

Mostafa (mécontent) :
Quoi ? Tu commences maintenant à accorder du
crédit à ce genre de rumeur ? Ce n’est pas parce
que je n’ai pas voté que tu vas en conclure…

Hourya :
De quoi s’agit-il alors ?

Mostafa :
Voilà, si tu veux savoir, je viens de recevoir une
convocation… du Commissariat Central !

Hourya :
Ah bon ?

Mostafa :
Je dois m’y rendre cet après-midi à 15 h. !

Hourya :
Pourquoi cette précipitation ?


En ce moment, la porte de la chambre s’entrouvre lentement et Hanane, un sourire hésitant aux lèvres, se penche vers l’intérieur. Hourya, incapable de se retenir, s’écrie en la voyant :


Hourya :
Qu’est-ce que tu veux, toi ? Tu ne peux pas
nous laisser tranquilles en ce moment ?


Hanane, surprise par la violence de la réaction de sa mère, se détourne d’elle et s’adresse à son père :


Hanane :
Papa, j’ai besoin d’aide.

Mostafa :
Tu n’es pas la seule, ma chérie !


Il éteint sa cigarette, prend Hanane dans ses bras et va s’installer avec elle sur le bord du lit. Hourya les suit du regard en hochant la tête avec énervement. Hanane ne renonce pas à sa demande, se blottit contre son père et lui montre son cahier en ajoutant :


Hanane :
J’ai une interrogation cet après-midi !

Hourya :
Ton père aussi, figure-toi ! Alors, fiche-nous
la paix !

Hanane :
Papa, tu es retourné à l’école ou quoi ?


Hourya se dirige vers elle et l’arrache à son père. Ensuite, elle la conduit à la porte en lui conseillant :


Hourya :
Va voir ton frère, il saura mieux t’expliquer
de quoi il s’agit !


Puis, elle ferme la porte derrière elle et se tourne vers Mostafa qui vient de s’approcher de la fenêtre. Celui-ci lui jette un regard furtif sur la rue puis quitte la fenêtre pour aller s’asseoir sur le bord du lit. Hourya se dirige vers la fenêtre et jette un regard dehors en disant :


Hourya :
Alors ? Qu’est-ce que tu v as faire ?

Mostafa :
Je n’en sais rien ! Tout ce que je sais, c’est que
je n’ai jamais été arrêté même pendant la vague
de répression des années 70 !


Elle referme la fenêtre, s’assoit à côté de Mostafa, lui prend les mains dans les siennes et lui dit :


Hourya :
Tu veux dire que tu n’as rien à te reprocher, c’est
ça ou je me trompe ? Tu vois, tu aurais dû depuis
longtemps adhérer à un parti politique pour te
protéger contre ce genre de…

Mostafa :
Je croyais qu’en restant en dehors des partis,
j’allais échapper…

Hourya (l’interrompant) :
Echapper à quoi ?

Mostafa (en colère) :
Arrête, s’il te plaît ! A force de m’interrompre
tu m’as fait perdre le fil de ma pensée ! C’est une
très fâcheuse habitude chez toi !

Hourya :
Voyons !

Mostafa (se détournant d’elle, furieux) :
C’est vrai, tu ne peux pas le nier. Depuis que tu
as lu Simone de Beauvoir et Fatima Mernissi et
les autres, grâce à moi d’ailleurs, tu es devenue…

Hourya (l’interrompant) :
Tu vois, même toi, tu n’es pas capable d’admettre
qu’une femme puisse réfléchir. C’est vrai que c’est
grâce à toi que j’ai découvert Simone et Fatima,
mais moi je les ai bien comprises, alors que toi, je
suis persuadée que tu ne les as même pas lues,
avoue-le!

Mostafa (furieux) :
Qu’est-ce que tu en sais ?


Il lui jette un regard plein de ressentiment et allume une cigarette. Elle le regarde avec amertume puis se dirige vers la fenêtre et regarde dehors. Il la rejoint, lui pose la main sur l’épaule et la regarde avec une certaine tendresse.


17
SALON – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Pendant ce temps, Badr, penché sur le cahier de Hanane, se redresse en souriant et semble hésiter. Après un moment, il finit par se prononcer :


Badr :
Quand on fait le ramadan, il y a des choses qu’on
ne peux pas faire… on ne peut pas boire, manger
et…

Hanane :
Et quoi ?

Badr (chuchotant) :
En français, ce mot se dit  » copuler « .


Hanane se précipite vers la bibliothèque, ramène le dictionnaire et se met aussitôt à le feuilleter. Badr, très amusé, lui dit :

Badr :
Votre instit doit être un drôle de zèbre, ma parole !

Hanane :
A cause de sa barbe, tout le monde en classe
l’appelle Khomeiny !


Hourya pénètre dans le salon et fixe ses enfants du regard pendant un moment et se rend à la cuisine. Hanane s’adresse à Badr :


Hanane :
Voilà, j’ai trouvé le mot  » copuler ! »


Elle lit la définition avec attention. Puis elle réfléchit pendant un moment, reprend sa lecture et ouvre grand les yeux. En rougissant, elle lève la tête vers Badr. Celui-ci éclate aussitôt de rire quand, soudain, une sirène de la police se met à retentir de plus en plus fort.


18
SALON – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Mostafa se dissimule précipitamment à côté de l’armoire, au coin de la chambre. Hourya se dirige vers la porte et l’entrouvre. Chama, la bonne, lui dit en chuchotant :


Chama (chuchotant) :
Les enfants veulent manger. Est-ce que je sers
le déjeuner ?


Hourya se tourne vers Mostafa, qui vient de quitter sa cachette, et lui signifie d’un signe de la main qu’il est temps de se mettre à table. Il lui fait comprendre qu’il n’a pas d’appétit. Elle se tourne vers Chama et lui répond :


Hourya :
Bon, tu peux servir les enfants. Nous, nous
allons manger plus tard.

Chama :
Rien de grave ?

Hourya :
De quoi tu parles ?

Chama (chuchotant) :
Si monsieur Mostafa est toujours mal en point,
je vous conseille de brûler un peu d’encens pour
chasser les mauvais esprits de la maison. J’en
ai toujours un bout sur moi, c’est très efficace !


Sans attendre, elle disparaît pendant un court moment puis réapparaît avec un brasero, d’où se dégage une fumée épaisse, et le remet à Hourya. Celle-ci le prend, mais ne sachant pas quoi en faire, le tend vers Mostafa. Celui-ci regarde autour de lui puis le pose sur l’appui de la fenêtre.


19
CHAMBRE A COUCHER – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Mostafa, allongé sur le lit, fume une cigarette. Mais l’inquiétude ne le quitte pas. Il se redresse et se dirige vers la fenêtre. En voulant la fermer, il fait tomber le brasero dans la rue. Il regarde dehors pour suivre sa chute et surprend le garçon de café en train de parler au jeune fils des voisins. Il recule aussitôt et se met à les épier. L’enfant lève la tête vers l’appartement de Mostafa et l’indique au garçon de café !


20
SALLE A MANGER – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Hourya, un verre d’eau à la main, s’approche de ses enfants en train de manger et leur dit :


Hourya :
Allez les enfants, mangez, ne nous attendez
Pas.

Badr :
Je dois voir papa. J’ai besoin de lui, c’est très
important.

Hourya :
Arrête de me torturer avec tes questions.


Elle se dirige vers la chambre à coucher mais à mi-chemin, au milieu du salon, elle s’arrête et se retourne vers Badr :


Hourya (chuchotant) :
Si quelqu’un sonne à la porte, n’ouvre sous
aucun prétexte, tu comprends ?

Badr (chuchotant) :
Pourquoi ?


Badr lui emboîte le pas mais elle ne l’attend pas. Elle se dirige vers la chambre à coucher et pousse le battant de la porte.


21
CHAMBRE A COUCHER – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Pendant ce temps, Mostafa, en proie à une vive inquiétude, bloque la porte de toutes ses forces mais, malgré ses efforts, constate que le battant lui tombe dessus. Effrayé, il se met à crier, mais à sa grande stupeur sa voix reste muette.
A ce moment, il entend Hourya crier :


Hourya (off) :
Ouvre, c’est moi.


Sa voix, qui lui parvient comme du fond d’un puits, le rappelle quand même à la réalité. Il cesse de bloquer la porte et constate que le battant n’est pas sorti de ses gonds. Abasourdi, il reste coi. Hourya le rejoint et s’interroge :


Hourya :
Qu’est-ce qui se passe, tu ne me reconnais plus ?


Elle referme la porte derrière elle et le voit se précipiter vers la fenêtre. Il jette un regard prudent vers la rue puis tend l’oreille et il lui semble entendre la sirène envahir de plus en plus l’espace. Il panique et se tourne vers sa femme, agité :


Mostafa (agité) :
Cette foutue sirène, c’est quoi ? C’est… les


flics, c’est ça ? Ils viennent pour m’arrêter,
c’est clair ! Et toi, au lieu de…


Mais il s’étrangle et n’arrive pas à terminer sa phrase. Pendant ce temps, Hourya tend l’oreille à son tour en se dirigeant vers la fenêtre, n’entend pas la sirène et jette un regard dehors. Elle ne remarque rien de particulier et se tourne vers Mostafa qui, changeant soudain d’attitude, se blottit contre elle.


Hourya :
Calme-toi, je t’en prie. J’ai regardé dehors, il
n’y a absolument rien. Crois-moi, tu ne cours
aucun risque pour le moment.

Mostafa :
Facile à dire !


Il s’arrache à l’étreinte de Hourya et va s’installer sur le bord du lit en lui tournant le dos. Elle le rejoint, s’assied à côté de lui et se met à lui caresser les cheveux. Il s’abandonne progressivement à ses caresses puis se met à parler à voix basse :


Mostafa :
Je viens de me rappeler l’histoire d’un gars de la
région de Marrakech… Un jour, il est convoqué
par la police. Après un interrogatoire de quelques
jours, il est libéré. Mais en rentrant chez lui, il se
rend compte qu’il a oublié sa montre chez la
police. Aussitôt, il retourne au commissariat
pour la réclamer… Mais, là, les choses prennent
une tournure inattendue ! Il est retenu, inculpé et
condamné à 15 ans de prison !

Hourya :
Quel imbécile ! Il ne pouvait pas renoncer à cette
montre de malheur ?

Mostafa :
Relâché en 1991, il rentre chez lui et constate
que sa femme s’était remariée en son absence
parce qu’elle n’avait pas de nouvelles de lui et
croyait donc qu’il était mort !

Hourya :
Tu vois, il n’est pas question que tu te rendes


à leur foutu commissariat aujourd’hui ! Entre
nous, qu’est-ce qu’ils peuvent te faire si tu n’y
vas pas ?

Mostafa :
Tu as raison.


22
SALON – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Hourya jette un regard sur le salon et fait signe à Mostafa d’avancer. Mostafa s’installe devant le téléphone, allume une cigarette puis pose la convocation à côté de l’appareil et se met à feuilleter son agenda. Après, il compose un numéro mais il raccroche aussitôt et se tourne vers sa femme :


Mostafa :
Non, je ne peux pas m’adresser à Bachir !

Hourya :
C’est ton frère aîné pourtant !

Mostafa :
Non, il ne pourra m’être d’aucune utilité. Je vais
appeler mon frère Saïd, il est plus débrouillard.


Il jette un coup d’œil sur son agenda, pose sa cigarette sur le cendrier et compose le numéro de Saïd. Une voix féminine lui répond :


Belle-sœur (off) :
Allô ! Allô !

Mostafa :
Allô, Najat ? C’est Mostafa…

Belle-sœur (off) :
Mostafa qui ?

Mostafa :
Mostafa Ziani, tu ne m’as pas reconnu ?


Belle-sœur (off) :
Cela t’étonne, tu n’appelles jamais ! Tu veux
parler à ton frère ? Désolée, ton frère n’a pas
daigné rentrer encore ! Et puis ne me demande
pas où il se trouve en ce moment car je n’ai pas
les coordonnées de sa nouvelle maîtresse !


Voyant son mari ouvrir grand les yeux, Hourya se penche sur l’écouteur et entend la femme de Saïd demander à Mostafa :


Belle-sœur (off) :
Comment, ça t’étonne ? Parce que tu n’as pas
de maîtresse, toi ? Tu veux me faire avaler ça ?
Je ne te crois pas un seul instant !

Mostafa :
De quel droit tu m’accuses ?


23
CHAMBRE A COUCHER – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Mostafa s’assied sur le bord du lit en face de Hourya, allongée, mais elle se détourne aussitôt de lui. Mostafa s’étonne :


Mostafa :
Qu’est-ce qu’il y a ? Je te parle.

Hourya :
Bravo ! Tu te payes une maîtresse et tu viens
ensuite pleurnicher dans mon giron à cause
d’une connerie de convocation de…


Mostafa est stupéfait. Il lui met la main sur la bouche pour l’empêcher de parler et lui rétorque :


Mostafa :
Quoi, ça va pas la tête ? T’as perdu la raison
toi aussi ?

Il se détourne d’elle, visiblement offusqué. Elle se tourne discrètement vers lui et l’observe pendant un moment avant de murmurer :


Hourya :
Tu prétends que tu ne m’as jamais trompée,
c’est ça ?


Il reste recroquevillé sur lui-même. Elle tend la main pour lui caresser la nuque, change d’avis et lui pose la question :


Hourya :
Comment veux-tu que je sois sûre de ta fidélité
alors que je ne sais même plus si tu m’aimes
encore ?


Il lui jette un regard plein de ressentiment et pousse un léger grognement en hochant la tête.


Hourya :
Tu ne me fais plus la cour, tu ne m’écris plus de
poèmes, tu ne m’invites plus au cinéma. Tu ne
sors plus en tête à tête avec moi…


Mostafa (l’interrompant) :
Les temps ont changé. En ce moment, dès que
la police voit un couple, elle lui fait subir une
vérification d’identité et s’il n’as pas de contrat
de mariage sur lui, elle l’embarque séance
tenante ! Je n’accepterai jamais, moi, de te
faire subir cette humiliation…D’ailleurs, tout
à l’heure, j’ai vu de mes propres yeux deux
policiers…

Hourya (l’interrompant) :
Dans ce cas, je porterais le contrat de mariage
autour du cou ! Vas-y, rigole.

Mostafa :
Et si nous avons affaire à des policiers analphabètes ?


Elle ne peut s’empêcher d’éclater de rire. Mostafa se tourne vers elle et la regarde par-dessus l’épaule. Elle remarque que les larmes se bousculent dans ses paupières et se redresse aussitôt sur les coudes pour le serrer dans ses bras. Après un moment, il lui annonce :


Mostafa :
Je crois que j’ai une idée. Puisque je ne vais pas
me rendre au commissariat cet après-midi, je vais
me faire établir un certificat médical et charger
Badr de le transmettre au commissariat ! D’accord ?

Hourya :
Non, je préfère que tu n’impliques pas Badr dans
cette histoire ! Si c’est comme ça, c’est moi qui
vais me rendre à ce commissariat de malheur !


Et elle veut se diriger vers la porte. Mostafa, après une courte hésitation, l’empêche de partir.


Mostafa :
Non, il n’est pas question que tu ailles te jeter
dans la gueule du loup à ma place !

Hourya (décidée) :
Alors va te réfugier quelque part pendant quelques
jours et laisse-moi faire ! Pendant ton absence, je
vais charger un avocat de se renseigner sur l’objet
de cette convocation et je te ferai signe ! C’est
mieux comme ça ?

Mostafa (ému) :
Ecoute, franchement, tu es une femme…

Hourya (l’interrompant) :
Pendant que tu vas faire ta valise, je vais faire en
sorte que les enfants ne se doutent de rien.

Mostafa :
Mais, s’il te plaît, ne m’abandonnes pas comme
tout à l’heure, d’accord ?


Avant de quitter la chambre, elle ne peut s’empêcher de le regarder avec une certaine inquiétude. S’en rendant compte, il baisse le regard, attend son départ puis se dirige vers le dressing et se met à choisir les habits à emporter. Il prend un costume, le dépose sur le lit puis prend quelques chemises et s’apprête à les jeter sur le lit quand, soudain, une crainte se

dessine sur son visage et il s’approche du lit en se baissant vers son père. Celui-ci, l’allure austère, tient un livre de Karl Marx dans la main gauche. Il fixe Mostafa d’un regard méfiant, en faisant une moue désapprobatrice, et lui fait signe de s’approcher. Dès que Mostafa se penche pour lui faire le baisemain, il lui saute au collet et lui tire l’oreille, en colère :


Père de Mostafa :
Te connaissant, j’aurais dû m’en douter !
Parce que je n’ai pas appris à lire, tu crois que
je suis un ignorant, c’est ça ? Eh bien, figure-toi
que moi aussi je sais que ce barbu cherche avant
tout à mettre le monde sens dessus dessous, vrai
ou pas ?

Mostafa (hésitant) :
Je m’excuse, papa, c’est tout à fait le contraire. Ce
… savant veut plutôt remettre le monde à l’endroit
… car il trouve qu’il est à l’envers, c’est-à-dire…

Père de Mostafa (l’interrompant) :
Ah bon ? Donc, d’après toi et lui, moi en ce moment
je suis à l’envers, je marche sur les mains et je mange
avec les pieds ! Merci de me l’apprendre !


Hors de lui, il assène une gifle à Mostafa puis le tire vers lui et lui tend le livre de Marx en s’écriant :


Père de Mostafa (criant) :
Je t’interdis de garder ses livres à la maison
par ces temps qui ne présagent rien de bon !


Mostafa prend le livre et se dirige vers le dressing pour l’y dissimuler quand il entend claquer la porte. Il se retourne et constate que son père a disparu. Après un moment d’étourdissement, il se dirige vers la porte et tend l’oreille.

Plus tard, pendant qu’il est en train de ranger ses affaires dans une valise, Mostafa a l’impression d’entendre des voix masculines derrière la porte. Aussitôt il prend la valise et se réfugie à l’intérieur du dressing. Ce faisant, il fait tomber le livre de Karl Marx que son père lui avait conseillé de cacher. Il sort alors le pied et tente de le rapprocher de lui pour le récupérer. Mais le bruit des pas l’oblige à y renoncer et à se cacher.
Le policier I regarde autour de lui et fait signe au policier II, lui aussi en civil, de le suivre. Puis tous les deux enlèvent leurs chaussures, s’avancent sur la pointe des pieds et se mettent à fouiller la chambre. Ils jettent un regard sous le lit, sortent tous les objets contenus dans les tiroirs des tables de chevet et se dirigent vers l’armoire. Ils l’ouvrent avec précaution


et l’examinent du regard. Ils examinent les habits et referment l’armoire. Le policier I se tourne vers le policier II et lui chuchote :


Policier II (chuchotant, off) :
Ne t’en fais pas, nous finirons bien par dénicher
cette littérature subversive. Je connais bien cette
engeance, moi. C’est à cause de salauds comme
eux que la populace ne nous craint plus !


24
RUE DE MOSTAFA – CENTRE-VILLE – EXTERIEUR JOUR :

Là, en plein jour, il se voit lui-même portant une pile de livres, poussé sans ménagement par les mêmes policiers à l’intérieur d’un panier à salade. Le garçon de café, qui tient un plateau contenant une théière et des verres, le suit d’un regard amusé en versant du thé à l’intention des policiers.


25
SALON – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Badr voit la convocation oubliée par Mostafa à côté du téléphone. Il la parcourt du regard en murmurant :


Badr (murmurant) :
Convocation…Mostafa Zaïm…


Etonné, il réfléchit pendant un moment puis se dirige vers la porte de l’appartement.


26
CHAMBRE A COUCHER – APPARTEMENT DE MOSTAFA – NTERIEUR JOUR :

Pendant que Hourya est en train de boucler la valise, Mostafa ne cesse de rôder autour d’elle en la reluquant. Puis il se dirige sur la pointe des pieds vers la porte de la chambre et la ferme à clé. Ensuite, il retourne auprès de Hourya et tend la main pour lui caresser les cheveux. Puis, subitement et sans préalable, il l’attrape et la jette sur le lit. Il la serre dans ses bras et se met à couvrir son visage de baisers passionnés.

Hourya (en se débattant) :
Arrête, tu es fou ? Comment peux-tu, dans cette
situation…. Et si les enfants…

Mostafa (haletant) :
Je me fous des enfants, de la police, de …


Comme si le destin s’évertuait à contrecarrer tous les projets de Mostafa, la sonnette de la porte se met en action. Ils se redressent en se regardant.


27
PALIER – APPARTEMENT DE MOSTAFA – INTERIEUR JOUR :

Le voisin, un homme d’une cinquantaine d’années, le visage émacié, fixe la porte de l’appartement de Mostafa avec inquiétude. En même temps, la porte de son appartement s’entrouvre légèrement et sa femme se met à tendre l’oreille.
Après un moment, la porte s’ouvre lentement et Mostafa regarde le voisin avec méfiance. Le voisin s’efforce de lui sourire et lui montre un imprimé bleu, plié en deux, la main tremblotante. Dès qu’il voit la convocation, Mostafa recule instinctivement pour ne pas la toucher.


Mostafa :
Comment, toi aussi ?

Voisin :
Pourquoi ? Tu as reçu la même chose ?


En ce moment Mostafa entend le bruit d’ouverture d’une porte puis des pas lourds descendre l’escalier et tend l’oreille. Un jeune barbu arrive de l’étage supérieur, les regarde du coin de l’œil, les salue du bout des lèvres et continue à descendre. Mostafa le suit du regard en allumant une cigarette et il lui emboîte le pas pour s’assurer qu’il ne va pas écouter leur conversation. Le voisin, dès qu’il voit Mostafa revenir, s’approche de lui, soulagé, et lui chuchote :


Voisin :
Tu sais, pour moi, tu n’es pas un simple voisin
mais un véritable ami…, je le jure sur la tête de…
Ma femme, si tu veux, peut le confirmer. D’ailleurs,
elle et moi te sommes très reconnaissants pour les
livres que tu nous prêtes…


Mostafa (l’interrompant, inquiet) :
Ne me parle plus de livres, s’il te plaît !

Voisin (surpris) :
Comment ça ? Toi, le libraire…

Mostafa (l’interrompant, perturbé) :
Figure-toi que je ne suis plus libraire…


Hanane, qui vient de quitter l’appartement pour se rendre à l’école, entend la réponse de son père, s’étonne et lui pose la question :


Hanane (étonnée) :
C’est vrai, papa, tu n’as plus ta librairie ?

Mostafa (perturbé) :
En quoi cela te regarde ? Allez, vas-y à ton école,
tu vas être en retard !


Mostafa la suit du regard puis, oubliant le voisin, il s’apprête à rentrer chez lui. Le voisin s’accroche à lui et formule sa demande :


Voisin :
Attends, je voudrais que tu te renseignes pour
moi… sur l’objet de cette convocation que
Badr vient de m’apporter il y a un instant… Je ne
peux en aucun cas me rendre au Commissariat
Central cet après-midi parce que… parce que…
Tu vois ce que je veux dire ?

Mostafa (l’interrompant) :
Quoi ? C’est Badr qui t’a remis cette convocation,
c’est ça ? Mais il ne m’a rien dit, moi !


Le voisin opine de la tête en continuant à tendre l’imprimé bleu vers lui. Mostafa le prend, le déplie et dès qu’il constate qu’il lui manque un bout, il le reconnaît. Il se met à le lire en murmurant :


Mostafa :
Mostafa Zaïm…pour affaire le concernant… à
15 h… Mais c’est la convocation que j’ai trouvée
dans ma boîte aux lettres ! Quel connard !

Voisin :
De qui tu parles ?

Mostafa :
Du facteur, évidemment !

Il pousse un soupir de soulagement, recouvre le sourire et regarde innocemment son voisin en déclarant :


Mostafa :
Mais ça change tout !


Le voisin en reste bouche bée. Ne comprenant pas la joie subite de Mostafa, il s’approche de lui et se met à son tour à examiner l’imprimé bleu, comme s’il cherchait à y découvrir la raison de cette manifestation de joie. N’ayant rien remarqué de particulier, il lève le regard vers Mostafa et lui demande :


Voisin :
Donc, tu es d’accord pour me rendre ce service ?
Je t’en remercie du fond du cœur…

Mostafa (l’interrompant) :
Ah non ! Qu’Allah m’en préserve !


Mais, se rendant compte de la déception de son voisin, il lui tapote l’épaule pour le consoler puis jette un regard méprisant sur la convocation en faisant semblant de vouloir la froisser. Le voisin, effrayé, la lui arrache aussitôt des mains pour la préserver. Mostafa hausse négligemment les épaules et lui annonce :


Mostafa :
Ne t’en fais pas, ce n’est rien tout ça ! Tu me
connais, je t’aurais certainement rendu ce service
avec grand plaisir si je ne devais pas, de toute
urgence, partir à l’instant en voyage à… comment
dire ?… en mission… à l’étranger ! Parce que je
viens de recevoir une convocation… Oh non, pas
ça, plutôt une invitation ! Oui, c’est ça, une vraie
invitation… en bonne et due forme !


Voyant que le voisin était sur le point de s’évanouir, il le retient et lui tapote l’épaule et lui sourit en disant :

Mostafa :
Reprends-toi, c’est pas la fin du monde, mon vieux !
Tu n’as vraiment aucune raison de t’inquiéter, je
sais de quoi je parle, crois-moi ! Alors, bon courage
et n’oublie pas de me tenir au courant…quand je
serai de retour, évidemment ! (Il regarde sa montre
et ajoute) D’ailleurs, je m’en vais tout de suite !


Et il se dirige vers l’escalier. Mais après avoir dévalé quelques marches, il s’arrête et se tourne vers son voisin en disant :


Mostafa (perturbé) :
Merde, j’ai oublié ma valise !


Puis il rebrousse chemin et disparaît à l’intérieur de son appartement, laissant le voisin figé, le regard hagard, fixé sur la porte qui vient de se refermer.


28
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR CREPUSCULE :

Saloua quitte l’épicerie de la rue et se dirige vers un immeuble aux murs écaillés. Le commis de l’épicerie, portant un sac en plastique noir, l’accompagne jusqu’à la porte et lui remet ses achats. Elle lui offre une pièce de monnaie, pousse le battant de la porte et disparaît à l’intérieur de l’immeuble.


29
HALL – IMMEUBLE DE NTERIEUR NUIT :

Elle ouvre sa boîte aux lettres, en retire deux lettres dont l’une attire aussitôt son attention. Elle l’ouvre immédiatement et se met à la lire avec intérêt en montant l’escalier.


30
APPARTEMENT DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – NTERIEUR NUIT :

Assise à son bureau, la lettre dans la main gauche, Saloua, visiblement excitée, parle au téléphone :

Saloua :
C’est mon directeur de mémoire qui m’écrit de
Paris. Il me pousse à développer le chapitre sur
l’évolution de la notion de répudiation dans
l’Islam. Alors j’ai pensé à toi…

Rachida ( off) :
Je ne sais pas si je suis en mesure…

Saloua :
Il s’agit d’une approche historique et comme tu
as fait une licence d’histoire…

Rachida (off) :
Mais il ne faut pas trop me demander. En vérité,
depuis mon mariage, je me suis un peu laissée
aller. Mon mari, en plus, est tellement maladroit
que je préfère ne pas l’associer aux travaux de
ménage…

Saloua (riant) :
Tu as peur qu’il casse tout, c’est ça ? En tout cas,
je voudrais que tu me conseilles.


31
APPARTEMENT DU BOUCHER – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Dans l’obscurité, à travers les fentes des persiennes, le boucher épie Saloua en jetant de temps en temps un regard circonspect derrière lui d’où lui parvenaient différentes voix d’enfants et différents sons dominés par celui de la télévision.


32
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR NUIT :

Elle ouvre la porte-fenêtre de son salon, qui donne sur un petit balcon, et se met à étendre une chemise de nuit, deux slips et un soutien-gorge sur un fil à linge accroché aux deux extrémités du même balcon.


33
APPARTEMENT DU FKIH – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Le fkih, portant une djellaba blanche, écarte légèrement le rideau de sa fenêtre et fixe Saloua du regard en soupirant.


34
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR NUIT :

Le gardien de nuit, muni de son gourdin, est affalé sur le seuil d’un immeuble, sans quitter Saloua du regard, un sourire béat aux lèvres.
Quand la jeune fille se retire chez elle, il garde le regard fixé sur son linge et croit voir sa chemise de nuit se détacher du fil pour venir lentement le couvrir.


35
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR MATIN :

Quand Saloua, les cheveux découverts et la robe à hauteur du genou, sort de chez elle le matin de bonne heure, elle trouve le gardien de nuit encore plongé dans le sommeil en serrant son gourdin dans ses bras.
Le boucher, la suit du regard à travers les quartiers de viande qu’il est en train de suspendre aux crochets et la salue d’un signe de la tête en arborant un large sourire.


36
RUE DU MARCHE – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR MATIN :

Dans une rue marchande, Saloua se faufile à travers la foule des ménagères agglutinées autour des étals de fruits et de légumes. Le mokaddem, un homme de petite taille, le regard malicieux, se fraie un chemin et pousse sa mobylette devant lui pour emboîter le pas à Saloua.


37
RUE DU CINEMA IMPERIAL – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR MATIN :

Saloua passe devant le Cinéma Impérial suivie par le mokaddem qui, tout en saluant quelques commerçants, ne la quitte pas des yeux.

38
PLACE MARECHAL – CENTRE VILLE – EXTERIEUR MATIN :

Le mokaddem débouche sur la place à toute vitesse et s’arrête pour chercher la jeune fille. Ne l’ayant pas repérée au milieu de l’une des files déployées aux arrêts des bus disséminés à travers toute la place, il se met en colère et rebrousse chemin.


39
RUE DES DINANDIERS – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR JOUR :

En pressant le pas, Saloua arrive d’une ruelle, emprunte la rue des dinandiers et se dirige vers le pont qui sépare le quartier des Habous et celui d’Al Baladya, quartier populaire de la Nouvelle Médina.
Kamal et son amie Houda dépassent Saloua en courant. Houda se tourne vers elle et lui sourit puis traverse le pont derrière Kamal.


40
COUR – ECOLE PUBLIQUE – EXTERIEUR JOUR :

A l’heure de la récréation, Houda quitte sa salle de classe et trouve Kamal en train de l’attendre. Il l’entraîne sous un arbre et lui dit :


Kamal :
Je n’ai invité que cinq garçons. Mes meilleurs
copains.


Adil, un collègue de classe de Kamal, les rejoint. Il sourit à Houda puis, après une courte hésitation, il s’adresse en chuchotant à Kamal :


Adil (chuchotant) :
Je voudrais te parler.

Kamal :
Vas-y.

Adil (hésitant) :
C’est à propos de ton anniversaire. Tu sais, je me
suis demandé… si tu ne devrais pas inviter aussi
notre maître Lhaj Kabouss.

Houda :
Quoi ?

Adil (à Kamal) :
Qu’est-ce que tu en penses ?


Kamal, surpris par la proposition, échange rapidement des regards d’intelligence avec Houda qui fronce les sourcils et fait une moue désapprobatrice. Adil se tourne vers elle et lui dit en souriant :


Adil :
Tu ne connais pas notre maître Lhaj Kabouss ?

Houda :
Si, je le connais. Je l’ai eu l’année dernière.

Adil :
Tu vois ? C’est un type très bien, n’est-ce pas ? (Se
tourne vers Kamal et lui chuchote) Et puis, ce que
tu ne sais pas, c’est qu’il a une manière vraiment
marocaine d’animer les anniversaires. Invite-le et
tu verras, d’accord ?


Puis, sans attendre leur réaction, il s’éloigne d’eux et se dirige vers la salle des maîtres. Houda le suit du regard puis se tourne vers Kamal et hoche la tête pour lui signifier son désaccord.


41
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR CREPUSCULE :

En fin d’après-midi, des élèves rentrent bruyamment de l’école. Appuyé sur le comptoir de l’épicerie en train de boire une limonade, le mokaddem, les voit arriver et regarde sa montre puis se tourne vers la maison de Saloua.
Après un moment, il allume une cigarette et se met à fumer quand il voit arriver le gardien de nuit, un homme portant une vareuse militaire. Il lui fait signe d’un geste de la main et l’appelle :


Mokaddem :
Hé, espèce de bon à rien !

Mais le gardien ne fait pas attention à lui et s’éloigne en titubant, comme s’il était ivre.


42
APPARTEMENT DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Fifi, assise par terre en s’appuyant contre un fauteuil du salon, boit une gorgée de vin et demande à Saloua :


Fifi :
Et tu n’as pas essayé de revoir ton père ?

Saloua :
Non, je ne suis pas encore prête. Tu sais, quand il a
répudiée ma mère, je me se suis retrouvée du jour
au lendemain renvoyée de chez moi, sans ressources
et totalement démunie ! S’il n’y avait pas ma mère…

Fifi (l’interrompant) :
Tu aurais fait le même métier que moi, c’est
ça ce que tu veux dire ?

Saloua :
Peut-être.

Fifi :
Je ne crois pas. C’est vrai, tu as tous les atouts
nécessaires mais tu n’as pas le profil.

Saloua :
Je n’en sais rien. C’est pourquoi je tiens à terminer
rapidement cette thèse, ce travail. Je dois d’ailleurs
faire une communication à Paris, en France, pour
un congrès, une sorte de réunion qui aura lieu dans
quelque temps. Tu comprends ce que je veux dire,
n’est-ce pas ?

Fifi (éclatant de rire) :
C’est vrai, je suis une prostituée mais je ne suis
quand même pas débile. Ce métier, je l’ai choisi
toute seule et je sais que je vais finir par m’en
sortir, tu verras !


Saloua (légèrement éméchée) :
Je voulais d’ailleurs t’en parler mais j’avais peur

que tu le prennes mal. Tu es une fille intelligente
et tu dois pouvoir t’en sortir sans problème.


Elle se penche sur Fifi et lui caresse le visage puis se dirige vers son bureau pour prendre son mini-magnétophone, ne le trouve pas et se rend dans sa chambre à coucher, suivie par Fifi. Celle-ci constate que le lit est défait et que le sol au pied du lit est jonché de livres et de revues. Saloua se dirige vers la table de chevet, prend son magnétophone et se met à vérifier la cassette qu’il contient. Fifi, quant à elle, voit sur la même table de chevet la photo d’un couple et la prend. Elle l’examine puis regarde Saloua avec étonnement et lui demande :


Fifi :
C’est qui ?


Saloua se tourne vers elle, tend instinctivement la main pour récupérer la photo et s’abstient en répondant :


Saloua :
C’est ma mère.

Fifi :
Et l’homme, c’est ton père, c’est ça ?

Saloua :
Je n’ai pas d’autre photo de ma mère, c’est
pour ça !


Saloua reprend la photo et la remet à sa place puis, de retour au salon, elle met le magnétophone en marche et se tourne vers Fifi :


Saloua :
Revenons à ta voisine Khadija. La dernière fois
tu m’as donné pas mal de renseignements sur
elle… Maintenant, je voudrais savoir pourquoi
son mari l’a répudiée.

Fifi (éclatant de rire) :
Parce qu’il croit qu’elle est la cause de son
impuissance ! Il paraît qu’il ne bande plus,
ce con !

43
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Attablés autour du bureau, Kamal et Houda calligraphient des invitations pour l’anniversaire du jeune garçon à l’aide de crayons de couleurs, d’après une liste posée entre eux, à côté d’une canette de limonade.
Houda termine une invitation et la remet à Kamal. Celui-ci l’examine rapidement du regard puis se penche vers Houda pour l’embrasser sur la joue. Elle lui sourit avec coquetterie puis baisse la tête en disant :


Houda :
C’est promis, tu n’inviteras pas une autre fille
à ton anniversaire, n’est-ce pas ?

Kamal (avec malice) :
Pourquoi ?


Elle se tourne vers lui, le fixe d’un regard doux où pointe néanmoins une certaine dose de méfiance et lui demande :


Houda :
Dis-moi… est-ce que je te plais ?


Surpris par la question, Kamal se met à rougir, se détourne légèrement d’elle pour se soustraire à son regard et se contente de hocher la tête en signe d’acquiescement. Elle lui prend la main et la serre dans la sienne en ajoutant :


Houda :
Tu as dit tout à l’heure que je suis la plus belle,
alors qu’est-ce qui te plaît… en moi ?

Kamal (gêné) :
Toi !

Houda (avec malice) :
C’est-à-dire ?

Kamal (gêné) :
Tout !

Houda (avec malice) :
Par exemple ?

Kamal (gêné) :
Tes… seins !


En ce moment, Latifa rentre du travail et entend la réponse de son fils. Intriguée, elle s’approche discrètement de la fenêtre de la chambre de Badr et tend l’oreille.à les épier en tendant l’oreille. Houda, quant à elle, en reste bouche bée. Elle regarde sa poitrine puis Kamal puis écarte légèrement sa robe. Constatant de visu que sa poitrine est encore plate, elle ne peut s’empêcher de rétorquer :


Houda (étonnée) :
Mais… je n’en ai pas encore !

Kamal (étonné) :
Ah bon ? Mais… tu vas les avoir plus tard ?


Ne pouvant plus se retenir, Latifa éclate de rire, rompant ainsi brutalement le charme de la scène et mettant Kamal hors de lui.


44
CUISINE – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

A la cuisine, Omar, le père de Kamal, rit à gorge déployée en s’adossant contre le réfrigérateur pendant que Kamal proteste :


Kamal :
Je ne veux plus qu’elle continuer à m’épier
sinon c’est moi qui irai chez Houda.


Omar lui tapote l’épaule en hochant la tête puis ouvre le réfrigérateur, en explore l’intérieur du regard et s’écrie :


Omar (s’écriant) :
Merde, il n’y a rien à boire !


Il prend une canette de bière Flag Spéciale, la pose sur le réfrigérateur et referme ce dernier. Ensuite, il sort son portefeuille, en retire quelques billets de banque et réfléchit pendant un court moment en les fixant d’un regard hésitant. Mais il finit par se décider à en choisir un de cent dirhams et le tend à Kamal en disant :


Omar :
Prends-moi quatre Flags Spéciales. Mais fais
gaffe aux policiers !


45
PALIER DU VENDEUR D’ALCOOL – QUARTIER DES HABOUS – INTERIEUR NUIT :

Kamal regarde autour de lui et frappe à une porte en fer. Après un moment, une voix rauque se fait entendre :


Vendeur (off) :
Qui est-ce ?

Kamal (chuchotant) :
C’est moi, Kamal, le fils d’Omar le banquier.
Mon père veut quatre Flags Spéciales.


La porte s’entrouvre et une main se dirige vers Kamal en lui faisant signe de lui remettre l’argent. Kamal lui tend le billet de banque. La main disparaît avec l’argent et la porte se referme. Kamal tend l’oreille puis se penche vers le trou de la serrure pour jeter un coup d’œil à l’intérieur de l’appartement en s’appuyant contre le battant de la porte. Mais, surpris par l’ouverture de la porte, il perd légèrement l’équilibre et tombe dans les bras du vendeur. Celui-ci le prend aussitôt au collet en vociférant :


Vendeur (vociférant) :
Tu m’espionnes maintenant, t’as pas honte ?


Puis il lui rend la monnaie, lui remet un sac noir en plastique et se penche vers lui pour l’avertir, en lui postillonnant dans la figure :


Vendeur :
Mais fais gaffe ! Si par malheur tu te fais épingler
par les flics, je ne te connais pas, compris ? Allez,

fous-le-camp !


Et il le repousse sans ménagement. Le jeune garçon, visiblement dégoûté, s’essuie le visage du revers de la main et rebrousse chemin.


46
SALON – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Pendant ce temps, Omar et Latifa, assis autour du dîner, regardent la télévision. Latifa, inquiète, semble s’impatienter :


Latifa :
Kamal tarde à rentrer.


Omar jette un regard furtif vers elle et continue à regarder la télévision en buvant lentement sa bière. Latifa ajoute :


Latifa :
Puisqu’il n’y a pas de débit de boisson dans le
quartier, pourquoi tu ne t’approvisionnes pas
au centre ville ? Je trouve que c’est trop risqué
d’envoyer Kamal chez ce contrebandier… Si un
jour les policiers le coincent avec toutes ces
canettes…


Omar lui fait signe d’attendre la fin de l’émission pour en parler. Latifa, contrariée, se lève et se dirige vers la sortie. Elle entrouvre la porte et jette un regard dehors.


47
RUES – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR NUIT :

Kamal pénètre dans une rue en pressant le pas. Soudain, il voit un groupe de jeunes poursuivis par une estafette de police courir vers lui. Instinctivement, il recule en cachant son sac derrière lui. Les jeunes passent devant lui. L’estafette tourne dans la même direction mais, à cause d’une arcade, elle ne réussit pas à passer. Dès que ses occupants en descendent, il se dirige vers chez lui en courant.


48
CAMIONNETTE – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR CREPUSCULE :

Il rejoint le gardien de nuit et le trouve en train de verser de l’alcool à brûler dans un verre.


Mokaddem :
Tu n’as pas honte ? Tu continues à boire de
l’alcool à brûler ?

Gardien de nuit :
Maintenant, excellence, j’ai trouvé la solution.
Je le coupe avec de la limonade !


Puis il verse un peu de Coca-Cola dans le même verre, mélange l’ensemble avec le doigt et en boit une bonne gorgée. Le breuvage semble lui donner un coup de fouet. Il lève le regard vers le mokaddem en arborant un sourire béat.


Mokaddem (l’interrompant) :
D’accord. Voyons maintenant si tu es toujours
vigilant comme tu le prétends. Il y a une jeune
fille…

Gardien de nuit (l’interrompant) :
Fifi, la prostituée ?

Mokaddem :
Tu vois, tu racontes n’importe quoi. Pourtant je
t’ai bien expliqué qu’il n’y a pas de prostituées
dans notre pays, tu as oublié ? Bon. Il y a une
autre prostituée… merde, je veux dire une autre
fille célibataire…

Gardien de nuit (l’interrompant) :
Je vois, excellence. Il s’agit de Saloua, Saloua
Médiouni. Celle-là, excellence, elle m’inquiète
beaucoup !

Mokaddem :
Ah bon ? Pourquoi donc ? Elle a des activités
contre le gouvernement, c’est ça ?


Le gardien avale le reste de son breuvage et expire profondément. Ensuite, il lève le regard vers le mokaddem et s’approche de lui pour lui chuchoter à l’oreille :

Gardien de nuit (chuchotant) :
Pire! C’est une vraie démone, excellence !


Hors de lui, le mokaddem lui saute au collet et s’apprête à lui assener une gifle. Mais, constatant son air abasourdi, il le repousse avec mépris et se détourne de lui.


Gardien de nuit :
Je le jure, excellence. La preuve, c’est qu’une
fois je l’ai surprise en train de voler comme une
hirondelle !


49
FLASH-BACK –
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR NUIT :

Affalé sur sa chaise, le gardien est complètement ivre. Le regard levé vers l’appartement de Saloua, il semble traquer une hallucination en tendant les mains dans sa direction et en bafouillant :


Gardien de nuit (bafouillant) :
Prends-moi, ma gazelle ! Moi aussi j’ai envie
de voler avec toi !


Puis, croyant que le personnage hallucinatoire va foncer sur lui, il se recroqueville sur lui-même, glisse et s’écroule par terre.


50
RETOUR AU PRESENT –
CAMIONNETTE – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Le mokaddem le toise d’un regard méprisant, l’empêche de se verser un autre verre et lui demande en se levant :


Mokaddem :
C’est tout ce que tu as à me raconter ?

Gardien de nuit :
Ah non, excellence, c’est pas tout. J’ai constaté aussi
qu’elle reçoit un démon chez elle ! La preuve, c’est
qu’une fois il m’a offert un vrai Louis d’or. Mais il
s’est transformé le lendemain en une simple pièce de
20 centimes !


Il fouille dans ses poches, sort une pièce en cuivre de 20 centimes et la montre au mokaddem. Celui-ci ne se retient plus et lui saute à la gorge en criant :


Mokaddem (en colère) :
Je vais te…


Puis, il s’empare de bouteille d’alcool à brûler et l’envoie se briser dans la rue. Le gardien, effrayé, lui baise les pieds en suppliant :


Gardien de nuit (rapidement) :
Mais je ne vous ai pas tout dit, excellence ! Voilà.
Hier soir, la grosse Aïcha, celle qui vend du haschich,
elle s’est chamaillée avec sa voisine Mina, celle dont
le fils est en prison, et elle l’a traitée de Polisario !
Je le jure par Sidi Belyoute, le saint patron de notre
ville!


Le mokaddem boit une gorgée de la bouteille de Coca-Cola puis se lève, le toise d’un regard méprisant et le quitte en claquant la portière de la camionnette derrière lui. Le gardien le suit du regard en pestant à voix basse :


Gardien de nuit :
Il ne pige rien, ce con ! La preuve, c’est qu’il ne
s’est même pas rendu compte que je lui ai caché
la présence de ce barbu qui a passé deux nuits
chez le fkih ! C’est sûr, il me faut un mokaddem
à ma mesure !

51
COUR – ECOLE PUBLIQUE – EXTERIEUR JOUR :

La sonnerie retentit et les élèves commencent à quitter les salles de classe et à se diriger vers la sortie. Houda s’approche de la classe de Kamal et, à travers la fenêtre, le voit prendre son cartable et quitter son pupitre.


52
CLASSE DE KAMAL – ECOLE PUBLIQUE – INTERIEUR JOUR :

Le maître, debout à côté de son bureau, l’appelle :


Maître :
Kamal !


Kamal se dirige aussitôt vers lui en répondant :


Kamal :
Oui, maître !


Le maître attend que les autres élèves aient quitté la classe puis le fixe du regard et demande :


Maître :
Il paraît que tu refuses de m’inviter à ton
anniversaire, c’est vrai ?


Kamal, stupéfait, en perd l’usage de la parole. Il baisse la tête et reste muet. Le maître, sans le quitter du regard, insiste :


Maître :
Vrai ou pas ?

Kamal (confus) :
Je ne suis pas sûr encore… que mes parents
vont l’organiser…

Maître :
Si tu n’es pas encore sûr, pourquoi tu as déjà
distribué des invitations ? Tu sais, ce n’est pas
bien de mentir. L’Islam condamne le mensonge
car il conduit directement en Enfer ! Tu peux
disposer.

Kamal :
Merci, maître.


Kamal, inquiet, se dirige vers la sortie et rejoint Houda qui l’attendait dans la classe.


53
CUISINE – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Pendant que Latifa est en train de préparer le dîner, Kamal s’approche d’elle et lui montre un Coran :


Kamal :
Le maître m’a offert un Coran de poche.


Elle lui jette un regard furtif et continue à peler et à émincer une gousse d’ail en lui disant :


Latifa :
Si tu as fait tes devoirs, occupe-toi de la vaisselle.


Kamal pose le Coran sur le réfrigérateur et s’approche de l’évier encombré de nombreux ustensiles sales. Il se met à y mettre de l’ordre en s’adressant à sa mère :


Kamal :
Maman, est-ce qu’il est vrai que l’anniversaire
n’est pas une fête musulmane ?

Latifa :
Qu’est-ce que c’est que cette connerie encore ?

Kamal :
C’est le maître qui me l’a dit.

Latifa :
Ah bon ? Tant mieux. Je suis soulagée car
nous n’avons pas les moyens de l’organiser.

Kamal (étonné) :
Comment ça ?

Latifa :
Va voir ton père, il t’expliquera.


Il s’essuie les mains et quitte la cuisine.


54
SALON – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Kamal se rend aussitôt au salon, s’assied en face de son père qu’il trouve en train de remplir sa grille du Loto et lui demande :


Kamal :
Papa, est-ce qu’il est vrai que tu n’as pas d’argent
pour fêter mon anniversaire cette année ?

Omar :
Ton anniversaire ? Tu es né le 28 du mois 11,
n’est-ce pas ? Donc, ça tombe bien ! Cette fois-ci,
si je ne décroche pas le gros lot, c’est que le Loto
est tout simplement une escroquerie, tu es d’accord
avec moi ?

Kamal :
Mais tu ne m’as pas répondu.

Omar :
Tu crois que j’ai le temps ? Dépêche-toi pour
aller miser pour moi avant que le bureau de
tabacs ne ferme ! Allez, vas-y !

Kamal :
Et mon anniversaire ?

Omar :
Vas-y, mon fils, dépêche-toi !


Kamal prend le billet du Loto et l’argent et traverse le patio en se dirigeant vers la sortie. Omar le suit du regard puis se verse de bière et l’avale d’un trait.


55
RUES – QUARTIER DES HABOUS – INTERIEUR NUIT :

Kamal examine les feuilles du Loto en marchant. Quand il arrive dans sa rue, il ne remarque pas trois jeunes hommes. Ceux-ci précipitent pour lui subtiliser le billet du Loto et se mettent à le taquiner en passant le même billet de l’un à l’autre :


1er jeune homme (riant) :
Si tu veux récupérer ton Loto, tu dois nous dire
ce que tu fais avec ta petite copine !

2ème jeune homme (riant) :
Comment elle est au lit, vas-y ! Est-ce que tu
l’embrasses avant ? Déballe !

3ème jeune homme (riant) :
Regardez, il rougit comme une nana !


Kamal, en courant de l’un à l’autre, ne cesse de crier :


Kamal :
Rendez-moi mon billet, rendez-le moi, je vous
En prie !


A la fin, il finit par récupérer son billet de Loto et s’enfuit en courant. Les trois jeunes hommes le laissent partir et éclatent de rire.


56
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Kamal, en pyjama, assis sur le bord du lit, joue de la guitare. Le morceau qu’il essaie d’apprendre semble lui procurer beaucoup de plaisir.


57
FLASH-BACK –
PALIER DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Le commis de l’épicerie s’approche de la porte de l’appartement de Saloua et se met àépier cette dernière.


58
FLASH-BACK SUITE –
APPARTEMENT DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

A travers le trou de la serrure, le commis voit Saloua portant un soutien-gorge, en train de mettre un chemisier.


Commis (off) :
Une fois, en lui portant ses commissions, je
l’ai surprise…


59
RETOUR AU PRESENT –
SQUARE – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR MATIN :

Le commis, assis sur un banc, la tête levée vers le ciel et le regard rêveur, continue son récit :


Commis (rêveur) :
…toute nue, comme les belles européennes…


60
FLASH-BACK –
PALIER DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Le commis, ébahi et excité, continue à contempler Saloua à travers le trou de la serrure.


Commis (off) :
…de Polsat,…

61
FLASH-BACK SUITE –
APPARTEMENT DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Saloua finit de boutonner son chemisier et, de face, se dirige vers la porte de l’appartement.


Commis (off) :
…la télévision satellitaire.


62
FLASH-BACK SUITE –
PALIER DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Craignant d’être surpris par Saloua, le commis abandonne les commissions et s’enfuit en dévalant les marches de l’escalier à toute vitesse.


Commis (off) :
Je me rappelle encore de seins…


63
RETOUR AU PRESENT –
SQUARE – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR MATIN :

Le commis semble avoir oublié la présence du mokaddem. La tête levée vers le ciel et le regard rêveur, il donne libre cours à son imagination, comme s’il ne s’adressait qu’à lui-même :


Commis :
…ronds comme les pommes que nous
vendons à l’épicerie…

Mokaddem (excité) :
Et quoi encore ?

Commis :
Elle m’a ensorcelé, elle m’a habité, je ne cesse
de rêver d’elle !

Mokaddem (frustré, en colère) :
Et après ?

Commis :
Après, je me suis réveillé !


Visiblement irrité par l’impertinence du commis, le mokaddem lui flanque une gifle et se met à le rabrouer :


Mokaddem :
Tu crois, connard, qu’une fille comme elle va
accepter qu’un chien comme toi puisse rêver
d’elle ? Allez, fous-le-camp !


Puis il le repousse sans ménagement, crache dans sa direction puis se met à réfléchir :


Mokaddem (en colère) :
Cette garce m’a l’air très futée. Si elle invite Fifi
chez elle, c’est qu’elle doit sans doute l’utiliser !


64
APPARTEMENT DE FIFI – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR JOUR :

En enfilant sa robe, Fifi se dirige précipitamment vers la porte de l’appartement et demande :


Fifi :
Qui est-ce ?

Mokaddem (off) :
Ouvre, c’est moi, le mokaddem.


Elle rebrousse chemin et se dirige vers sa chambre en répondant :


Fifi :
Je me rhabille et…

Elle se rend auprès de son client, un homme d’un certain âge en train d’enfiler son pantalon, et lui fait signe de la suivre. Elle le conduit jusqu’au balcon d’une autre chambre, referme la porte-fenêtre derrière lui et se précipite vers la porte pour accueillir le mokaddem qui, dès qu’il pénètre dans l’appartement, lui demande :


Mokaddem :
Tu as déjà un client ?

Fifi :
Non, il n’y a personne !


Il lui remet son cartable et se met aussitôt à se déshabiller en ajoutant :


Mokaddem :
Dépêche-toi, je suis pressé !


Elle le conduit vers la chambre à coucher en se pâmant d’excitation, un sourire malicieux aux lèvres.

Plus tard, le mokaddem enfile son pantalon et essuie la sueur qui perle sur son front. Fifi, assise à côté de lui, est en train de refaire son maquillage.


Mokaddem :
Vas-y, raconte maintenant.

Fifi (riant) :
Entre nous, c’est pas juste. Tu abuses de moi,
tu ne me payes pas et tu veux en plus que je te
serve d’indicatrice ! Tu ne crois pas que c’est
un peu trop ?

Mokaddem (souriant) :
Déconne pas, tu sais très bien que grâce à moi tu
te la coules douce et tu n’es jamais inquiétée par
personne ! Allez, dépêche-toi.

Fifi :
Au départ, j’ai eu peur qu’elle me fasse de la
concurrence…

Mokaddem (l’interrompant, en se redressant) :
Et après ?


Fifi (malicieuse) :
C’est une fille étrange. Elle n’a pas de télé et
passe son temps à écrire !

Mokaddem (curieux) :
Elle n’a pas de télé ? La garce, elle écrit sur la
politique évidemment.

Fifi :
Je n’en sais rien. Elle m’a expliqué qu’elle
écrit sur le divorce, mais je n’y comprends
rien.


Le mokaddem, visiblement déçu, s’approche de Fifi et se met à se rhabiller en disant :


Mokaddem :
Tu n’as même pas été foutue de lui tirer les vers
du nez pour savoir ce qu’elle est en train de
comploter contre le gouvernement, quels
terroristes elle fréquente et… quelles crapules
anti-marocaines elle compte rencontrer à l’étranger.

Fifi :
Elle va voyager ?


Il se détourne d’elle, se redresse et met sa veste en lui répliquant :


Mokaddem :
Si tu ne sais rien de tout ça, à quoi me sers-tu
à la fin ? T’es dépassée, ma cocotte !


Puis il se dirige vers la sortie. Elle se lève et se place devant lui avec un certain air d’audace dans le regard et lui jette à la figure :


Fifi :
Donc, tu ne veux pas savoir ce que le boucher
compte faire pour l’avoir ?

Mokaddem :
Qu’est-ce qu’il peut faire, ce connard ?

Il lui jette un regard furtif puis se ravise, réfléchit pendant un court moment et finit par avouer :


Mokaddem (l’interrompant)
C’est vrai qu’il a la tête d’un terroriste, celui-là !
Qu’est-ce qu’il a, vide ton sac !


65
FLASH-BACK –
APPARTEMENT DE FIFI – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Voyant les deux billets bleus de 200 dirhams que le boucher lui a fourré dans la main pendant qu’elle l’accompagne vers la sortie, elle le regarde avec étonnement et l’embrasse sur la joue. Alors, il lui ajoute un billet de 50 dirhams en disant :


Boucher :
Je voudrais te confier quelque chose.

Fifi :
Rien de grave ?

Boucher :
Hier, ce monstre qu’est ma femme m’a surpris
en train d’appeler ton amie Saloua dans mon
sommeil. Maintenant, tout est en train tes mains.

Fifi :
Tu me prends pour une entremetteuse ou quoi ?

Boucher :
Ton amie Saloua, je l’ai dans la peau, tu comprends ?
Depuis que je l’ai vue, je ne cesse de penser à elle !
Si ça continue comme ça, je vais finir par devenir
dingue et perdre mon monstre de femme pour me
retrouver avec cinq gosses insupportables sur les
bras ! Mais si tu acceptes de me donner un coup de
main, tu m’éviteras tout ça ! Tu me connais, je suis
prêt à y mettre le prix !


Il sort un gros portefeuille élimé et se met à en retirer des billets très sales, maculés de sang, de 10 et 50 dirhams et les laisse choir devant elle.


Fifi :
Tu veux te marier avec elle, c’est ça ?

Boucher (les larmes aux yeux) :
Tu es folle ou quoi ? Une fille instruite comme elle
ne voudra jamais d’un bougre comme moi ! Ce que
je désire, c’est de passer une nuit, une seule nuit, avec
elle, pour satisfaire mon envie, c’est tout !


Puis, il saute sur Fifi, se blottit contre elle et éclate en sanglots. Fifi l’entoure de ses bras en essayant de se contrôler pour ne pas pouffer de rire.


66
RETOUR AU PRESENT –
APPARTEMENT DE FIFI – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR JOUR :

Un immense éclat de rire empêche Fifi de poursuivre son récit. Sans la quitter du regard, le mokaddem écrase sa cigarette dans le cendrier et semble s’impatienter :


Mokaddem :
Et tu l’as aidé ?

Fifi :
Que voulais-tu que je fasse ?

Mokaddem :
Et qu’as-tu fais ?

Fifi (riant) :
Je m’en suis débarrassée en le persuadant qu’un
talisman du fkih ferait mieux l’affaire ! Je ne suis
pas une entremetteuse, moi !

Mokaddem :
Et alors ?

Fifi :
Et puis, cette fille m’a rendu un grand service !
Depuis son arrivée, le nombre de mes clients a
fortement augmenté.


Mokaddem (vigilant) :
Elle racole pour toi pour t’inclure dans son
complot ! Eh bien, je la tiens, cette salope !

Fifi (inquiète) :
Mais non, c’est pas ça du tout. Ce que je veux
dire c’est que tous les mecs qu’elle a allumés et
qui se sont rendus compte qu’ils ne peuvent pas
se l’envoyer, se sont automatiquement rabattus
sur moi ! Tu piges, maintenant ?

Mokaddem (furieux) :
C’est toi qui n’a rien pigé. Tu es finie, tu es usée !


Le mokaddem, frustré, jette un regard plein de ressentiment sur Fifi et se précipite vers la sortie.


67
ESCALIER DE LA MAISON DE FIFI – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR JOUR :

Le mokaddem descend lentement les marches de l’escalier en réfléchissant. Puis il s’arrête et se dit :


Mokaddem :
Si cette fille résisté au boucher, c’est qu’elle est
une fille bien ! Et si c’est une fille bien, elle doit
avoir son passeport.


Il reprend lentement sa descente, mais la question ne cesse de le tourmenter. Il s’arrête de nouveau et se dit :


Mokaddem :
Mais si son Excellence le Chef d’Arrondissement
m’a chargé d’enquêter sur elle c’est qu’il y a anguille
sous roche ! Si je ne réussis pas rapidement à démêler
cette affaire, je risque de voir s’envoler tout espoir
d’avancement, c’est certain. La solution, c’est de
l’attraper en flagrant délit !


68
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Kamal se réveille en sursaut. Il reconnaît les cris de jouissance de sa mère et tend l’oreille.


Omar (haletant, off) :
Arrête de crier… il va… nous entendre !


L’air espiègle, Kamal ne peut s’empêcher de pouffer de rire en entendant Omar s’essouffler à vouloir tempérer les ardeurs de sa femme.


69
COUR – ECOLE PUBLIQUE – EXTERIEUR JOUR :

Dans un coin de la cour, loin des autres élèves, Kamal essaye d’émettre les cris de jouissance de sa mère. Houda pouffe de rire et ajoute :


Houda :
Moi, ma mère, voilà comment elle faisait quand
mon père était encore avec nous.


Puis elle se met à imiter sa mère. Kamal éclate de rire puis se décide à lui poser la question :


Kamal :
Tu vas crier toi aussi quand tu seras mariée ?

Houda (riant) :
Moi ? Jamais ! Tu verras…


Voyant Adil se diriger vers eux, elle avertit Kamal :


Houda :
Le voilà encore.


Adil, décidé, se place entre eux en tournant le dos à Houda et s’adresse aussitôt à Kamal :


Adil :
Alors, qu’est-ce que tu as décidé ?

Kamal (surpris) :
De quoi tu parles ?

Adil (chuchotant) :
Est-ce que tu vas inviter le maître à ton
anniversaire ?


Kamal se tourne vers Houda. Celle-ci, en colère, hausse les épaules et s’éloigne d’eux. Kamal se retourne vers Adil et lui annonce :


Kamal :
Tu sais… je ne fais plus d’anniversaire. Mon
père…

Adil (l’interrompant, furieux) :
Fais gaffe, notre maître n’aime pas du tout ce
genre de plaisanterie ! Puisque tu l’as invité, tu
aurais dû l’informer de l’annulation de ton…

Kamal (l’interrompant) :
Non, je ne l’ai pas invité…

Adil (l’interrompant en se levant) :
Si, tu l’as invité ! En tout cas, c’est ce qu’il a
compris ! Tu sais, ce n’est pas bien de mentir.
En Islam, les menteurs sont condamnés à être
jetés en Enfer.

Kamal (effrayé) :
Mais je n’ai pas menti….

Adil (l’interrompant) :
Ecoute, je vais te révéler quelque chose. Notre
maître est persuadé que tu es un bon élément.
Mais, à son avis, tu dois cesser de fréquenter
Houda si tu veux faire partie de notre groupe et
participer à nos colonies de vacances. D’accord ?
Réponds-moi.


70
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR NUIT :

Muni de son gourdin, le gardien de nuit fait sa ronde. Il vérifie que les portes des maisons et des magasins sont fermées tout en chantant :


Gardien de nuit (chantant) :
La nuit est longue. Je passe la nuit à gémir
De mes soucis, mes ennuis et mes insomnies.


71
APPARTEMENT DU BOUCHER – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Dans le noir, le boucher, visiblement très excité, épie Saloua à l’aide d’une paire de jumelles en murmurant :


Boucher :
Mon Dieu, mon Dieu !


72
APPARTEMENT DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Saloua, enveloppée dans une serviette de bain, s’approche en ce moment de la fenêtre. Mais, pendant qu’elle la ferme, la serviette glisse légèrement et laisse apparaître ses seins. Elle les recouvre et va répondre au téléphone.
Plus tard, elle ouvre la porte et voit le boucher s’avancer vers elle. Elle le toise d’un regard interrogatif qui semble le déstabiliser. Il hésite en essayant de garder le sourire et se met à bafouiller :


Boucher :
Excusez-moi, je suis venu…Je me suis dit…
on ne sait jamais ! C’est pour vous souhaiter
la bienvenue dans notre quartier ! Ma boucherie
et moi-même…nous sommes votre disposition !


Puis il sort un gigot de sous sa djellaba et le lui tend en bredouillant :

Boucher (bredouillant) :
Et je vous ai apporté ce présent !

Saloua (riant) :
Désolée, mais je ne peux pas accepter !

Boucher :
Pourquoi ? Vous ne mangez pas le mouton ? Vous
préférez…le porc ?

Saloua (riant) :
Non, le problème n’est pas là…


Il en reste bouche bée et continue à tendre le gigot vers elle, ne sachant pas quoi en faire.


Boucher :
Qu’est-ce que je vais faire alors ?


Elle l’invite au salon, lui fait signe de s’installer dans un fauteuil et lui demande en s’efforçant de ne pas éclater de rire :


Saloua :
Qu’est-ce que vous voulez boire ?

Boucher :
S’il y a un verre de rouge…

Saloua (l’interrompant) :
Ah non, il n’y a pas de rouge. Mais si vous
voulez du thé ou du café, d’accord.

Boucher :
D’accord, un verre de thé.


Après le départ de Saloua, le boucher se met à fouiller la pièce du regard. A travers la porte-fenêtre ouverte, il voit le linge intime de la jeune fille. Il le fixe pendant un moment et s’en approche sur la pointe des pieds. Puis, en faisant attention, il s’empare de l’un des slips mis à sécher, le fourre sous son bonnet et reprend rapidement sa place.


73
BOUCHERIE – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR MATIN :

Le matin, dès que le boucher ouvre sa boutique, il voit le mokaddem en train de l’attendre.


Mokaddem :
Bonjour.

Boucher :
Bonjour.

Mokaddem :
Tu ouvres tard aujourd’hui, qu’est-ce qui se
passe ?

Boucher (méfiant) :
J’ai l’air mal en point, c’est ça ?

Mokaddem :
Viens me payer un café. Mais, en attendant, si tu
as une belle épaule pour le couscous, porte la chez
moi.

Boucher :
J’en ai une belle et bien grasse comme tu les
aimes.


Il ouvre son réfrigérateur, prend un mouton par l’épaule et le lui montre. Le mokaddem, voyant le postérieur de l’animal affublé d’un slip féminin, ouvre grand les yeux et s’esclaffe de rire. Le boucher, hors de lui, remet aussitôt le mouton dans le réfrigérateur et baisse violemment le rideau de la boucherie !


74
CAFE – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR MATIN :

Le mokaddem et le boucher sont installés dans un café. Le boucher, confus, garde la tête baissée. Le mokaddem l’examine du regard et commence :


Mokaddem (avec malice) :
Je n’ai jamais douté de ta sincérité. Mais, est-ce
que quelqu’un a tenté de l’approcher ?

Boucher (hésitant) :
Tous, bien sûr !

Mokaddem (vigilant) :
Toi, évidemment, tu ne fais pas partie du… complot,
n’est-ce pas ?

Boucher :
Avec toute la marmaille dont ce monstre de femme
ne cesse de m’encombrer…

Mokaddem (l’interrompant) :
Mais tu connais bien les autres membres du
groupe, évidemment.


Le garçon apporte du café et de l’eau minérale. Le mokaddem lui fait signe de se dépêcher :


Mokaddem :
Ca y est, tu peux disposer.


Le boucher sert le mokaddem en disant :


Boucher :
Tiens.


Puis il se sert en baissant la tête. Le mokaddem ne le quitte pas du regard et reprend :


Mokaddem :
Continue.

Boucher (hésitant) :
En fait, tous !

Mokaddem (avec malice) :
Qui ? L’épicier berbère ?

Boucher :
Tu crois que ce berbère est innocent ? S’il pouvait
se l’envoyer, il n’aurait pas hésité. Entre nous, s’il
n’était pas radin, il aurait foncé lui aussi.


Un vieil homme se précipite vers le mokaddem et le salue avec déférence. Le mokaddem l’interrompt fouille dans son cartable, en sort un imprimé et le lui remet en expliquant :


Mokaddem :
Voilà ton certificat d’indigence. Concernant ton
fils, dis-lui que le Gouvernement ne délivre pas
de certificat de chômage. Il est encore costaud
il n’a qu’à se débrouiller pour trouver du travail.
Tu peux disposer.


Il lui fait signe de s’éloigner et le suit d’un regard hostile en hochant la tête et en déclarant :


Mokaddem :
Les gens se croient tout permis ! (Se tournant vers
le boucher) Ils s’imaginent que le Gouvernement n’a
rien d’autre à foutre que chercher du boulot pour
leurs enfants. Je suis sûr que son fils passe son temps
à se droguer avec les voyous d’aujourd’hui. Si j’avais
le pouvoir, je t’aurais foutu toute cette racaille dans
le bagne de Tazmamart !


Le boucher, qui s’est senti obligé d’acquiescer d’un signe de la tête, remet sa casquette sur la tête et se redresse en disant :


Boucher :
Au revoir !

Mokaddem :
Attends. Et…le fkih ?

Boucher (reprend sa place, mal à l’aise) :
Ce mécréant ? Depuis qu’il est veuf, on dirait que
c’est sa queue, sauf ton respect, qui le guide et non
pas sa tête ! Un soir, je suis monté chez cette
respectable jeune fille pour lui porter un gigot… et
j’ai trouvé un talisman, s’il te plaît, que ce maudit
a placé devant sa porte.

75
FLASH-BACK –
PALIER DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Le boucher s’approche sur la pointe des pieds de l’appartement de Saloua, regarde autour de lui, tend l’oreille puis sort un talisman de la poche de sa djellaba, l’embrasse et s’apprête à le cacher sous le paillasson. Mais quand il soulève ce dernier, il découvre, stupéfait, un autre talisman, plus imposant que le sien.
Au début, sous l’effet de la colère, il se met à le piétiner. Mais, après réflexion, il s’arrête, effrayé.


Boucher :
Que Dieu me pardonne !


Il le ramasse, l’embrasse sur les deux faces et le met dans sa poche. Puis il le remplace par le sien et rebrousse aussitôt chemin.


Boucher (off) :
Pourquoi l’a-t-il placé là ? Dans le but que
Tu sais, évidemment.


76
RETOUR AU PRESENT –
CAFE – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR MATIN :

Le mokaddem, content de lui-même, fait signe au garçon pour commander un autre café puis rétorque au boucher sur un ton menaçant :


Mokaddem (menaçant) :
Comment sais-tu que c’est un talisman alors
que tu ne sais pas lire ? Il s’agit d’un tract !
Allez, donne-moi ce tract !


Le boucher reste coi, ne comprenant pas le changement d’attitude du mokaddem vis-à-vis de lui.


Boucher (effrayé) :
De quoi tu me parles ?


77
SALON – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Omar examine une brochure du Ministère de l’Habitat proposant quelques lotissements à Casablanca puis la remet à Latifa, assise en face de lui en disant :


Omar :
Voilà la façade. Voilà un appartement de 3
pièces et un autre, plus grand, de 4 pièces …
avec un grand salon. Mais, franchement, ils
très chers, ces appartements. On dirait que
l’Etat s’est mis lui aussi à spéculer sur notre
dos ! Tout à fait comme le privé !

Latifa :
Si son fils n’avait pas décidé de se marier,
mon oncle n’aurait jamais pensé à nous
demander de déménager.


Au lieu de répondre, il ouvre un journal posé sur la table devant lui, le parcourt rapidement du regard et le tend à Latifa en lui indiquant un article :


Omar :
Regarde. Quand je vois tous ces détournements
de milliards commis impunément, je me demande
parfois s’il ne faudrait pas que je me taille un
jour avec la caisse de la banque ! C’est aussi une
solution pour nous d’acquérir un appartement !

Latifa (riant) :
Je pense qu’il est temps que je serve le dîner, sinon
tu vas bientôt te prendre pour Zorro !


En se levant pour se rendre à la cuisine, elle surprend Kamal qui vient de rentrer, en rasant le mur, sur la pointe des pieds. Etonnée, elle appelle son mari :


Latifa :
Tu sais quelle heure est-il ?

Kamal :
Mais…

Latifa (l’interrompant) :
Omar, viens voir à quelle heure ton fils rentre à la
maison maintenant.


Omar s’approche de lui en disant :


Omar :
Bravo ! Où es-tu resté jusqu’à maintenant ?


Il esquisse le geste de lui flanquer une gifle.


Omar :
Je vais…Allez, réponds !

Kamal :
C’est pas de ma faute. C’est le maître, Lhaj
Kabouss, qui m’a obligé à prendre des leçons
supplémentaires.

Omar :
Des heures supplémentaires ? Viens ici.


Omar n’en revient pas. Il attrape le jeune garçon par la main et l’entraîne sans ménagement vers la cuisine.


78
CUISINE – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Il le pousse vers Latifa, qui était en train de sortir des œufs du réfrigérateur, en s’écriant :


Omar (criant) :
Tu as entendu ton fils ? Il s’offre des leçons
particulières sans même me demander mon
avis comme si j’étais un milliardaire ! (Se
tourne vers Kamal) Tu les payeras tout seul,
ces foutues leçons !


Kamal :
D’accord !

Omar (en colère) :
Tu te fous de moi ?

Kamal :
Pas du tout. Ces leçons sont gratuites !


Latifa, constatant la confusion d’Omar, serre Kamal contre elle. Omar le menace du doigt en disant :


Omar :
Ah bon, elles sont gratuites. Eh bien…nous
allons voir cette gratuité !


Et il se résigne à battre en retraite en quittant la cuisine.


79
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Au lit, Kamal, éclairé par un abat-jour, feuillette un livre contenant plusieurs gravures de diables cornus dans différentes situations puis se met à lire le paragraphe suivant, indiqué au stylo rouge :


Kamal :
Satan est un être maléfique. C’est un ennemi très
redoutable parce que nous ne le voyons pas alors
que lui, il nous voit. Il peut partager notre logement
et notre nourriture comme il peut se substituer à nos
et nos mères !


Tout au long de sa lecture, Kamal ne peut se retenir de jeter de temps en temps un regard de plus en plus inquiet autour de lui.
A la fin, n’en pouvant plus, il referme le livre et le pose sur la table de chevet. Puis il le reprend, le dissimule sous le matelas et éteint la lumière. Mais, après un court moment, il sursaute, se redresse, allume l’abat-jour et regarde autour de lui, effrayé. Il reste ainsi le regard hagard.

80
COUR – ECOLE PUBLIQUE – EXTERIEUR JOUR :

A la récréation, dans un coin de la cour de l’école, Adil tente de convaincre Kamal :


Adil :
Ne t’en fais pas, moi aussi j’ai eu la même réaction
au début. Mais le maître m’a convaincu que c’est
Satan lui-même qui nous empêche de le lire.

Kamal :
Satan en est vraiment capable ?

Adil :
Evidemment. Il suffit de persévérer. Maintenant, je
lis ce bouquin sans problème. J’en connais même
des morceaux par cœur ! Voilà le petit Satan qui
arrive !


Kamal regarde aussitôt derrière lui, voit Houda et se retourne vers Adil. Il le fixe du regard, comme s’il cherchait son consentement, puis se dépêche d’aller à la rencontre de Houda. Celle-ci, dès qu’il s’approche d’elle, rebrousse chemin. Alors, il lui emboîte le pas. Mais quand elle se tourne vers lui, il évite son regard et reste muet.


Houda :
Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu fréquentes ce mec plus
que moi !

Kamal (hésitant) :
Tu exagères…Il s’agit tout simplement… d’un
livre… d’une leçon que je n’ai pas bien saisie
et pour laquelle j’ai demandé l’aide d’Adil.


Elle jette un regard plein de ressentiment vers Adil puis s’approche de Kamal et lui chuchote :


Houda (chuchotant) :
S’il n’y a rien… alors fais-moi la bise, comme
d’habitude !

Kamal (perturbé) :
Tu sais, il paraît que ce n’est pas bien du tout


de s’embrasser entre garçons et filles ! Notre
maître nous a fait une leçon à ce sujet.

Houda (l’interrompant, les larmes aux yeux) :
Tu n’as pas besoin de m’expliquer, j’ai tout
compris !


Puis elle l’écarte de son chemin, se dirige d’un pas décidé vers Adil et le foudroie d’un regard plein de mépris.


Houda (hors d’elle, les larmes aux yeux) :
Tu ne vas pas nous laisser tranquilles ?


Mais elle s’étrangle. Ne pouvant pas terminer sa phrase, elle le menace de la main puis elle rebrousse chemin et se met à courir en éclatant en sanglots.
Voyant Saloua en compagnie des autres enseignants, Houda s’approche d’elle.


Saloua :
Houda !

Houda :
C’est à propos de mon voisin, Kamal, dont je
vous ai déjà parlé…

Saloua :
Qu’est-ce qu’il a ? Il te fait des misères ?

Houda :
C’est le maître Lhaj Kabouss lui nous fait des
misères à tous les deux. Il lui a raconté que je
suis une mécréante et lui a interdit de me voir…


Adil les remarque de loin et les désigne à Kamal :


Adil :
Tu vois, Houda n’est pas digne de confiance. Elle
est maintenant en train de médire de nous.


81
CLUB DE JUDO – INTERIEUR NUIT :

Pendant qu’Adil et d’autres élèves sont en train de s’entraîner, Kamal, portant un judogi dont il semble fier, observe attentivement les indications du maître qui lui explique une prise de judo. Celle-ci consiste en une sorte d’enroulement de l’adversaire autour d’un genou, effectué en faisant un mouvement tournant pour le déséquilibrer. Le maître lui désigne un
adversaire de son âge et l’invite à mettre la prise en pratique. Intimidé, Kamal hésite. Mais, encouragé par le maître, il finit par se décider. Son adversaire, plus expérimenté que lui et habitué à ce genre d’exercice, se laisse faire et l’aide à s’en sortir. Quoique approximative, la réussite de la prise procure une joie immense à Kamal.
Après l’entraînement, le maître de judo garde Kamal et Adil avec lui. Lhaj Kabouss les rejoint et tend la main au maître de judo.


Maître :
Bonjour. Comment tu trouves Kamal ?

Maître de judo :
Il doit s’engager avec nous et faire confiance à
Dieu s’il veut bénéficier d’une colonie de
vacances excellente. (A Kamal) Demande à Adil,
il y a été deux fois déjà. Là-bas, nous préparons
l’Armée de Dieu qui, dans l’avenir…

Kamal (l’interrompant, inquiet) :
Ah non, mon père ne voudra pas m’envoyer à
l’armée.

Adil :
Mais non, ce n’est pas une armée comme celles
que tu vois à la télé… Il s’agit de quelque chose
de spécial ! Tu aimeras, tu verras !


Les enfants saluent le maître de judo et s’en vont. Lhaj Kabouss, satisfait, se tourne vers le maître de judo pour le féliciter :


Maître :
Bravo !


82
SALON – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Au cours du journal télévisé de la première chaîne marocaine, Kamal, en train de dîner avec ses parents en gardant son judogi, apprend que le Groupe Islamique Armé (GIA) algérien vient d’égorger une élève qui ne portait pas le foulard islamique. Effrayé par cet acte, il jette un regard à la dérobée vers sa mère qui a les cheveux découverts puis se tourne vers son père :


Kamal :
Papa, est-ce que c’est vrai qu’il y a la guerre
entre le Bien et le Mal en Algérie ? C’est notre
maître…

Omar (l’interrompant) :
C’est de la politique, tu n’as pas à t’en occuper, tu
es encore trop jeune pour ça.

Latifa :
Ton père a raison !

Kamal :
J’ai une rédaction la semaine prochaine sur la
guerre entre le Bien et le Mal en Algérie.


Latifa se tourne vers Omar. Celui-ci, à l’insu du garçon, lui fait un clin d’œil et essaie de détourner la conversation en s’adressant à Kamal :


Omar (souriant) :
Je trouve que ce pyjama te va très bien. (Se tourne
vers Latifa) N’est-ce pas qu’il lui va très bien ?

Kamal (éclatant de rire) :
Mais ce n’est pas un pyjama, c’est un kimono.
Ki-mo-no !


Latifa opine de la tête mais reste inquiète. Elle observe son fils du coin de l’œil puis, à son insu, lève le regard vers son mari. Mais ce dernier lui fait comprendre d’un signe discret de la main qu’il est préférable de ne rien dire.

83
CHAMBRE DES PARENTS – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Omar et Latifa sont au lit, en train de dormir. Latifa change plusieurs fois de position puis ouvre les yeux et se tourne vers son mari. Omar ouvre les yeux à son tour et la regarde.


Latifa (inquiète) :
Omar, notre fils commence à m’inquiéter. Tu te
rends compte, il vient de m’offrir un foulard
comme celui des iraniennes. Il ne m’a rien
dit, mais je suppose qu’il doit s’imaginer que
je vais le porter. Qu’est-ce que je dois faire,
d’après toi ?

Omar :
Moi, par contre, il m’a offert de la bière halal !

Latifa (étonnée) :
C’est quoi ça encore ?

Omar :
C’est une bière musulmane sans alcool. Infecte.
Pour lui faire plaisir, je vais faire semblant de
la boire. Mais, en fait, je vais la balancer dans
l’évier. Latifa, ne crains rien, ce n’est qu’une crise
passagère. C’est pourquoi, il faut éviter d’en faire
un problème !

Latifa (inquiète) :
D’où lui vient l’argent pour tout ça. J’ai peur
qu’il ne le vole.

Omar :
Non, Latifa, n’exagères pas. Je lui en ai déjà parlé.
Il m’a dit que c’est un bienfaiteur, celui qui a
retapé la mosquée du quartier, qui finance tout ça.
S’il y avait quelque chose de louche, j’aurais
immédiatement réagi, tu me connais ! Quant au
foulard, à mon avis, offre-le à ta mère. Ce sera
toujours ça de gagné ! Latifa ! Latifa !

Latifa (inquiète) :
Oui, d’accord.

Elle réfléchit pendant un instant puis se blottit contre Omar. Il l’entoure de ses bras et s’endort. Elle, en revanche, garde les yeux ouverts.


84
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Kamal joue de la guitare, sans conviction. Après un moment, il s’arrête et laisse la guitare choir. Fondu au noir.


85
APPARTEMENT DU FKIH – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR JOUR :

Le mokaddem, envahi par une somnolence irrésistible, essuie du revers de la main la sueur qui perle sur son front. Le fkih lui remplit son verre de café et conclut :


Fkih :
Comme elle est célibataire, il y a certainement
un mauvais génie qui s’est introduit en elle. C’est
pourquoi elle est capable de causer pas mal de
dégâts ! Pour te rendre service, je suis prêt à
l’exorciser afin de la préserver de tous ces mâles
pervers qui rôdent autour d’elle. Mais il faudrait
que tu la mettes à ma disposition pour quelques
jours ! Est-ce possible ?


Le mokaddem boit une gorgée de café, fixe le fkih d’un regard désorienté et lui demande :


Mokaddem (désorienté) :
Et le slip ? Où est le slip que tu lui as pris ?

Fkih (étonné) :
Quel slip ?

Mokaddem (désorienté) :
Merde, le slip c’est l’autre. Mais, toi, pourquoi
tu lui as porté des tracts


Fkih (méfiant) :
Tracts ? C’est quoi ça ? Est-ce que j’ai l’air
de ça, moi ? Je dois te faire un talisman porte-
bonheur pour que toutes les portes s’ouvrent
devant toi.

Mokaddem :
Talisman porte-bonheur ?


Le mokaddem acquiesce d’un hochement de tête et s’apprête à s’en aller. Mais dès qu’il se lève, il sent la tête tourner et les jambes flancher. Il perd l’équilibre et s’affale sur la banquette.


Mokaddem (méfiant) :
Est-ce que tu n’as rien mis dans mon thé ?
Si par tu m’as jeté un sort, gare à toi !

Fkih :
Jamais. Qu’Allah te protège !


Le fkih l’aide à se redresser et l’accompagne vers la sortie en continuant à murmurer des psalmodies.


86
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR JOUR :

Le mokaddem quitte l’immeuble du fkih, s’empare de son vélo et, en marchant, se met à se parler à lui-même à voix basse :


Mokaddem (chuchotant) :
Si elle a des seins comme des pommes…Merde,
c’est pas ça. Si elle ne porte pas de slip… Pas ça
non plus. Si elle n’aime pas les tracts…Merde,
pourquoi je me fais chier comme ça. Qu’elle
fasse son passeport et qu’elle aille même en
Algérie ! Qu’elle me laisse tranquille et qu’elle
Parte où est veut !

87
AGENCE DE VOYAGE – CENTRE VILLE – EXTERIEUR JOUR :

Saloua quitte une agence de voyage, en tenant un billet qu’elle met dans son sac à main, et se dirige vers l’Ancienne Médina.


88
BAR – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Le mokaddem est déjà assez éméché. Affalé sur le comptoir, il montre une photo d’identité de Saloua au barman qui vient de lui apporter une autre chope de bière. Le barman la fixe d’un regard avide en s’extasiant :


Barman :
Magnifique ! Félicitations ! Quel morceau !

Mokaddem (ivre) :
A ton avis, est-ce qu’elle mérite le passeport ?

Barman :
Elle mérite même le visa !

Mokaddem (ivre) :
Je vais lui établir un certificat de bonnes
mœurs pour qu’elle l’obtienne.

Barman (hésitant) :
Mais elle a besoin de passeport pourquoi faire ?

Mokaddem (ivre) :
Pour se rendre en France.

Barman (hésitant) :
Fais gaffe. Si elle goûte à la France, tu ne la
reverras plus !


Un client appelle le barman. Le mokaddem, resté seul, fourre la photo de Saloua dans la poche de sa veste en se parlant à lui-même :


Mokaddem (ivre) :
Il a parfaitement raison, cette tête de mule ! Une


belle fille comme elle, même si elle terroriste,
doit rester ici, entre mes mains. Et puis, je vais
donner les directives à Fifi pour qu’elle s’en
occupe !


Et il avale d’un trait le contenu de sa chope de bière.


89
RUE DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – EXTERIEUR NUIT :

Tenant un bouquet de roses dans la main, Saloua rentre chez elle en compagnie de Fifi.
Poussant sa bicyclette en titubant, le mokaddem, ivre, se met en travers de leur chemin. Fifi, voyant son état, éclate de rire et lui présente Saloua :


Fifi (riant) :
Bonsoir.

Mokaddem :
Bonsoir.

Fifi :
Je te présente mon amie Saloua.

Mokaddem :
Bonsoir.

Fifi :
Regarde comme elle est belle. Elle attend un
passeport pour partir en France.


Le mokaddem, sans quitter Saloua des yeux, se penche vers Fifi et lui chuchote à l’oreille :


Mokaddem (chuchotant) :
C’est vrai qu’elle a des seins comme les pommes ?

Fifi (riant) :
Comment tu le sais ?


Fifi éclate de nouveau de rire. Saloua s’approche du mokaddem et lui dit :


Saloua :
Ecoutez. J’ai réservé mon billet aujourd’hui et
Je dois partir en France, vous comprenez ?

Mokaddem :
Soyons optimistes !


Fifi fait la bise au mokaddem et s’en va avec Saloua. Le mokaddem les suit du regard en murmurant :


Mokaddem (murmurant) :
Heureusement qu’elle ne soit pas encore partie
en France ! Moi aussi je vais me faire un passeport
pour partir avec elle à Paris ! Tour Eiffel ! Je vais
me faire photographier avec elle en haut de la Tour
Eiffel ! Elle est belle, ma parole !


90
APPARTEMENT DE SALOUA – ANCIENNE MEDINA – INTERIEUR NUIT :

Le téléphone se met à sonner. Saloua, assise à son bureau en train de travailler, décroche :


Saloua :
Allô !

Mostafa (off) :
Bonsoir, c’est Mostafa… le libraire. Voilà, j’ai
enfin réussi à mettre la main sur le fameux livre.
Est-ce que je peux vous apporter demain les
photocopies que j’ai faites pour vous ?

Saloua :
Où ? Chez moi ?

Mostafa (off) :
Non à l’école.

Saloua :
Très bien, d’accord. Merci beaucoup, Mostafa,
C’est très gentil.

Mostafa :
A demain.

Saloua :
D’accord, à demain.


Elle raccroche en souriant et se remet au travail.


91
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Assis à son bureau, Kamal feuillette un livre, dont la couverture porte le dessin d’une enveloppe, intitulé  » Lettre à la famille musulmane « .
Après un moment, il entend des pas s’approcher et dissimule le livre entre ses manuels scolaires. Latifa, joyeuse, se penche sur lui à travers la fenêtre. Elle lui caresse les cheveux et lui dit :


Latifa :
Kamal, j’ai une surprise pour toi ! Enfin,
je vais…

Kamal (l’interrompant) :
… porter le foulard que je t’ai apporté…

Latifa (l’interrompant) :
De quel foulard tu parles ? Ecoute-moi bien. Je
vais enfin pouvoir te donner un frère ou une sœur !
Le médecin vient de me le confirmer. Moi, j’aimerais
tant que ce soit une fille, qu’est-ce que tu en penses ?
Tu es content, n’est-ce pas ? Allez, viens, ton père a
besoin de toi.


Mais au lieu de se réjouir, Kamal semble très mal prendre la nouvelle. Dès que sa mère quitte la chambre, il se met à pleurer en murmurant :

Kamal :
Encore un enfant conçu dans le péché ! Quand
est-ce qu’ils vont comprendre pour que Dieu
leur pardonne ?


92
PALIER DU VENDEUR D’ALCOOL – QUARTIER DES HABOUS – INTERIEUR NUIT :

Kamal voit la porte de l’appartement s’entrouvrir et la main du vendeur d’alcool se tendre pour empocher l’argent.


Kamal :
Est-ce que vous avez de la bière halal ?


La porte s’ouvre brusquement et le vendeur, un gaillard imposant et dont le visage est marqué d’une cicatrice profonde, lui crie :


Vendeur (criant) :
De la bière halal ?Qu’est-ce que c’est que cette
connerie ? Tu plaisantes ?

Kamal (effrayé) :
Non, c’est une bière sans alcool. Disponible
maintenant.

Vendeur (moqueur) :
Sans alcool ? De l’eau alors ? Ecoute, ici c’est
un débit d’alcool et non une fontaine publique !
Compris ? Allez, fous-moi le camp !


Repoussé brusquement par le vendeur, le jeune garçon perd l’équilibre et tombe. Mais dès qu’il se relève, il se met à dévaler les marches de l’escalier en criant :


Kamal (criant) :
Tu vas voir, espèce de mécréant, Dieu te jettera en
Enfer pour l’éternité !


Le vendeur fait semblant de le poursuivre en menaçant :


Vendeur :
Je vais…


93
PATIO – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Omar, hors de lui, repousse sa femme, qui tente de s’interposer entre lui et son fils, et frappe ce dernier en criant :


Omar (criant) :
Tu te prends pour qui, espèce de morveux ! Je
vais te…


Il s’étrangle et lui assène une violente gifle qui l’envoie choir loin de lui. Latifa se jette sur Omar et l’entoure de ses bras pour l’empêcher de rattraper Kamal. Celui-ci se redresse rapidement et se rue vers sa chambre.


94
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Kamal, en pleurs, ferme sa chambre à clé puis s’empare d’une paire de ciseaux et les brandit en se plantant devant la porte, sur ses gardes. Pendant ce temps, son père n’arrête pas de crier :


Omar (criant, off) :
Fous-moi la paix, tu entends ! Qu’est-ce que j’ai
fait au Bon Dieu, putain, pour mériter une telle
engeance ? Tu te rends compte, cette espèce de
demeuré va maintenant me montrer ce que je
dois boire ou ne pas boire ? Mais c’est le monde
à l’envers, putain !

Latifa (conciliante, off) :
Pardonne-lui, il ne sait pas ce qu’il dit.

Omar (criant, off) :
Qu’il se la boucle alors, merde ! Sinon, tu me connais,
je suis capable de te… de lui… je ne sais plus ce que je
dis, merde ! Dis-moi, toi, est-ce que je n’ai pas droit à
une petite bière pour oublier toutes ces liasses de billets
de banque que je distribue à longueur de journée à un
tas de connards alors que j’en ai besoin plus qu’eux ?

Kamal (à voix basse) :
Comment se fait-il qu’il n’arrive pas à me comprendre


95
CHAMBRE DES PARENTS – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Plus tard, Omar est blotti contre Latifa. Elle lui caresse les cheveux pour le calmer alors qu’il continue de murmurer :


Omar (murmurant) :
Je l’adore, moi, ce gosse, tu le sais très bien. Mais
je ne comprends pas pourquoi il m’en veut à ce point !
Est-ce qu’il ne me prend pas pour un ivrogne, par
hasard ? Si c’est le cas, toi, tu vois très bien que je
ne suis pas un ivrogne, n’est-ce pas ? Je ne fréquente
jamais les bars, ni…tu es d’accord avec moi, n’est-ce
pas ?


Emue, Latifa l’attire vers elle, l’empêche de continuer à se justifier et lui lèche les
larmes qui se bousculent dans ses paupières.


96
RUE – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR NUIT :

A travers un léger brouillard, Kamal s’avance en rasant les murs, visiblement inquiet. Après un moment, en voulant traverser une rue, il aperçoit une ombre immense de deux personnages cornus et prend peur. Il se colle au mur et voit passer un homme portant une barbe hirsute suivi par une femme entièrement couverte de noir. Celle-ci, en devinant sa présence, jette un regard insistant vers lui à travers une fente minuscule opérée dans son voile.
Il a alors l’impression qu’elle a des yeux en feu. Effrayé, il rebrousse chemin en courant.

97
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Pendant ce temps, Kamal est plongé dans un cauchemar. Il se recroqueville sur lui-
même et ne cesse de murmurer :


Kamal (murmurant) :
Mes parents…Houda… en Enfer… toujours !


En se débattant, il tombe du lit. Il ouvre les yeux, regarde autour de lui, effrayé, entend les cris de jouissance de sa mère et se bouche aussitôt les oreilles.


98
CUISINE – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Toujours tendu, Kamal s’empare d’un couteau de cuisine, en examine la lame et l’abandonne puis choisit un coutelas et quitte la cuisine en le fixant d’un regard inquiétant.


99
SALON – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

En se déplaçant comme un somnambule, il a le regard fasciné par le coutelas qu’il brandit devant lui et qui semble l’attirer d’une manière irrésistible vers la chambre de ses parents dans laquelle il pénètre sur la pointe des pieds.


100
CHAMBRE DES PARENTS – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Il trouve ses parents en plein sommeil et s’approche de sa mère. L’air halluciné, il la fixe pendant longtemps d’un regard plein de ressentiment.
Le coutelas tombe subitement sur la descente de lit mais en faisant un bruit assourdissant. Effrayé, Kamal le ramasse précipitamment et se rue vers la porte. Mais, malgré tous ses efforts, la porte refuse de s’ouvrir.
A ce moment, son père change subitement de position. Kamal, craignant d’être découvert par lui, pousse immédiatement le battant de la porte, qui cède facilement cette fois-ci, et s’enfuit de la chambre.


101
SALON – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Sur la pointe des pieds, le coutelas toujours dans la main, il traverse le salon en courant et va se réfugier dans sa chambre. Mais en essayant de refermer la porte derrière lui, celle-ci émet un grincement particulièrement strident.


102
CHAMBRE DES PARENTS – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Omar tend l’oreille puis se glisse discrètement en dehors du lit et quitte la chambre sur la pointe des pieds.


103
CHAMBRE DE KAMAL – APPARTEMENT DE KAMAL – INTERIEUR NUIT :

Il entrouvre la porte de la chambre de son fils et jette un regard sur lui. Kamal, qui fait semblant de dormir, l’observe du coin de l’œil et remarque qu’il fixe quelque chose du regard. Il regarde dans la même direction et constate avec stupeur qu’il a oublié le coutelas sur la table de chevet. Omar s’approche, prend le coutelas et fixe longuement son fils du regard en réfléchissant. Après un moment, il s’apprête à le réveiller puis change d’avis. Il le couvre et quitte la chambre en fronçant les sourcils.


104
CLASSE DE KAMAL – ECOLE PUBLIQUE – INTERIEUR JOUR :

Debout devant le tableau noir, Kamal, faisant face au maître, le fixe d’un regard vide et semble très perturbé.


Kamal :
Le Coran est valable pour tous les lieux et toutes
les époques…

Maître (l’interrompant, surpris) :
D’accord, mais, maintenant, il s’agit de réciter la
 » sourate du divorce . » Allez, vas-y.

Kamal :
Satan, appelé également Iblis, est un être maléfique
qui…

Maître (l’interrompant, stupéfait) :
Arrête. Est-ce que tu comprends ce que je te dis ou
non ? Je te demande de me réciter la  » sourate du
divorce « , compris ? Allez, dépêche-toi !

Kamal :
Après l’inhumation du musulman, deux anges noirs,
Nakir et Mounkir…


Hors de lui, le maître lui fait signe de s’approcher et de tendre la main puis prend sa règle métallique pour le frapper sur les doigts. Mais, se rendant compte du désarroi de Kamal, il lui pose la main sur la tête. Constatant qu’elle est chaude, il lui fait signe de regagner
sa place.
A la fin de la leçon, le maître retient Adil et, après la sortie des autres élèves pour la récréation, lui demande :


Maître :
Dis-moi, qu’est-ce qu’il a ton ami ?

Adil :
Il croit que ses parents vivent dans le péché et
qu’ils vont être jetés en Enfer et séparés de lui
pour l’éternité !

Maître :
C’est lui-même qui te l’a dit ?

Adil :
Il m’a dit aussi qu’il veut les tuer pour les empêcher
de commettre d’autres péchés !

Maître (stupéfait) :
Mais il est fou ! Va tout de suite le chercher, je dois
lui parler avant qu’il nous entraîne dans une histoire
impossible ! S’il attente à la vie de ses parents en
ce moment, toute notre stratégie sera dévoilée !
Dépêche-toi, imbécile, qu’est-ce que tu attends ?
Quelle racaille !


Adil se précipite aussitôt vers la cour. Le maître, pris de panique, le suit du regard et s’affale sur sa chaise.

105
COUR – ECOLE PUBLIQUE – EXTERIEUR JOUR :

Adil regarde autour de lui et se met à courir pour demander après Kamal auprès des élèves de la classe puis se décide à s’adresser à Houda :


Adil (inquiet) :
Tu n’as pas vu Kamal ? Le maître veut lui
parler.

Houda (haussant les épaules) :
Figure-toi que ce mec ne m’a jamais intéressée !

Adil (inquiet) :
Ah bon ? Il faut que je le trouve car il veut tuer
ses parents ! Il a un couteau sur lui, il me l’a
montré ce matin !


Et il se détourne de Houda pour reprendre ses recherches. Mais, visiblement bouleversée par l’information, elle le retient et l’entraîne en direction de la porte en disant :


Houda (inquiète) :
Dépêche-toi, je l’ai vu quitter l’école il y a un
moment.


106
FAÇADE – ECOLE PUBLIQUE – EXTERIEUR JOUR :

Mostafa voit Saloua quitter l’école et se dirige vers elle. Il lui tend la main en souriant :


Mostafa :
Bonjour. Voilà, j’ai enfin réussi à vous faire des
photocopies du livre que vous m’aviez demandé.


Houda et Adil quittent l’école en courant. Houda voit Saloua, se précipite vers elle et lui chuchote quelque chose à l’oreille. Adil, resté à l’écart, s’impatiente et crie à l’adresse de Houda :


Adil (criant) :
Houda, dépêche-toi !


Pendant que Saloua informe Mostafa, Houda hésite pendant un court moment puis rejoint Adil et ils se remettent tous les deux à courir.


107
RUES – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR JOUR :

A un moment, au tournant d’une rue, Houda et Adil aperçoivent Kamal et se mettent à le poursuivre à travers le dédale des ruelles du quartier. De temps en temps, Houda l’appelle :


Houda :
Kamal ! Kamal !


108
PLACE – QUARTIER DES HABOUS – EXTERIEUR JOUR :

Ils débouchent sur la place de la moquée et le perdent de vue. Ils s’arrêtent, essoufflés et se mettent à le chercher. Soudain, elle s’arrête et se met à crier de joie :


Houda (criant) :
C’est lui, je l’ai vu ! Il est monté dans le bus !

Adil :
Où ? Où ?


Au lieu de répondre, elle se remet à courir à toute vitesse, saute à l’intérieur de l’autobus et tend la main à Adil pour l’aider à monter.
En ce moment, Mostafa et Saloua quittent la voiture et courent vers l’autobus. Mais au moment où ils s’en approchent, l’autobus démarre. Alors, ils rebroussent chemin en courant.


109
AUTOBUS – INTERIEUR JOUR :

Essoufflée au point de ne pas pouvoir prononcer un mot, Houda s’accroche à une barre et tend quelques pièces de monnaie à Adil pour les tickets. Mais il préfère payer de sa poche. Pendant qu’il joue des coudes pour se frayer un passage jusqu’au receveur, elle se met à chercher Kamal et finit par le repérer, serré parmi la foule compacte, au milieu de l’autobus. En l’observant, elle remarque qu’il a l’air apathique et se laisse ballotter par les passagers qui se mettaient en mouvement à chaque arrêt, soit pour descendre, soit pour s’approcher de la sortie.
Adil rejoint Houda à l’arrière de l’autobus en se faufilant parmi la foule et lui remet son ticket. Houda le toise d’un regard hostile et se détourne de lui. Déstabilisé, il reste près d’elle et la surveille du coin de l’œil.
Après un moment, elle se tourne brusquement vers lui, le foudroie du regard et lui crie :


Houda :
C’est toi qui l’as mis dans cet état. Il t’a fait
confiance parce qu’il croyait que tu étais un ami
sincère. Seulement toi, tu n’es …


Voyant qu’il s’est mis à pleurer en baissant le regard, elle le regarde avec mépris et lui relève la tête en continuant :


Houda (en colère) :
Au lieu de pleurnicher comme ça, explique-moi
plutôt dans quel but tu l’as entraîné dans cette
galère. Allez, vas-y !


Adil, désespéré, se réfugie dans le mutisme en continuant de pleurer de plus belle. Elle lui jette un regard plein de ressentiment et se détourne de lui pour regarder dehors.


110
BOULEVARD DE L’OCEAN – EXTERIEUR JOUR :

La voiture de Mostafa emprunte un boulevard qui surplombe l’océan et qui débouche sur le boulevard de la Corniche. Saloua aperçoit au loin un autobus et s’écrie :


Saloua :
Voilà le bus, il n’est pas très loin !


111
BOULEVARD DE LA CORNICHE – AUTOBUS – INTERIEUR JOUR :

A ce moment, au moment où l’autobus redémarre, Houda constate que Kamal l’a quitté et se met à crier :


Houda (criant) :
Il vient de descendre !


Elle se tourne vers Adil et se met à le secouer :


Houda (criant) :
Demande au receveur de nous ouvrir, qu’est-ce que
tu attends ?


Puis elle se met à jouer des coudes pour s’approcher de la portière arrière en appelant le receveur :


Houda (criant) :
Receveur, ouvrez-nous, s’il vous plaît ! Nous
devons descendre ici, s’il vous plaît !


112
PLAGE.AÏN DIAB – EXTERIEUR CREPUSCULE :

Kamal, les traits tendus, s’approche de l’eau, sort un coutelas de son cartable, l’examine du regard et le lance vers les vagues. Puis, comme attiré par une force mystérieuse, il pénètre dans l’océan tout habillé et continue à s’avancer, sans prêter attention aux vagues de plus en plus hautes, ni aux appels de plus en plus proches de Houda et Adil.


Houda et Adil (criant) :
Kamal, Kamal ! Reviens, reviens !


Adil glisse et tombe. Houda, sans l’attendre, arrive en courant au bord de l’eau et voit Kamal se débattre contre les vagues. Les larmes aux yeux, elle se met rapidement à se déshabiller. Adil la rejoint en pleurant et se met à crier :

Adil :
Vas-y, dépêche-toi! Au secours, au secours !


Saloua et Mostafa, alertés par les cris d’Adil, courent vers la plage. Ils voient Houda se jeter dans l’eau et se mettre à nager de toutes ses forces. Adil, en continuant à crier, indique du doigt Kamal submergé par les vagues. Puis, ayant reconnu Saloua, il se blottit
contre elle en pleurant à chaudes larmes.
Mostafa se met immédiatement à se déshabiller. Saloua écarte Adil et, sans ôter ses vêtements, pénètre dans l’eau en courant. Mostafa renonce à enlever le reste de ses vêtements et se précipite vers elle. Il lui indique de rebrousser chemin et saute dans l’eau. Elle le suit du regard en se tordant les mains et continue à avancer vers les vagues.
Pendant ce temps, Houda relève la tête pour se repérer et voit soudain s’agiter les bras de Kamal à la surface de l’eau. Alors, elle lui fait signe de la main, comme s’il pouvait la voir, et redouble d’effort pour le rejoindre tandis qu’un sourire illumine progressivement son visage.


Abdekader Lagtaâ