Carnet de route

Chronique hebdomadaire publiée pendant quelques mois, en 1998, dans le quotidien marocain « Libération »


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L’un des défis que notre production cinématographique a encore à relever, c’est l’aptitude de ses réalisateurs d’exprimer leurs idées d’une manière visuelle. Le documentaire étant pratiquement inexistant chez nous, cette remarque concerne notre cinéma de fiction qui manifeste en général l’ambition de transposer la réalité ambiante et de porter sur elle un regard plus ou moins critique.
Sans évoquer le talent et encore moins le génie, phénomènes qui ne courent pas toujours nos rues, il s’agit de se demander si les auteurs de nos films maîtrisent suffisamment les outils filmiques (l’échelle des plans, les angles de prise de vues, les mouvements de caméra, les raccords et les sutures de toutes sortes…) ainsi que les outils narratifs (l’intrigue, les personnages, le point de vue et les différentes ellipses, analepses et prolepses constituant des modalités du temps du récit ) nécessaires pour relever ce défi. Il faudrait pour ce faire étudier ces films afin d’évaluer dans quelle mesure l’utilisation des outils en question répond à la spécificité des genres cinématographiques investis, à la particularité des récits choisis et à la singularité de la vision du monde de chaque réalisateur.
Au préalable, cette étude nécessite une approche historique de l’esthétique développée dans notre cinéma pour pouvoir dégager les différents agencements formels que chaque film (ressemblant toutefois à un film) aurait produit. Ce bilan permettrait alors de relever les avancées esthétiques déployées et en même temps de pointer les idées reçues, les redites et autres régressions. Il serait ainsi plus aisé, tant pour les spectateurs que pour les tous les intéressés, d’identifier les contributions réelles pour éviter l’amalgame entre le cinéma de création et l’autre cinéma qui, au lieu d’être investi en tant que mode d’expression artistique, est tout simplement bêtement instrumentalisé.
Il faudrait en outre ne pas se confiner dans l’autarcie et situer notre production par rapport à son environnement régional arabo-africain et, pourquoi pas ?, par rapport aussi à la production universelle. Dans ce cadre, il me semble nécessaire d’analyser l’évolution de l’écriture filmique actuelle (telle que nous la constatons entre autres à travers des films particulièrement dérangeants comme Breaking the waves du Danois Lars Von Trier, Le goût de la cerise de l’Iranien Abbas Kiarostami ou Funny games de l’Autrichien Michael Haneke) pour voir comment notre fiction cinématographique participe ou non aux innovations formelles qui travaillent le cinéma mondial. Loin de moi l’idée évidemment de prétendre ou d’insinuer que notre production disposerait des mêmes moyens dont les films donnés en exemple ont (ou auraient) bénéficiés. Il me paraît néanmoins urgent de cesser d’envisager les films comme des objets statiques et coupés du monde. Au contraire, il serait plus pertinent de les mettre en rapport les uns avec les autres, tant à l’échelle nationale, régionale qu’internationale, pour pouvoir les apprécier à leur juste valeur. Cette démarche comparative présente l’avantage de clarifier les choses et de permettre de poser certaines questions essentielles en commençant par la plus actuelle parmi elles :  » A quelle loi le film obéit-il, à celle de la réalité ou à celle de la fiction ? »

Abdalkader LAGTAÄ


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Si j’étais ministre du cinéma, j’aurais commencé par rompre avec les pratiques approximatives précédentes et décidé ce qui suit :
1) Installer un Comité de réflexion chargé de faire le bilan de tous les aspects de la profession et d’élaborer en conséquence les mesures indispensables à la relance d’une production diversifiée, inventive et de qualité. Composé de réalisateurs, de scénaristes et de producteurs de long-métrage de fiction ainsi que de distributeurs et de critiques, il serait doté de pouvoirs réels et aurait, entre autres, à forger de nouveaux critères d’octroi de la carte professionnelle et d’accès à la subvention du Fonds d’Aide, en privilégiant la qualité de la formation, la compétence technique et artistique ainsi que l’engagement professionnel des candidats. Cette démarche mettrait alors un terme au laxisme qui règne dans ce domaine et qui s’est répercuté d’une manière très fâcheuse sur notre création, ce qui soulève le problème de la culture et du talent des réalisateurs et leur droit d’accès à l’aide publique. Ce Comité devrait enfin mettre sur pied une instance indépendante pour l’évaluation artistique des films dans le but d’encourager la qualité et l’originalité et mettre un terme à l’incompétence et la médiocrité car, comme disait Gustav Mahler :  » Celui à qui le talent fait défaut, n’a qu’à s’abstenir.  » A ce propos, il n’est pas inutile de rappeler que notre pays connaît une drôle de situation : à côté d’une pléthore de réalisateurs, dont la majorité a acquis cette qualité d’une manière parfaitement indue, il n’y a que trois ou quatre directeurs de la photo, un ou deux assistants à la réalisation et un seul et unique ingénieur du son, végétant d’ailleurs à la télévision. C’est dire à quel point l’absence d’une vraie politique de formation a porté gravement préjudice à tout espoir d’évolution. En effet, au lieu d’envoyer les jeunes se former dans des instituts de cinéma, nous leur avons fait croire pendant des décennies que la formation sur le tas pouvait très bien s’y substituer, alors qu’elle est uniquement un leurre. La réalité de notre cinéma, qui peine encore à franchir les frontières contrairement au cinéma algérien, tunisien ou burkinabé, en est la preuve éclatante.
2) Redéfinir le rôle du Centre cinématographique marocain pour le mettre davantage encore au service de la profession, en l’adaptant aux besoins des cinéastes et en le dotant de moyens modernes pour en faire bénéficier les films nationaux, tant au niveau du tournage qu’au niveau de la post-production.
3) Promouvoir nos films tous azimuts en favorisant la production d’émissions spécialisées, à l’instar de celles animées naguère par Noureddine Saïl, en soutenant la création de nouveaux ciné-clubs, en introduisant l’initiation au cinéma et à l’audiovisuel dans l’enseignement secondaire et supérieur et, enfin, en promulguant une fête annuelle au profit du cinéma national.
Si j’étais ministre du cinéma, évidemment…

Abdalkader LAGTAÄ


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Notre pays, faut-il le rappeler ? , est lié depuis longtemps par des accords de coproduction cinématographique avec, entre autres, des pays développés comme la France, l’Italie ou le Canada. Ces accords, qui prévoient de nombreuses opportunités de collaboration plus ou moins étroites, semblent naturellement avoir été signés pour répondre à une stratégie de relance et de développement de la production nationale. Cependant, à trois ou quatre exceptions près, ils sont restés lettre morte depuis leur ratification ! Cela, me diriez-vous, ne devrait aucunement surprendre les cinéastes, habitués comme ils sont à voguer comme un navire fellinien à la recherche constante et pratiquement sans espoir d’un semblant de politique cohérente dans ce domaine. Cette situation n’incombe pas uniquement aux différents gouvernements qui ont successivement tenté de régir notre destinée et notre raison de vivre et qui n’ont pas toujours honoré leurs engagements à notre égard. Elle incombe aussi, il faut le reconnaître, aux cinéastes eux-mêmes. En effet, nous n’avons pas été assez vigilants et imaginatifs et encore moins suffisamment solidaires et combatifs pour obtenir des pouvoirs publics le droit de participer à l’élaboration de tous les textes appelés à régir notre profession, notamment ces fameux accords de coproduction, et de proposer non pas les petites mesures partielles habituelles mais une véritable stratégie globale adaptée à nos besoins et à nos aspirations légitimes.
A ce propos, et en cette période d’alternance qui s’apparente pour nous à une vraie renaissance, j’aimerais suggérer trois démarches relatives à la coproduction dans sa dimension dynamique.
La première serait de négocier et de conclure d’autres accords avec des pays de l’Union Européenne, comme l’Allemagne et la Suède, pour ouvrir des possibilités nouvelles à notre cinéma. Il serait également opportun d’enclencher le même processus de partenariat avec certains pays arabes, comme l’Egypte et l’Algérie, pour mettre en commun les moyens déjà disponibles tout en prévoyant les mesures complémentaires indispensables au développement de cette collaboration.
La proposition suivante concernerait directement la France qui, dans le cadre de sa politique de coopération culturelle avec l’Afrique, a élaboré un mini-traité qui donne droit aux cinéastes des pays signataires de se porter candidats pour d’autres aides et subventions jusqu’à présent réservées exclusivement aux Français et aux résidents étrangers en France. La signataire d’un tel mini-traité serait d’un apport très stimulant pour notre production. La troisième proposition serait de consacrer une journée d’études annuelle, entre les représentants du Ministère de tutelle, le Centre Cinématographique et la Chambre des Producteurs, dans le but d’élaborer les mesures adéquates susceptibles de redynamiser cette coopération et la rendre plus efficace. Voilà des démarches que les responsables du secteur seraient bien inspirés d’entreprendre s’ils veulent éviter à notre cinéma de rester en autarcie et en perpétuel balbutiement et s’ils aspirent réellement à atteindre le cap salutaire d’une production de dix longs-métrages par an, condition sine qua non de l’émergence d’un vrai cinéma national.

Abdelkader Lagtaâ


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Parmi les questions essentielles que nous continuons allègrement à évacuer ou à ignorer, il y en a une qui demeure éminemment actuelle et qui, à ce titre, ne cesse de nous interpeller pour nous arracher à notre léthargie : comment représenter aujourd’hui ? De nombreux films abordent cette question de la représentation en toute innocence, comme si elle allait de soi. Leurs auteurs semblent très satisfaits, parfois même comblés, dès qu’ils croient avoir réussi à boucler leur récit et à libérer le spectateur en le gratifiant du mot  » fin « . Cette attitude est tellement désarmante qu’elle finit par susciter, non pas le sourire, parfaitement légitime par ailleurs, mais la compassion. A lire certains articles de notre presse, nous pouvons très bien nous rendre compte de la gêne des journalistes et des critiques avisés qui se retrouvent ainsi confrontés à un véritable dilemme, partagés entre leur désir d’informer leurs lecteurs et leur aversion à sévir même contre la médiocrité et qui, solution hybride nationale, finissent par se réfugier derrière des phrases toutes faites concernant  » la beauté des paysages  » ou « la richesse des décors et des costumes  » et autres subterfuges qui leur permettent de faire semblant de s’acquitter de leur devoir d’information sans pour autant se prononcer clairement sur le film soumis à leur appréciation. D’autres critiques, comme Mohamed Bakrim ou Mostafa Mesnaoui, nous ont habitués dans pareille situation de ne pas intervenir afin d’éviter tout amalgame.
Pour revenir à la représentation, en cette période de crise des figures classiques du récit, la question ne cesse de hanter le cinéma de fiction de consommation courante depuis des années. En Europe, elle continue encore de susciter de nombreux débats. Dans ce cadre, les cinéastes anglais, par exemple, nous séduisent par leur capacité étonnante à prendre en charge leur réalité contemporaine avec une inventivité renouvelée. En ce qui nous concerne, cette question a été à peine évoquée pendant les années soixante-dix, quand notre cinéma était pratiquement inexistant. Mais, paradoxalement, depuis que notre production a connu une évolution certaine, elle a été pratiquement occultée. Nous avons cessé, par je ne sais quel miracle, de replacer les films dans leur contexte historique, d’analyser les rapports que leurs auteurs entretiennent avec eux et l’inscription de ces rapports dans leur production. Nous avons cessé également d’analyser l’implication de ces films dans le débat politique et social à propos des mutations qui bouleversent notre société, comme si notre cinéma, exclusivement de facture réaliste, était devenu uniquement un divertissement coupé de la réalité du monde.
Pourtant, la problématique de la représentation demeure une préoccupation plus ou moins fondamentale pour la majorité des réalisateurs. Chacun de nous la rencontre obligatoirement au travers de son itinéraire car, en abordant un projet de film, aucun réalisateur ne peut ignorer toutes les conséquences d’un tel acte de production de sens.

Abdelkader Lagtaâ


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Maintenant que nous avons cessé de progresser à reculons, la situation du cinéma devrait paraître beaucoup plus claire, autant pour nous que pour les responsables du secteur. Nous sommes, par conséquent, en droit d’espérer ne pas être noyés, comme des poissons, dans un quelconque Infocom, survivance de l’ancienne époque révolue, qui n’a jamais véritablement intégré nos besoins dans ses objectifs et au sein duquel nous n’avions pas été réellement représentés, sinon dans la précipitation, d’une manière fortuite et à la toute dernière minute. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons formulé nos convictions sur d’autres bases et replacé nos aspirations et nos revendications dans un autre cadre car nos besoins ne sont pas tout à fait ceux de la presse écrite ou audiovisuelle qui a été au centre des préoccupations des promoteurs de cette manifestation. Si le cinéma est aussi un moyen de communication à l’instar de la presse, il demeure avant tout une forme d’expression artistique et culturelle. Et à ce niveau, il requiert dans notre pays une approche plus conforme à sa double particularité, en tant qu’art et industrie et aussi en tant que création émergeant dans un environnement encore partagé entre une aspiration moderniste indéniable et une volonté de retraditionnalisation de la société de plus en plus manifeste.
Se déployant dans ce contexte contradictoire, en dépit de sa rareté et sa fragilité mais grâce à sa force d’évocation, notre création filmique a conquis une place incontournable dans la société, à travers les fonctions dont le monde contemporain l’a chargée. En effet, malgré les imperfections, les hésitations et l’autocensure, cette création contribue tant bien que mal à faire bouger les choses. Elle le fait en proposant souvent, même d’une manière maladroite, des récits, des regards, des sensibilités et, parfois, des émotions voire des valeurs. Elle le fait aussi en pointant des situations révélatrices des transformations qui travaillent notre quotidien et en courant le risque, quoique plus rarement, de présenter une vision plus ou moins prémonitoire. Le succès public qu’ont connu des films comme Un amour à Casablanca, A la recherche du mari de ma femme, L’enfance volée, Mektoub ou Femmes et femmes témoigne sans aucun doute de la place qu’occupe cette production dans l’imaginaire de la société, même si par ailleurs ce succès n’est pas toujours un critère de qualité.
Pour toutes ces raisons et à l’occasion de l’alternance, il me paraît très opportun, pour mobiliser les énergies et investir le futur, de lancer un appel pour des Etats Généraux du Cinéma. Ce rassemblement inédit dans les annales de notre cinématographie serait une occasion formidable d’échange d’idées et de débat. Il servirait alors à faire le bilan de la pratique cinématographique sous tous ses aspects et permettrait d’élaborer et d’adopter les mesures indispensables à la relance de cette cinématographie et à son renouveau.  » Quant à se demander, comme le rappelait le psychanalyste Daniel Sibony dans le cadre d’un récent colloque international sur l’avenir du cinéma, que sera le cinéma de demain ?, c’est comme de dire : quel sera notre regard demain ? Comment avoir ce regard avant de l’avoir ? « 
En effet, comment nous rendre compte de la qualité des potentialités qui germent peut-être en nous si elles n’ont guère l’opportunité de se réaliser ?

Abdelkader Lagtaâ


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Objets de toutes les convoitises, les Palmes du Festival de Cannes, comme des vamps aux formes affriolantes, demeurent encore inaccessibles à notre cinéma même si certains plaisantins continuent à prétendre que celle obtenue en 1952 par Orson Welles, pour Othello, a été octroyée à notre pays. Si le Maroc en a formellement bénéficié, c’était uniquement par la volonté du réalisateur qui voulait ainsi mettre un terme aux mésaventures rocambolesques qu’avait connu cette production. Notre pays, en réalité, n’y avait contribué qu’en servant de matière première, en tant que lieu de tournage. Sinon, il faudrait considérer le 10 mai 1952, date de la remise de ce Grand Prix, comme une autre date historique, voire même très historique, dans notre patrimoine culturel, artistique et cinématographique. Mieux, on aurait ainsi damé le pion à la Tunisie, la Libye et autres Mauritanie, qui n’ont jamais connu cet honneur et ce prestige, et on se serait hissé au niveau de la France, de l’Egypte et même des Etats-Unis, patrie de ce nomade génial qu’était Orson Welles !
Mais trêve de plaisanterie. Les festivals de cinéma sont certes de plus en plus nombreux et de plus en plus diversifiés. Mais leurs objectifs ne sont pas les mêmes. Leur stature non plus. En fonction de la rigueur des critères qu’ils s’imposent et de la crédibilité dont ils bénéficient auprès de la profession et de la critique, ils ont acquis une place incontournable. C’est ainsi que ceux de Cannes, Venise, Berlin, Locarno (Suisse) et San Sebastian (Espagne) sont devenus des festivals de première catégorie. Les réalisateurs dont les films ont la chance d’être retenus dans leur sélection officielle, en leur permettant des contacts intéressants et une médiatisation importante, arborent cette distinction comme un critère de qualité et d’originalité. Ceux qui en plus réussissent à y glaner des prix, ils sont assurés de garantir à leurs films une diffusion non négligeable pouvant parfois bouleverser leur carrière.
Il existe évidemment d’autres festivals, certes moins prestigieux, comme Montpellier, Namur, Valence, Milan ou Vues d’Afrique à Montréal qui sont beaucoup plus à notre portée voire réservés à des films comme les nôtres. Ceux-ci, négligés par les distributeurs, les diffuseurs et la grande presse, pourraient, faute de mieux, servir à essayer d’introduire notre production dans les circuits transnationaux. A condition toutefois d’y bénéficier d’un accueil particulier voire exceptionnel.
D’autres festivals, ayant acquis une certaine notoriété malgré leur stature moyenne, comme Carthage (Tunisie), le Caire ou Ouagadougou (Burkina-Faso) semblent destinés plus particulièrement à promouvoir le cinéma de leur propre pays. En s’imposant comme des rendez-vous incontournables de la production arabo-africaine, ils ont réussi à focaliser l’attention de la profession sur leur création et tisser les liens nécessaires à sa promotion.
A quand par conséquent un festival cinématographique, international ou régional, à Casablanca pour contribuer à la médiatisation et à la diffusion transnationale de notre cinéma ?

Abdelkader Lagtaâ


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Il y a en France quelques cinéastes marocains confirmés, comme Ahmed Maânouni, qui déploient des efforts considérables pour pouvoir réaliser des documentaires ou des fictions pour la télévision française. Malgré leur insertion dans l’Hexagone et leur connaissance du terrain, ils n’y parviennent que très rarement car la concurrence, dans ce domaine est très rude, ce qui rend l’insertion dans ce paysage audiovisuel particulièrement ardue. La télévision en France, comme partout ailleurs dans l’Union européenne, répond en effet à des critères de qualité et obéit à des règles déontologiques transparentes, en dépit des dérapages qui émaillent de temps en temps cet exercice de haute voltige. Il suffit, pour s’en convaincre, de noter la pertinence de certaines émissions de la 5, France 2 ou 3 ou l’originalité des documentaires et des fictions d’Arte.
Au lieu d’adopter la même approche professionnelle, notre télévision semble avoir une autre mission, celle de cultiver et de protéger (jusqu’à présent !) les tabous et les interdits à caractère social, politique et religieux dans des programmes fictionnels qui ne répondent à aucun critère de qualité. Par conséquent, aucune vision cohérente différente de la norme établie par le système sécuritaire, aucun agencement formel plus ou moins original, aucun déploiement de désir ne peuvent y voir le jour. Le plaisir y est persona non grata, banni sans ménagement.
Comme les professionnels du cinéma et de l’audiovisuel refusent de créer dans ces conditions d’un autre âge, la chaîne rbatie ne se gêne nullement à ouvrir ses portes, comme un w.-c. public, à toute la médiocrité ambiante. Ce qui explique la pléthore de soit disant réalisateurs qui viennent de nulle part et qu’elle crée de toutes pièces ! Dans quel but s’obstine-t-elle à agir ainsi ? Dans quel but rechigne-t-elle à adopter les critères techniques et artistiques communément admis ? Pourquoi n’encourage-t-elle pas les quelques réalisateurs compétents qu’elle a en son sein en leur permettant de travailler dans des conditions professionnelles et en les dotant des moyens nécessaires ? Pourquoi n’invite-t-elle pas les réalisateurs confirmés indépendants à une réflexion commune pouvant aboutir à une collaboration éventuelle, comme l’avait fait jadis Noureddine Saïl quand il était en charge de ses programmes alors qu’il disposait, à l’époque, de moyens beaucoup moins importants ? Est-ce qu’il y a des raisons occultes qui s’opposeraient à une telle approche ? Si c’est le cas, est-ce qu’il est admissible qu’un service public de cette importance puisse continuer à fonctionner dans l’opacité, faisant fi de tout critère de qualité, au mépris des téléspectateurs qui en assurent le financement ?
D’ailleurs, c’est pour toutes ces raisons qu’il est impossible de considérer la diffusion d’un produit audiovisuel par la TVM comme un gage de qualité pouvant donner lieu à une quelconque reconnaissance de savoir-faire. L’inquiétude que de nombreux professionnels manifestent depuis très longtemps à cet égard me semble parfaitement légitime et devrait sérieusement être prise en considération par les responsables actuels du secteur. Sinon, c’est le règne de l’amalgame qui perdure.

Abdelkader Lagtaâ


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Si la TVM suscite depuis de nombreuses années des critiques de plus en plus acerbes, c’est qu’elle a totalement failli à sa mission de service public. Elle fonctionne en effet comme une citadelle assiégée, recroquevillée sur elle-même et complètement déconnectée de la réalité. Coupée ainsi de son environnement, elle a développé un certain nombre d’archaïsmes débilitants et de routines abrutissantes qu’elle veut nous faire prendre pour des programmes, ignorant que les téléspectateurs sont beaucoup plus intelligents qu’elle ne le pense. N’étant plus dupes depuis longtemps, chacun d’eux s’est forgé sa propre programmation à partir des offres variées des chaînes satellitaires. Ce qui est, par une sorte d’instinct de survie, une manière d’échapper à son emprise étouffante.
Si les patrons de cette chaîne n’ont pas encore compris ce piège dans lequel ils se sont lamentablement enfermés, c’est qu’en fait ils ne comprennent pas grand chose à la télévision. Il suffit d’ailleurs d’interroger leur formation, leur culture, leur itinéraire et leur pratique pour se rendre facilement compte de leur inaptitude flagrante à assumer une telle responsabilité. Ces choses-là, mesdames et messieurs, ne s’improvisent pas. Sinon pourquoi cette chaîne n’a pas été en mesure de nous proposer des fictions cohérentes, des documentaires intelligents et des émissions sociales et culturelles de proximité ? Nous n’arrêtons pas, par exemple, de nous prévaloir d’une histoire séculaire, au point de paraître parfois franchement chauvins. Or cette histoire est totalement occultée, comme si nous manquions d’historiens et d’animateurs capables d’en tirer des programmes de qualité pouvant répondre à nos besoins de culture et de connaissance. La même réflexion peut s’appliquer à la création littéraire, la réalité du pluralisme politique, la laïcité, la nébuleuse islamiste ou le débat autour du statut archaïque de la femme.
La réussite d’une chaîne ne se mesure pas à l’aune de sa docilité à l’égard du pouvoir politique, ni à travers les soirées soi-disant artistiques du samedi soir. Au contraire, c’est une question de capacité incessante de renouvellement, de créativité, de liberté et de proximité. A la veille de la réforme de l’audiovisuel qui pointe à l’horizon, une question primordiale semble s’imposer : est-ce qu’il est possible, dans les conditions actuelles, de créer du nouveau avec de l’ancien ? Est-ce que la modernité, à laquelle aspirent les forces du progrès, ne nécessite pas, comme partout ailleurs, une rupture symbolique avec les conceptions et les pratiques d’antan pour mettre un terme à l’incompétence, le plagiat et le recyclage des idées éculées ? Car, en dépit ou à côté de l’offre satellitaire, les téléspectateurs refusent de rester sevrés de la possibilité de voir leur propre imaginaire sur l’écran, de demeurer assujettis au regard des autres et de recevoir d’eux-mêmes une image construite par autrui. Comme le rappelait dernièrement Gaston Kaboré, le grand cinéaste burkinabé, « l’image de soi est un besoin vital » et non un simple artifice visuel. Elle est avant tout l’expression d’une signification et le moyen le plus approprié de la réalisation de soi-même et de la collectivité nationale et universelle.

Abdelkader Lagtaâ


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A l’occasion de la rencontre sur  » Le cinéma et les droits de l’homme « , organisée par l’Association des groupes d’Amnesty International au Maroc, avec le concours de l’Union des critiques de cinéma, des idées nationalistes d’un autre âge ont refait de nouveau surface. En essayant d’épater la galerie, le cinéaste égyptien Taoufik Salah a pollué le débat en tenant un discours normatif et en tentant de nous enfermer dans une vision manichéiste à base de slogans réducteurs sur un prétendu duel entre l’Orient et l’Occident. Dans ce cadre, il a déploré en outre l’inexistence d’un cinéma arabe spécifique, inspiré du patrimoine, et l’a appelé de ses vœux comme alternative à la domination d’Hollywood. Ce discours intégriste, qui a évidemment séduit quelques jeunes parmi l’assistance, n’est que la preuve de l’incapacité de son promoteur à s’investir dans son époque et la manifestation flagrante de son repli identitaire. Au contraire, le cinéma reste une création moderne et, à ce titre, forcément tourné vers l’avenir. Tissant des liens plus ou moins étroits avec la création mondiale, il naît de l’expérience individuelle et de l’imagination du cinéaste pour rejoindre l’universel et contribuer ainsi à l’aventure humaine.
A entendre Taoufik Salah développer avec suffisance ces soi-disant idées, on avait l’impression qu’une guerre froide d’un autre genre s’était instaurée entre l’Europe et les Etats-Unis, d’une part, et le Monde Arabe, de l’autre, comme si nous avions constamment besoin de boucs émissaires pour justifier nos propres échecs. Jusqu’à quand allons-nous continuer à nous voiler la face en nous accrochant à toutes sortes d’illusions ? Et puis, pourquoi vouloir encore à tout prix à mettre tous les pays arabes dans le même panier alors que chacun d’eux connaît un itinéraire et un contexte particuliers ? A part le partage d’une langue savante, les dialectes vivants étant très différents, quel dénominateur commun y aurait-il entre, par exemple, une Arabie Saoudite plongée dans un autoritarisme obscurantiste et un Maroc traversé par une aspiration démocratique présentée comme exemplaire dans cette région du monde ?
Heureusement que les critiques Brahim Al-Ariss (Liban) et Mohamed Gallaoui (Maroc) ont immédiatement apporté les rectifications nécessaires et empêché cette rencontre de sombrer dans la démagogie en s’opposant énergiquement à cette dérive. Effectivement, il n’y a que les sociétés en crise qui ne cessent de manifester leur crainte de perdre leur mémoire et de se couper de leur histoire et leur patrimoine. Les autres, qui ont su gérer ces aspects de leur civilisation, ne ressentent guère le besoin de s’accrocher à un quelconque passé prestigieux mais œuvrent inlassablement à explorer l’inconnu, cet avenir que l’humanité toute entière est condamnée à partager.

Abdelkader Lagtaâ


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Depuis que mon nouveau film, Les Casablancais, a été sélectionné dans le cadre de la compétition officielle de la 4ème Biennale des cinémas arabes, qui aura lieu à Paris du 16 au 26 juillet prochain, c’est la course contre la montre. Pendant que la fête du foot-ball bat son plein et que les rues de Paris sont envahies par les supporters, plus bariolés et plus exubérants les uns que les autres, je me trouve, à proximité du Parc des Princes, enfermé à longueur de journées dans un auditorium numérique en compagnie de la monteuse son et de la mixeuse pour procéder au mixage de mon film.
Je dois reconnaître que le DTS (Digital Theatre Systems, système cinématographique numérique) que nous avons choisi pour le traitement de la bande sonore, procédé plus performant que le Dolby, est une vraie découverte pour moi. Non seulement il offre un son stéréo riche et vivant, mais il permet en outre une mise en scène sonore plus adaptée à la spatialité de chaque plan. De cette manière, le film devient véritablement audio-visuel et non, comme c’est souvent le cas, un produit visuel dont la dimension sonore est réduite à sa plus simple expression, comportant uniquement des dialogues qui n’arrivent pas à se détacher de la surface de l’écran et des ambiances uniformes, sans réels effets. D’ailleurs, étant donné le nombre de possibilités qu’un tel procédé met à la disposition du réalisateur et de ses partenaires à l’étape de la post-production, le travail sur le son nécessite autant d’ingéniosité et de temps que le travail sur l’image elle-même. Toutefois, il ne s’agit pas d’user du procédé d’une manière inconsidérée et d’oublier qu’il reste avant tout un moyen destiné à servir en fin de compte l’expressivité et la signification du film.
Cela dit, cet effort considérable sur les plans financier et conceptuel reste, en aval, tributaire de la qualité des salles de projection. Si celles-ci ne sont pas équipées en DTS, le rendement sonore ne sera pas totalement conforme à la vision qui a prévalu à sa réalisation. Il restera toujours, malgré tout, plus performant que le son mono de moins en moins utilisé en Amérique et en Europe.
Voilà donc un outil moderne, développé par Steven Spielberg et le studio Universal, qui risque, pour des raisons purement financières, de demeurer longtemps encore hors de la portée du cinéma national. Il serait très souhaitable, si nous voulons réellement installer une industrie du cinéma dans notre pays, de nous pencher sur le problème de l’équipement du complexe cinématographique de Rabat. D’autant plus que l’archaïsme et la non adaptation du matériel ne sont pas seulement frustrants pour les réalisateurs et leurs collaborateurs, mais ils rendent beaucoup plus difficile la distribution de nos films et donc le rayonnement de notre création. Par conséquent, quand est-ce que les instances gouvernementales concernées vont-elles songer à étudier la question pour lui apporter la solution qui s’impose ?
Avant de terminer, je voudrais revenir sur une erreur de frappe qui a altéré le sens de l’avant-dernière phrase de mon billet précédent. Comme les lecteurs l’auront compris, il s’agissait pour moi de dénoncer une certaine production  » simpliste et populiste  » et non populaire.

Abdelkader Lagtaâ


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De temps en temps, à l’occasion de l’échec public de l’une ou l’autre de nos rares productions, la presse nous rappelle d’une manière devenue récurrente que notre cinéma est en crise. Cette vigilance, tout à fait nécessaire, nous laisse pourtant sur notre faim. Nous aurions aimé que cette presse dépasse le simple constat, dont la majorité des intéressés sont depuis longtemps parfaitement conscients, et nous apporte sinon des propositions de solutions au moins quelques diagnostics qui correspondent à la réalité de la situation.
Certes, dans un pays où la production culturelle n’a jamais constitué une priorité gouvernementale, il n’est pas du tout étonnant que la crise touche également le cinéma. Mais de quel genre de crise s’agit-il ? d’une crise de financement ? ou bien d’une crise de maîtrise du langage cinématographique ? ou bien encore d’une crise de création et d’imaginaire ?
Il y a par ailleurs des crises fécondes qui annoncent des ruptures salutaires qui se traduisent par des approches nouvelles qui remettent en cause et dépassent l’ordre ancien. Mais il y a aussi d’autres crises qui ne témoignent que du vide et de la stérilité de ceux qui, ne connaissant pas leurs limites, investissent un champ d’action pour lequel ils ne sont gère outillés.
Où donc situer la crise de notre cinéma par rapport à ces données ? A quoi ou à qui en imputer les causes profondes ? Certains accusent l’ancienne instance de tutelle, le défunt Ministère de l’Information, de ne pas avoir su créer les conditions réglementaires et matérielles nécessaires à l’éclosion d’un cinéma répondant à nos ambitions. D’autres reprochent au Centre Cinématographique d’avoir manqué de perspicacité et de rigueur en permettant l’accès à la profession à des individus qui n’ont bénéficié d’aucune formation et qui, en plus, ne sont animés ni par le désir ni la passion du cinéma. D’autres encore croient pouvoir en imputer la responsabilité à l’indigence artistique de certains cinéastes et autres collaborateurs à la fabrication de produits indûment appelés films. D’autres par contre, peut-être plus dialectiques, considèrent qu’il y a malgré tout des réalisateurs, encore peu nombreux, qui ont réussi contre vents et marées à offrir quelques films correspondant à un projet artistique cohérent. Ils devraient donc bénéficier d’un soutien conséquent, à la hauteur de leur apport, et ne plus subir les conséquences d’un environnement encore peu propice à la création et de l’amalgame érigé en système.
Toutes ces approches, qui partent certainement du principe que les idées tues empêchent les choses de se construire, devraient logiquement interpeller tous les intéressés et susciter ainsi un débat sincère sur tous les aspects de la pratique cinématographique dans notre pays, en privilégiant la dimension créative souvent occultée.
En attendant, il faut espérer qu’un Jack LANG national fasse enfin bénéficier notre cinéma des mesures de soutien à la création, la production et la distribution, mesures nécessaires à son développement en tant que création culturelle susceptible de contribuer à la construction d’une personnalité marocaine autonome, responsable, épanouie, tolérante et ouverte sur le monde. Comme on le sait, on ne découvre l’autre que si on regarde en soi. Au cinéma donc de nous servir de miroir.

Abdelkader Lagtaâ


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Installée officiellement depuis à peu près deux décennies, la Chambre Marocaine des Producteurs de Films, représentant national de tous ceux qui s’efforcent de vouloir créer les conditions matérielles pour l’existence d’un cinéma marocain, elle fonctionne pourtant sans siège social indépendant, ni secrétariat ni employés permanents ! Son statut, malgré sa dénomination qui peut paraître un peu pompeuse, est celui d’une simple association. En tant que telle, elle ne bénéficie ni du caractère d’utilité publique, qui lui aurait garanti une aide officielle conséquente, ni d’aucune sorte de subvention. Son activité, qui ne repose par conséquent que sur le bénévolat de quelques membres de sa direction, s’en trouve de ce fait très diminuée. Quant à ses adhérents, ce sont en majorité des réalisateurs plus fauchés les uns que les autres et non, comme certains pourraient l’imaginer, des nababs hollywoodiens. Si malgré tout ils ont enfourché la qualité de producteurs, c’est uniquement pour des raisons inhérentes à la pratique cinématographique dans notre pays. En effet, en l’absence d’investisseurs spécialisés dans la production, ils se sont trouvés contraints de pallier à ce manque dans le but de permettre à leurs projets de voir le jour. En agissant ainsi pour contribuer à doter le pays d’une création filmique à l’instar des nations modernes, ce qui est légitime et digne de respect, ils ont souvent l’impression d’être confrontés à l’indifférence, non pas du public et de la presse (à qui il faut au contraire rendre un hommage appuyé pour leur complicité et leur soutien) mais plutôt des partenaires naturels et potentiels du cinéma, notamment ceux qui auraient pu créer les conditions garantissant une production régulière et de qualité professionnelle.
Il ne s’agit nullement ici d’occulter l’état actuel de notre cinéma (à peine trois ou quatre longs-métrages par an dont, hélas, un ou deux parmi eux ne sont considérés comme films que par complaisance, indulgence ou miséricorde) et d’en attribuer responsabilité uniquement à la défaillance financière. Il ne s’agit pas non plus de prétendre que tous ces producteurs disposent des qualifications professionnelles requises ou qu’ils se distinguent tous par un respect particulier de la déontologie. Il se trouve parmi eux, comme dans tous les métiers, des professionnels rigoureux, passionnés et intègres mais aussi quelques brebis galeuses dont l’existence porte encore gravement préjudice à notre création.
Ce dont il s’agit plutôt aujourd’hui, c’est d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur le fait qu’une société de production de films, quoi que puissent en dire les promoteurs du capitalisme totalitaire actuellement en vogue, n’est pas et ne sera jamais chez nous une société comme les autres. En tant qu’entité ayant pour activité la production du sens, dans un environnement qui n’aspire à produire, lui, que de l’argent facile (érigé depuis longtemps en critère exclusif de la respectabilité et du prestige), elle constitue l’un des instruments essentiels de toute cinématographie pour accueillir les projets des cinéastes, permettre à ces derniers d’aller au bout de leur réflexion et mettre enfin à leur disposition les moyens optimaux pour réaliser ces projets selon des normes professionnelles. Mais ceci ne sera réellement possible que si cette profession se voie dotée d’un environnement juridique (pour professionnaliser le métier) et financier (pour diversifier les ressources et les structures de soutien) à même de faciliter l’avènement de véritables producteurs et de promouvoir l’investissement dans ce secteur. Ce qui implique évidemment une rupture avec le passé et une inventivité pour gérer le présent et préparer le futur.

Abdelkader Lagtaâ


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A la veille des Journées Cinématographiques de Carthage, qui doivent avoir lieu du 23 au 31 octobre prochain, il m’a paru opportun, en réponse à une question qui m’a été souvent posée, d’essayer de proposer une comparaison rapide entre les cinématographies des trois pays principaux du Maghreb.
Au niveau de la quantité, tout d’abord, le Maroc semble s’acheminer vers la concrétisation d’une vieille aspiration à une production de dix longs-métrages de fiction par an, ce qui, le cas échéant, placerait notre pays au premier plan de notre ensemble régional, en ce moment où la production tunisienne donne l’impression de s’essouffler et où la situation de l’Algérie, plongée dans une guerre civile qui ne dit pas son nom, impose à ses cinéastes des choix dramatiques et réduit leur opportunité de s’exprimer à une portion congrue.
La réalisation de ce projet marocain aurait sans doute des conséquences hautement positives non seulement sur notre création filmique, en offrant l’occasion à nos réalisateurs de pratiquer leur métier d’une manière plus régulière (au lieu de les condamner à attendre cinq ans en moyenne entre un film et un autre) et en inaugurant une émulation stimulante entre eux mais également sur nos différents publics, en répondant à leurs attentes de plus en plus manifestes.
Au niveau de la qualité, il y a lieu de reconnaître que notre pays, à l’image de la disparité choquante de son échelle des salaires, connaît une production tout aussi contrastée qui le situe cette fois-ci à l’arrière du peloton. Comme la presse, malgré son indulgence, le relève de temps en temps, notre création reste en général très inégale. Par contre, les cinéastes tunisiens et algériens, en dépit de la frilosité de la censure des premiers et du contexte dramatique des seconds, ont forgé des cinématographies plus équilibrées et sont parvenus dans l’ensemble à une sorte de maturité qui témoigne d’une maîtrise incontestable de l’expression cinématographique. Ce qui explique d’ailleurs la réussite de leurs meilleurs films à franchir plus facilement les frontières et à intéresser de plus en plus le public européen. Le succès à l’étranger de Halfaouine de Férid Boughedir, Bab El Oued City de Merzak Allouache, Le Silence des palais de Moufida Tlatli ou La Montagne de Baya de Mohamed Boughermouh, qui confirme amplement cette avancée, n’a pas encore eu son équivalent marocain. Les rares films de qualité que nous avons pu arracher à la léthargie ambiante semblent eux pâtir de la présence dans notre cinématographie de certains films incohérents et mal faits qui continuent à jalonner notre parcours comme une malédiction et qui, en outre, en déprécient fortement l’image à l’extérieur en squattant certains festivals mal informés.
On pourrait supposer, face à cette situation, que les mécanismes spécifiques à la profession finiraient par séparer le bon grain de l’ivraie. Mais la particularité de notre pratique, entachée d’amateurisme, n’est guère en mesure actuellement de nous prémunir, à brève échéance, contre la médiocrité. Il faudrait, pour y parvenir, revoir plutôt les critères d’accès à ce métier et réserver notamment l’aide publique aux seuls professionnels du secteur, comme c’est le cas chez nos voisins maghrébins.
Dans ce cadre, faute de mieux et en attendant des jours meilleurs, le Maghreb pourrait très bien nous servir de source d’inspiration au moins sur le plan réglementaire.

Abdelkader Lagtaâ


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A l’instar de ce qui est pratiqué un peu partout dans le monde, le cinéma bénéficie chez nous d’une subvention spécifique instaurée depuis 1986, à savoir le Fonds d’aide à la production cinématographique. Ses ressources proviennent de 5% sur les tickets des salles de cinéma, ce qui en fait un mécanisme interne à la profession. De cette manière, sa cagnotte se trouve tributaire de la fréquentation des salles et donc directement ou indirectement liée au niveau de vie des spectateurs et à la force attractive des films qui leur sont proposés.
Ainsi, tout spectateur qui prend la décision d’aller au cinéma se trouve automatiquement en train de contribuer à ce Fonds et, par voie de conséquence, se voit impliqué dans le processus de financement de la production nationale. Cette réalité capitale, qui doit peut-être échapper à de nombreux spectateurs, répond en fait au projet d’amener le cinéma à financer le cinéma, ce qui est un rêve sans cesse caressé par les professionnels du monde entier mais jamais réalisé, sauf par les Etats-Unis, grâce à la suprématie que leur production exerce sur le marché mondial. D’autres pays, par contre, ont élaboré différentes formes de soutien pour préserver leur droit à l’expression. Parmi celles-ci, le compte producteur, en vigueur notamment en France, me semble un mécanisme très judicieux et pouvant facilement être adopté chez nous.
Comme chacun sait, les films ne sont pas égaux devant le public. Certains parmi eux réussissent à intéresser les spectateurs et même à drainer les foules vers les salles de cinéma. D’autres, en revanche, connaissent à peine une sortie confidentielle voire aucune. Malgré cet état de fait, quand les producteurs de tous ces films déposent de nouveaux projets devant la Commission du Fonds d’aide à la production, ils se retrouvent sur le même pied d’égalité alors que les films précédents des uns ont réussi à renflouer les caisses de ce même Fonds pendant que les autres n’y ont guère contribué. Le législateur français, en l’occurrence, a créé le compte producteur pour pallier à cette injustice et pour encourager les producteurs qui manifestent constamment le souci de distribuer leurs films et qui auraient déployé l’effort nécessaire pour réaliser cet objectif, en partant du principe communément admis qu’un film non distribué et non vu est un film quasiment inexistant.
En quoi consiste donc ce mécanisme justicier ? Il s’agit en fait d’un pourcentage sur les recettes des salles de cinéma, faisant l’objet d’une retenue à la source, qui alimenterait un compte ouvert au Centre cinématographique au nom du producteur concerné et qui serait mis à son entière disposition pour lui servir à distribuer ses films terminés ou à développer d’autres projets de films ou à toute autre opération de production proprement dite.
Si la France, contrairement à l’Allemagne et d’autres puissances équivalentes, a réussi à préserver sa capacité productrice qui la place au 3ème rang mondial, c’est grâce aux nombreuses mesures d’incitation et d’encouragement dont elle fait bénéficier sa création, ce qui explique sa présence formidable à l’échelle mondiale. A nous, si nous voulons développer notre potentiel créatif et promouvoir notre image, de nous inspirer de cette démarche qui a largement fait ses preuves.

Abdelkader Lagtaâ


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Suite à la chronique de la semaine dernière, consacrée au réalisme dans le cinéma, je voudrais évoquer cette fois-ci la notion de modernité. Celle-ci, dans les pays développant depuis longtemps une création continue et renouvelée, elle constitue une donnée récurrente. Accompagnant les transformations sociales et les innovations artistiques et culturelles, elle est souvent liée à l’avènement de nouvelles générations remettant à chaque fois en question leur  » cinéma de papa.  » Ce qui suppose l’existence d’une tradition de production et de débat d’idées.
En l’absence de cette tradition chez nous, si nous nous penchons sur le bilan de notre production culturelle et artistique, il paraîtrait bien maigre. En effet, quelles sont les innovations marquantes qui ont irrigué notre création romanesque depuis l’indépendance, à part celles de Driss Chraïbi, Mohamed Khaïreddine et Mohamed Choukri, longtemps rejetées avec une véhémence s’apparentant au ressentiment ? Quelles sont aussi les idées qui nous ont arrachés à notre nostalgie et essayé vainement de nous empêcher de sombrer dans la léthargie, à part celles d’Abdallah Laroui et Abdelkébir Khatibi ? Même en prenant en considération d’autres formes d’expression, nous ne rencontrerons rien de remarquable en dehors de l’apport de deux ou trois hommes et femmes de théâtre, de quelques poètes et poétesses, du passage à la peinture abstraite et, à la limite, de quelques fictions cinématographiques. Ce qui n’est guère réjouissant et ce qui devrait plutôt nous pousser à plus d’humilité et, surtout, à la remise en question de notre pratique intellectuelle.
Dans ce cadre visiblement peu propice à la création, où chaque artiste a l’impression de crier dans le désert et où toute contribution originale demeure isolée, comme si les passerelles entre un créateur et un autre ainsi qu’entre une forme d’expression et une autre étaient inopérantes voire inexistantes, peut-on logiquement poser la question de la modernité dans notre cinéma ? Et même si nous la posions quand même, malgré ce contexte particulier, nous la poserions alors à quels films et par rapport à quels autres films ?
Pour commencer, il faudrait d’abord se demander s’il était déjà possible de risquer une quelconque typologie des systèmes esthétiques ayant jalonné l’histoire de notre production afin de repérer les prolongements et les ruptures qui s’y seraient manifestés. S’il est vrai que les modernes sont les héritiers des classiques, quels seraient parmi nos films ceux qui répondraient à l’une ou l’autre de ces catégories ? Pourrait-on dans ce cas considérer les longs-métrages folkloriques des années 60 comme classiques et ceux plus réalistes et moins égyptianisants des années 90 comme modernes ? En outre, même si nous estimions que chacune de ces décennies aurait développé un système esthétique dominant, ce qui n’est guère prouvé, est-ce qu’il serait pourtant logique d’isoler notre production de la cinématographie universelle et des tendances et recherches qui la traversent ?
A l’orée du nouveau siècle, si le cinéma lui-même, comme le souligne le critique Denis Lévy,  » est à chaque film mis en question « , il faut espérer que cette problématique centrale, que j’ai à peine évoquée, cesse d’être absente de notre réflexion.

Abdelkader Lagtaâ


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Il est de notoriété publique que nos élites, et surtout les plus désargentées parmi elles, ont souvent tendance à croire que les transformations qui bouleversent la société ne peuvent agir que dans le sens de l’histoire. Telle qu’elles se l’imaginent, cette histoire, qui a toujours bon dos chez notre génération, ne peut donc s’avancer que vers la modernité, non pas telle qu’elle s’étrangle encore chez nous avant de piper mot mais telle qu’elle prospère chez l’autre, dans les pays démocratiques et développés, cette citadelle sur les rivages de laquelle échouent quotidiennement les pateras que l’on sait et que notre télévision s’échine à nous dissimuler.
Détrompez-vous, c’est un intellectuel aussi désargenté que moi mais certainement beaucoup plus lucide qui m’a fait cette réflexion. C’est pourquoi, il ne s’est pas empêché de m’accuser de myopie idéologique, en dépit de la prétendue fin de l’histoire, et de me reprocher de croire moi aussi que la modernité pouvait allègrement (et en toute impunité ?) investir le champ artistique et plus particulièrement cinématographique alors que la société toute entière est de plus en plus minée par des  » innovations  » d’une autre époque, dont la plus visible est celle introduite par nos mosquées qui, depuis les années soixante-dix, pointent sur vous des haut-parleurs accusateurs qui vous condamnent chaque nuit à l’insomnie et vous empêchent ainsi de rêver, s’évertuant à imposer leur censure même à votre inconscient, sans que vous puissiez, ni vous ni vos enfants, faire prévaloir votre droit à la tranquillité nocturne !
Est-il donc honnête, renchérit-il, de taire les nombreuses manifestations de retraditionnalisation de la société en cours pour ne focaliser votre attention que sur les aspects apparents pouvant, d’après vous, être interprétés comme signes de changement positif ? Est-il possible dans ce contexte d’imaginer sérieusement l’avènement de la démocratie sans laïcité, problématique occultée au nom d’une spécificité mythique ? Est-il possible également d’espérer asseoir la liberté de pensée et promouvoir l’épanouissement du citoyen futur sans réforme profonde de l’enseignement dans le but de le débarrasser de la mainmise d’une certaine idéologie unique et belliciste et de le rendre à sa nature de creuset de la connaissance et de développement du sens critique ? Me trouvant soudain taxé ainsi de mansuétude à l’égard de mon environnement pour avoir choisi de me contenter d’explorer certains aspects de notre cinéma, tout en évitant délibérément de pointer des films et des collègues précis pour ne pas m’octroyer le rôle de juge et partie, m’a franchement étonné. Mais après coup, je me suis rendu compte que cette critique, parfaitement légitime voire même stimulante, ne peut ignorer l’utilité, si modeste soit elle, d’une réflexion de l’intérieur ayant pour finalité la diffusion de la culture cinématographique. Quant à la réalité sociale et ses contradictions, elle serait plus efficacement traitée dans les films eux-mêmes. Et c’est en questionnant cette réalité et en irriguant l’imaginaire, que ces films pourraient contribuer à leur manière au changement.

Abdelkader Lagtaâ


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C’est grâce à la Nouvelle Vague française, à la fin des années cinquante, que la notion de  » cinéma de papa  » a été introduite et popularisée par les médias. Dans ce contexte, elle correspondait à une réalité tangible ayant fait l’objet d’analyses pertinentes par des critiques comme François Truffaut, dans des revues aussi prestigieuses que  » Les Cahiers du cinéma « .
Cette révolte récurrente contre le père était tout à fait attendue car le cinéma de la génération précédente, celle des Carné, Duvivier, Delannoy et d’autres, était parvenu à une sorte d’impasse. Comme le rappelait Jean-Luc Godard dans une émission récemment diffusée par TV5, l’esthétique de ces cinéastes, qui avaient pourtant activement contribué au renouvellement de la production française pendant les années trente et quarante par des chefs-d’œuvre comme  » Quai des Brumes  » ou  » Les Enfants du Paradis « , était devenue répétitive et donc incapable d’exprimer son environnement. En effet, assujettie à une narration littéraire traditionnelle, elle était confinée dans les studios et étouffait sous le poids de découpages convenus, coupée en quelque sorte de la vie au moment où la société d’après guerre était traversée par des courants culturels et artistiques novateurs.
Face à cette sclérose, la contestation ne s’était pas fait attendre de la part de Godard, Truffaut, Chabrol et autres Rohmer. Ceux-ci, leurs études supérieures accomplies, étaient devenus des critiques remarquables grâce à leur fréquentation assidue de la Cinémathèque et, partant de là, aux analyses pertinentes de leur cinéma et du cinéma américain, celui d’Hitchcock, de Welles et de Hawks notamment. La suite de leur démarche est parfaitement connue. Après toute une série de courts-métrages, il y eut la révélation des  » 400 Coups  » et  » A Bout de Souffle  » en tant que début d’une aventure exaltante qui perdure encore, 40 ans plus tard (!!), grâce entre autres à Godard, Rohmer, Rivette et Varda.
Quels sont donc, toutes proportions gardées, les Clair, Carné et autres Delannoy marocains susceptibles d’être considérés comme représentant notre  » cinéma de papa  » ? Quels sont également les Godard, Truffaut et autres Rivette capables de rayer leurs aînés d’un trait de plume ou de films ? Comme on le sait très bien, une hirondelle ne fait pas le printemps même si le modèle qu’elle importe avec elle ou dont elle se nourrit peut paraître séduisant. D’ailleurs, dans une société qui n’a pas tué le père, faut-il parler de cinéma de papa ou plutôt de cinéma de maman ? Dans notre économie de la pénurie de la production culturelle, qui n’a pas connu de ruptures significatives, est-il pertinent aujourd’hui d’adopter des modèles tous faits, sans un minimum d’effort d’adaptation ?
C’est pourquoi, il faut considérer le nomadisme des concepts avec circonspection et s’efforcer de raison garder pour pouvoir accorder à toute chose sa vraie valeur, en procédant aux comparaisons nécessaires pour relever les influences, les emprunts et les répétitions, les affinités et les prolongements, les trouvailles et les idées personnelles. De toute façon, la maturation du talent, qui ne se décrète pas, demeure un processus imprévisible qui, forcément, abandonne de multiples déchets sur son chemin.

Abdelkader Lagtaâ


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Tous les jours, à chaque fois que j’ouvre un livre ou un journal, je ressens un profond malaise, non pas à cause de la forme ou du contenu de ces moyens de culture et d’information mais à cause de la particularité de mon propre statut qui me permet d’avoir ainsi accès à cette culture et à cette information pendant que la majorité écrasante de mes semblables, concitoyens en l’occurrence, en sont dépourvus. C’est ce privilège, dans cet environnement inacceptable, qui me pose problème. En fait, il me le pose doublement, car tous ceux qui sont inaptes à la lecture, le sont encore davantage à l’écriture. Ils ne peuvent donc ni recevoir l’information écrite ni (me) la communiquer. Ce qui les exclue d’un certain champ de la connaissance et du savoir et ce qui risque de les confiner dans leur statu quo et de les rendre imperméables au changement. Cette exclusion, que personne n’a pu endiguer jusqu’à présent, est tout à fait intolérable. Elle s’apparente à une fatalité que le pays semble subir sans réagir. Nous nous comportons vis-à-vis d’elle comme si notre histoire a imposé à chaque étape une autre priorité qui a régenté notre existence et nous a imposé de surseoir à notre rêve de mettre l’enseignement à la disposition de toute la population. Mais, apparemment, l’histoire a beau se répéter depuis des décennies, elle n’est pas encore parvenue à nous dessiller totalement les yeux.
Samuel Beckett a dit un jour :  » Tout ce que je sais, c’est ce que savent les mots.  » Et c’est l’appropriation de ces mots qui lui a permis de produire des idées nouvelles et de les communiquer. Nos analphabètes et nos illettrés, qui doivent probablement représenter les 2/3 de la population, ont certes leurs propres mots  » vernaculaires  » en arabe dialectal ou en tamazight pour exprimer oralement leur vécu mais demeurent dépossédés des mots véhiculaires en arabe classique, en français ou en une autre langue, dispensés uniquement dans les écoles. Ce qui les empêche de participer à toutes les manifestations de la vie sociale et me prive, par la même occasion, de bénéficier d’un échange libre avec eux en tant qu’ils font partie de mon environnement et du réel dont j’essaye de m’imprégner pour pouvoir le transposer. Par ailleurs, le fait qu’ils soient dépossédés de la graphie, ne les condamne – il pas en outre à traverser l’histoire sans laisser de trace de leur expérience de la vie ? Comment faire, par conséquent, pour que les mots vernaculaires deviennent véhiculaires et que cela ne constitue plus un obstacle à la communication notamment écrite ? Je me demande d’ailleurs si cette dichotomie, que nous subissons quotidiennement, ne participe pas d’une manière ou d’une autre à la schizophrénie que nous manifestons sans arrêt dans notre comportement et qu’elle ne brouille pas, dans une certaine mesure, notre appréhension collective du réel. Car, comme disait un philosophe,  » le réel est fonction directe des outils pour le dire. « 

Abdelkader Lagtaâ


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Un jour, j’ai eu une discussion avec mon fils à propos de son engouement pour les jeux informatiques. Ceux qu’il affectionne, parfois au détriment de ses devoirs, sont en outre exclusivement dédiés à la bastonnade. Ce qui a heurté mon sens de l’éducation et de l’esthétique. A court d’arguments plus persuasifs pour le pousser à en modérer la consommation faute de pouvoir l’en dissuader complètement, je me suis inconsidérément aventuré à affirmer qu’à mes yeux ses jeux préférés ne recelaient en fin de compte que laideur et manque d’originalité. Mais qu’elle n’a pas été ma stupéfaction quand il m’a rétorqué qu’il ne suffisait pas d’avoir des yeux pour voir !
Au début, je suis resté coi car j’étais loin de m’attendre à une remise en question pareille, malgré son caractère paradoxal apparent. Mais en y réfléchissant plus tard, à l’occasion d’un commentaire télévisuel sur une exposition de peinture abstraite, j’ai fini par en déceler le sens profond. Ce commentaire bateau, habituellement servi à l’occasion de ce genre de manifestation, m’a aussitôt amené à croire qu’il était le résultat non pas d’un regard mais plutôt d’un non regard qui a glissé rapidement sur une œuvre personnelle sans réussir à percer le mystère de sa singularité ni à le communiquer à tous les communs des mortels assoiffés de création plastique comme moi.
Il faut admettre que ce que l’on a l’habitude de qualifier de critique artistique est devenue de plus en plus une sorte de gageure. En effet, face à l’abstraction de Mohamed Kacimi, Fouad Bellamine ou Abderrahim Yamou, comment trouver les mots qui épousent leur démarche novatrice tout en la plaçant dans l’évolution synchronique dont elle procède et le contexte diachronique au sein duquel elle ne cesse de se frayer son propre chemin de traverse, loin des sentiers battus et des routes nationales ? Comment aussi s’en détacher pour que ces mêmes mots parviennent à transmettre le plaisir que ses destinataires sont supposés éprouver et le vertige auxquels ils risquent parfois d’être confrontés ? Malgré l’intérêt que je porte depuis longtemps à la peinture marocaine, je ne prétends aucunement en être devenu un quelconque connaisseur. Il me paraît toutefois intéressant de relever que les commentateurs et critiques qui se risquent à nous en rendre compte font preuve de beaucoup de prudence et de retenue et qu’en général ils ne portent guère de jugement à son endroit et se contentent de l’aborder de biais, comme si la lumière qui en jaillit constituait un écran sur la surface duquel bute le regard. Ce qui n’est guère le cas de l’écran de cinéma et des films qui viennent s’inscrire sur sa blancheur bidimensionnelle. Là, en revanche, aucune retenue n’est de mise. Pourquoi donc cette différence de traitement ? Parce que le cinéma, étant figuratif, est plus facilement reconnaissable ?
Après réflexion, je dois peut-être admettre que mon fils n’a pas totalement tort. D’ailleurs, tel fils n’est pas obligatoirement tel père. Heureusement. Pour nous tous.

Abdelkader Lagtaâ


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Au risque de me répéter, je voudrais revenir ici sur une entité qui continue à faire couler beaucoup d’encre. Il s’agit, comme vous l’avez probablement deviné, du Fonds d’Aide à la production cinématographique. Tout d’abord, il faut rappeler que c’est un mécanisme interne à la profession qui permet de soutenir la production nationale. Il faut rappeler aussi que ce même Fonds est géré par une Commission indépendante qui assume la responsabilité d’octroyer ce soutien sur dossier ou sur film après production. Auparavant, cette commission était constituée par un représentant de chaque chambre cinématographique, de la Fédération nationale des ciné-clubs en plus d’un homme de culture désigné, lui, par le DG du Centre Cinématographique Marocain (CCM). Depuis un an, la formule a changé. Actuellement, la commission est désignée par le Ministre de tutelle, en principe d’après une liste proposée conjointement par le CCM et la Chambre des producteurs et ne comportant toutefois plus de représentants ni des chambres ni des ciné-clubs. En gros, ses membres sont dorénavant issus de la société civile( journalistes, écrivains, artistes…) dans le but, paraît-il, d’éviter le copinage et toute forme de complaisance. A la suite de cette réforme, le CCM et tous les intéressés avaient cru que leur désengagement allait faire taire toutes les critiques. Pas du tout. Voilà en effet que des journaux vont contester certains aspects du fonctionnement de ce Fonds. En tant que cinéaste, je me sens interpellé car de ce Fonds dépend ma production ainsi que toute la production nationale.
Sans toutefois prendre part à la polémique, je voudrais souligner que la réglementation qui le régit reste encore partielle. Un exemple : un film après production peut être rejeté par la Commission à cause de sa mauvaise qualité. Malgré cela, son réalisateur devient habilité à bénéficier d’une carte professionnelle, ce qui lui donnerait le droit de déposer un nouveau projet et avoir la possibilité d’obtenir de l’argent pour fabriquer un autre film ! D’autres lacunes doivent probablement exister encore. Les cinéastes sont d’ailleurs conscients qu’ils n’ont pas encore réussi à élaborer une réglementation exhaustive, relative à tous les aspects de la profession et à la coordination devant exister entre les services et instances concernés.
En attendant, je voudrais suggérer une mesure toute simple mais susceptible, à mon humble avis, de faciliter la tâche de la commission afin qu’elle puisse mieux évaluer les dossiers soumis à son appréciation. Quelle que soit la valeur d’un scénario, celui-ci ne constitue pas une œuvre en soi. Malgré son importance dans le processus, il n’est qu’un prétexte ou une étape pour un film. Sa qualité devient donc tributaire du cinéaste qui aura à le réaliser. Dès lors, est-ce qu’il ne serait pas judicieux que la commission, parallèlement à l’étude des projets qui lui sont soumis, procède au visionnage des derniers films des candidats à la réalisation de ces projets, pour se rendre compte de leur compétence ? Ceci pourrait faciliter ses choix et lui donner l’occasion, en connaissance de cause, de mieux promouvoir la qualité souhaitée.

Abdelkader Lagtaâ


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En dépit de mon effort de vigilance, que j’essaye tant bien que mal de maintenir en éveil, je me trouve souvent surpris par une actualité qui me ramène à chaque fois à la réalité des choses, en me prouvant mon indéfectible naïveté. Le récent retour en force de la censure et la campagne en sa faveur qui s’est manifestée au sein même du parlement en sont une preuve on ne peut plus claire. J’ai beau croire qu’il ne s’agit-là que de phénomène résiduel et de gesticulations dérisoires orchestrées par des personnes qui doivent se tromper d’époque, je suis bien obligé de rappeler que cette censure a squatté la télévision depuis toujours et d’une manière beaucoup plus constante que ma propre vigilance et celle de la société dite civile. Pire encore, elle donne la fâcheuse impression de s’y être installée pour toujours.
Jadis, à l’époque de la minoration des individus et de l’absence d’espoir, la société avait intégré l’idée que cet instrument idéologique ne pouvait déroger à sa mission de manipulation des esprits et avait fini par se contenter de le traiter par le mépris en se réfugiant dans le zapping dès qu’il est devenu à portée de porte-monnaie et de main.
Aujourd’hui, en cette période d’alternance, où l’alternative dans ce domaine, comme dans tous les autres d’ailleurs, paraît tout à fait possible, pourquoi continuer à accepter de maintenir les citoyens sous tutelle ? Avons-nous encore besoin de tuteurs pour juger à notre place de l’opportunité ou non d’un programme et pour nous imposer leur choix et leur vision sécuritaire et obscurantiste du monde, en faisant fi de nos aspirations, nos désirs et nos besoins ?
Maintenant que le respect des droits de l’homme est inscrit dans la constitution, dont la liberté d’expression est l’un des principes fondamentaux, pourquoi l’expression audiovisuelle, contrairement à la presse écrite, doit-elle subir encore cette inquisition qui est d’ailleurs autant humiliante pour ses promoteurs que pour ses victimes ?
Quel que soit le prétexte à caractère social ou religieux ou autre que les inquisiteurs actuels seraient tentés de déployer pour justifier leur intolérance, cet argument n’en est pas un car la consommation des programmes télévisuels, grâce surtout à l’offre satellitaire, procède obligatoirement d’un choix. En outre, dans tous les foyers, ce choix est opéré par des adultes majeurs et vaccinés qui en assument la pleine responsabilité, notamment par rapport à leurs enfants. Personne n’oblige personne à regarder un programme malgré lui et  » à l’insu de son plein gré « . Que les nouveaux tartufes aillent donc se faire psychanalyser et cessent de nous polluer la vie, ils ne sont pas plus citoyens que les autres citoyens, leur indécrottable démagogie ne trompe plus personne.
Alors quand est-ce que le droit à l’œuvre cinématographique et audiovisuelle dans son intégralité sera enfin, et une fois pour toutes, considéré comme l’un des droits inaliénables de l’homme, en respect pour son auteur et pour son spectateur ? En octobre ? Lequel ?

Abdelkader Lagtaâ


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Tout observateur objectif et avisé qui constate l’atmosphère délétère qui s’est installée dernièrement chez nous, à la veille du 5ème Festival National du Film, serait en droit de conclure que nous avons besoin beaucoup plus de cure psychanalytique que de rencontre cinématographique. En effet, quelle mouche a subitement piqué quelques uns parmi nous pour qu’ils tentent de saborder la participation de leurs collègues au festival de Carthage ? Pourquoi la résurgence inattendue de cette mentalité de l’exclusion s’est-elle manifestée uniquement à l’égard de ce festival alors que la participation marocaine à Valencia, Montpellier ou Nantes n’a pas suscité la même ségrégation ?
Cette attitude adoptée en l’absence de toute concertation préalable avec les cinéastes concernés, a été interprétée à Tunis comme une prise de position inamicale. Les organisateurs tunisiens l’ont trouvée d’autant plus injuste qu’elle s’est exprimée d’une manière tardive, les obligeant ainsi à remanier leur programmation pour tenir compte des désistements de dernière minute. En plus, le mutisme du CCM, pourtant invité mais dont aucun représentant ne s’est déplacé pour soutenir la délégation marocaine, n’a nullement contribué à clarifier la situation. En tout cas, cette attitude a énormément desservi le cinéma marocain et altéré l’image que nous pouvions espérer présenter de son évolution. En outre, elle est d’autant plus incompréhensible qu’il s’agit-là d’un festival de proximité, consacré à la production du Sud ayant réussi, après 33 années d’existence, à devenir un rendez-vous incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à cette production en tant que journalistes, producteurs et diffuseurs. Le marché et l’atelier des projets qui l’accompagnent, et dans lesquels le Maroc a brillé par son absence, en sont une preuve tangible.
Ceci étant dit, il me semble urgent de revenir à la raison. Il est nécessaire de dépasser les susceptibilités éventuelles et d’empêcher que des frustrations personnelles ne se transforment en ligne de conduite pouvant aboutir à une atomisation plus prononcée de la profession. Déjà de nombreuses voix, encore à l’état de chuchotements, se sont mises à contester tel ou tel aspect de notre 5ème Festival. Il serait donc vital de veiller à ce que ces mêmes voix ne deviennent pas rapidement des cris. Dans le cas contraire, c’est la crédibilité de toute la manifestation qui serait remise en question et rien n’empêcherait alors les dérives et les dérapages, y compris les polémiques, les désistements et même les manifestations off. C’est pourquoi il faut raison garder. De toute façon, ce n’est pas une modeste rencontre comme la nôtre qui va  » consacrer  » qui que ce soit, ni le propulser je ne sais où. Les lauréats des éditions précédentes en savent quelque chose. Les vrais sacres ont lieu à Cannes, Venise ou Berlin. Nulle part ailleurs. Même pas à Carthage.

Abdelkader Lagtaâ


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Il y a quelques années, j’ai été invité à Chaouen par la Fédération nationale des ciné-clubs pour participer à une table ronde sur le cinéma maghrébin. Lors du débat avec le public, qui a suivi les exposés, un jeune homme d’une vingtaine d’années s’est adressé à moi pour m’interpeller en disant qu’il a fait l’effort de suivre la production nationale mais qu’il ne s’est pourtant jamais retrouvé dans aucun de ses films. Comment se fait-il qu’il n’ait pu s’identifier à aucun de ses personnages ?
Cette réflexion ne m’a pas étonné outre mesure. A part une ou deux études qui lui ont été consacrées il y a presque une décennie, études d’ailleurs plus ou moins partielles et très peu diffusées, le public du cinéma reste encore inconnu pour nous. Nous supputons évidemment qu’il est majoritairement citadin, les salles de cinéma ayant toujours déserté la campagne, et qu’il reste encore jeune, pyramide démographique nationale oblige. Mais nous ignorons la spécificité de sa formation et de sa culture. Quant à ses besoins et ses aspirations par rapport à l’appréhension de sa réalité et à son désir de rêve et d’évasion, nous pouvons uniquement les imaginer en fonction de notre expérience, de nos observations ou de nos illusions. Ce qui reste très approximatif et ne peut en aucun cas prétendre à une connaissance objective. C’est pourquoi nous ne savons pas si le public qui a fait le succès de Un amour à Casablanca est celui-là même qui a fait aussi le succès de A la recherche du mari de ma femme, L’enfance volée, Mektoub ou Femmes et femmes.
Pour revenir à notre jeune homme de Chaouen, je dois avouer qu’au début son intervention m’a laissé quelque peu perplexe. Après réflexion, je lui ai demandé d’éclairer ma lanterne et de m’expliquer comment il se perçoit et se définit lui-même. C’était l’occasion pour moi d’enclencher un échange d’idées dans le but d’essayer de déceler la manière dont ce jeune cinéphile se situait par rapport à notre production et surtout pourquoi il ne se sentait pas concerné par elle. Mais il est resté coi et n’a pas pipé mot !
Son manque de réaction m’a un peu peiné. J’ai failli regretter d’avoir donné l’impression de l’agresser et de le pousser dans ses derniers retranchements. Or, peut-être pour me déculpabiliser, l’un des organisateurs de la rencontre a justifié son mutisme par le fait que Chaouen ne dispose plus de salle de cinéma et que les ciné-clubs se trouvent en régression constante ! Nous y voilà ! Moi qui pense que le spectateur n’a pas besoin de béquilles pour s’approprier les films, je dois me rendre à l’évidence que la culture cinématographique des années 70 est en train d’être progressivement balayée par un analphabétisme dévastateur.
Pour contrecarrer cette tendance, est-ce qu’il n’est pas urgent de doter la Fédération des ciné-clubs de moyens adéquats afin qu’elle puisse se réformer et s’adapter au déferlement actuel des images, dans le but de former des spectateurs actifs en développant en eux la jouissance esthétique et le sens critique ? La présente édition du Festival national saura-t-elle contribuer à enclencher ce processus ?

Abdelkader Lagtaâ


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En dépit de mon effort de vigilance, que j’essaye tant bien que mal de maintenir en éveil, je me trouve souvent surpris par une actualité qui me ramène à chaque fois à la réalité des choses, en me prouvant mon indéfectible naïveté. Le récent retour en force de la censure et la campagne en sa faveur qui s’est manifestée au sein même du parlement en sont une preuve on ne peut plus claire. J’ai beau croire qu’il ne s’agit-là que de phénomène résiduel et de gesticulations dérisoires orchestrées par des personnes qui doivent se tromper d’époque, je suis bien obligé de rappeler que cette censure a squatté la télévision depuis toujours et d’une manière beaucoup plus constante que ma propre vigilance et celle de la société dite civile. Pire encore, elle donne la fâcheuse impression de s’y être installée pour toujours.
Jadis, à l’époque de la minoration des individus et de l’absence d’espoir, la société avait intégré l’idée que cet instrument idéologique ne pouvait déroger à sa mission de manipulation des esprits et avait fini par se contenter de le traiter par le mépris en se réfugiant dans le zapping dès qu’il est devenu à portée de porte-monnaie et de main.
Aujourd’hui, en cette période d’alternance, où l’alternative dans ce domaine, comme dans tous les autres d’ailleurs, paraît tout à fait possible, pourquoi continuer à accepter de maintenir les citoyens sous tutelle ? Avons-nous encore besoin de tuteurs pour juger à notre place de l’opportunité ou non d’un programme et pour nous imposer leur choix et leur vision sécuritaire et obscurantiste du monde, en faisant fi de nos aspirations, nos désirs et nos besoins ?
Maintenant que le respect des droits de l’homme est inscrit dans la constitution, dont la liberté d’expression est l’un des principes fondamentaux, pourquoi l’expression audiovisuelle, contrairement à la presse écrite, doit-elle subir encore cette inquisition qui est d’ailleurs autant humiliante pour ses promoteurs que pour ses victimes ?
Quel que soit le prétexte à caractère social ou religieux ou autre que les inquisiteurs actuels seraient tentés de déployer pour justifier leur intolérance, cet argument n’en est pas un car la consommation des programmes télévisuels, grâce surtout à l’offre satellitaire, procède obligatoirement d’un choix. En outre, dans tous les foyers, ce choix est opéré par des adultes majeurs et vaccinés qui en assument la pleine responsabilité, notamment par rapport à leurs enfants. Personne n’oblige personne à regarder un programme malgré lui et  » à l’insu de son plein gré « . Que les nouveaux tartufes aillent donc se faire psychanalyser et cessent de nous polluer la vie, ils ne sont pas plus citoyens que les autres citoyens, leur indécrottable démagogie ne trompe plus personne.
Alors quand est-ce que le droit à l’œuvre cinématographique et audiovisuelle dans son intégralité sera enfin, et une fois pour toutes, considéré comme l’un des droits inaliénables de l’homme, en respect pour son auteur et pour son spectateur ? En octobre ? Lequel ?

Abdelkader Lagtaâ


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 » La situation actuelle ne recouvre pas, comme on pourrait le croire, une prolifération créatrice. L’agitation culturelle, que des individus ou des organismes voudraient faire passer pour une crise de croissance, n’est en fait que l’expression d’un marasme entretenu ou encore d’un certain nombre de méprises. « 
Comme vient de le rappeler Abdeljalil Lahjomri dans le dernier numéro de la revue Prologues ce jugement sans appel est celui d’Abdellatif Laâbi, grand poète et fin observateur de notre production culturelle. Heureusement pour nous, ce jugement ne date pas d’aujourd’hui. Il a été exprimé dans le premier numéro de la revue Souffles il a une trentaine d’années. Ouf ! J’avais peur !
Mais Abdeljalil Lahjomri n’en reste pas là. Dans le même article, il commence par enfoncer le clou en soutenant que le jugement de Laâbi reste tout de même d’actualité. Aïe ! En outre, en empêcheur de tourner en rond, il pousse l’impertinence jusqu’à affirmer que de nouvelles méprises se sont confortablement installées à la place des anciennes. Nous y voilà donc ! Parmi celles-ci, et faute de place, je voudrais n’en citer qu’une :  » Il suffit qu’un texte d’une pauvreté thématique affligeante ou d’une faiblesse esthétique évidente soit publié, pour qu’en l’absence d’une critique exigeante, cette publication le « sacralise » et « sacralise » son auteur qui devient… une référence incontournable du paysage culturel.  » De quoi semer l’inquiétude dans les esprits ! A l’évidence, ce chercheur de Lahjomri ne sait vraiment pas tenir sa langue, d’autant plus que ces méprises, il en énumère pas moins de cinq ou six, les unes plus douloureuses que les autres. Il me paraît néanmoins réconfortant qu’il ne soit pas critique de cinéma ce qui, le cas échéant et qu’à Dieu ne plaise, l’aurait amené à pointer certaines de nos faiblesses qu’un fouineur comme lui ne se serait certainement pas gêné de révéler. Sur la place publique, en plus. Nous l’avons échappé belle, ma parole !
Quel soulagement, par conséquent, de constater que ses propos et ceux de Laâbi ne concernent en fin de compte que la création littéraire. Malgré la compassion que nous pouvons éprouver à l’endroit de nos partenaires de la chose littéraire en les voyant ainsi malmenés sans ménagement et peut-être sans retenue, nous devons nous estimer heureux, nous cinéastes actuels, toutes générations confondues, d’être complètement épargnés par cet ouragan dévastateur. Poussons donc un ouf, comme il se doit dans pareille circonstance, franc et massif !
Pourtant, à la réflexion, est-ce qu’un film, quelle qu’en soit la qualité, ne sacralise-t-il pas son réalisateur et n’en fait pas lui aussi une référence incontournable du paysage culturel ? A voir les nombreux textes que chaque sortie commerciale suscite à droite et à gauche, il n’est pas permis d’en douter. Il faut donc rendre hommage à nos journalistes et critiques pour l’effort ingénieux qu’ils ne cessent de déployer pour débusquer au moins un plan bien cadré ou un mouvement cohérent dans le but généreux d’attribuer une quelconque valeur même aux films qu’ils jugent en leur for intérieur dénués d’intérêt. Sans méprise, évidemment.

Abdelkader Lagtaâ


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Tout observateur objectif et avisé qui constate l’atmosphère délétère qui s’est installée dernièrement chez nous, à la veille du 5ème Festival National du Film, serait en droit de conclure que nous avons besoin beaucoup plus de cure psychanalytique que de rencontre cinématographique. En effet, quelle mouche a subitement piqué quelques uns parmi nous pour qu’ils tentent de saborder la participation de leurs collègues au festival de Carthage ? Pourquoi la résurgence inattendue de cette mentalité de l’exclusion s’est-elle manifestée uniquement à l’égard de ce festival alors que la participation marocaine à Valencia, Montpellier ou Nantes n’a pas suscité la même ségrégation ?
Cette attitude adoptée en l’absence de toute concertation préalable avec les cinéastes concernés, a été interprétée à Tunis comme une prise de position inamicale. Les organisateurs tunisiens l’ont trouvée d’autant plus injuste qu’elle s’est exprimée d’une manière tardive, les obligeant ainsi à remanier leur programmation pour tenir compte des désistements de dernière minute. En plus, le mutisme du CCM, pourtant invité mais dont aucun représentant ne s’est déplacé pour soutenir la délégation marocaine, n’a nullement contribué à clarifier la situation. En tout cas, cette attitude a énormément desservi le cinéma marocain et altéré l’image que nous pouvions espérer présenter de son évolution. En outre, elle est d’autant plus incompréhensible qu’il s’agit-là d’un festival de proximité, consacré à la production du Sud ayant réussi, après 33 années d’existence, à devenir un rendez-vous incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à cette production en tant que journalistes, producteurs et diffuseurs. Le marché et l’atelier des projets qui l’accompagnent, et dans lesquels le Maroc a brillé par son absence, en sont une preuve tangible.
Ceci étant dit, il me semble urgent de revenir à la raison. Il est nécessaire de dépasser les susceptibilités éventuelles et d’empêcher que des frustrations personnelles ne se transforment en ligne de conduite pouvant aboutir à une atomisation plus prononcée de la profession. Déjà de nombreuses voix, encore à l’état de chuchotements, se sont mises à contester tel ou tel aspect de notre 5ème Festival. Il serait donc vital de veiller à ce que ces mêmes voix ne deviennent pas rapidement des cris. Dans le cas contraire, c’est la crédibilité de toute la manifestation qui serait remise en question et rien n’empêcherait alors les dérives et les dérapages, y compris les polémiques, les désistements et même les manifestations off. C’est pourquoi il faut raison garder. De toute façon, ce n’est pas une modeste rencontre comme la nôtre qui va  » consacrer  » qui que ce soit, ni le propulser je-ne-sais-où. Les lauréats des éditions précédentes en savent quelque chose. Les vrais sacres ont lieu à Cannes, Venise ou Berlin. Nulle part ailleurs. Même pas à Carthage.

Abdelkader Lagtaâ