Repérage

Repérages, chronique hebdomadaire paraissant le samedi, a été publiée dans le quotidien marocain  » Libération  » entre mai et novembre 2001.

[ Distribution et libéralisme ]   [ Le bannissement du désir ]   [ Cinéma et mondialisation ]   [ Le corps et les chiens de garde ]   [ Eloge de l’amour ]   [ Pour une commission ]   [ Rien n’est définitif ]   [ On ne prête qu’aux riches ]   [ Le parent pauvre ]   [ Pauvre Palestine ]   [ L’art et la vie ]   [ Le Fonds d’aide ]   [ Servitude quand tu nous tiens! ]   [ De la prime, des chasseurs et des autres ]   [ Le guichet unique ]   [ Qui ne sait rien… ]   [ Politique en laisse ]   [ Le Comecon du Maghreb ]   [ Cinéma et réalité ]   [ Cinéma et pénurie ]   [ Cinéma et roman ]   [ Au pays du soleil ]   [ Recyclage? ]   [ Les 70 vierges ]   [ Ce qui n’est plus possible ]   [ Réforme ou formatage? ]   [ Point d’interrogation ]   [ Les deux vieux amis ]

Distribution et libéralisme

Au courant de l’année précédente, plusieurs films, plus ou moins différents les uns des autres, ont connu un bide inattendu. A notre insu et sans aucun préavis. A croire que le nouveau siècle nous en veut à mort pour l’apparente santé de notre cinéma et s’acharne à vouloir nous priver d’un public dont nous avions conquis de haute lutte autant les cœurs que les porte-monnaie. Mais, comme disait Malraux,  » la culture ne s’hérite pas ; elle se conquiert « . En général, tous les jours. Concernant le cinéma, en l’occurrence, toutes les semaines, d’un mercredi à l’autre. Pourquoi d’ailleurs, soit dit en passant, les films marocains sortent-ils le mercredi et non le vendredi ou le samedi ? Par mimétisme à l’égard de l’ancienne métropole ?
En tout cas, au lieu que ce phénomène inquiétant suscite un vrai débat, il a tout de suite donné lieu à une série de sautes d’humeur brouillonnes et querelleuses voire à toutes sortes d’anathèmes qui non seulement n’ont guère contribué à clarifier la situation mais l’ont rendue, au contraire, encore moins intelligible et plus opaque.
Essayons, malgré tout et dans la mesure du possible, d’y voir un peu plus clair. Tout d’abord, il est totalement absurde de nous faire croire que cette désaffection du public serait la conséquence d’un sabotage insidieux et perfide de l’instance de distribution. Le distributeur est généralement considéré, voire décrié, comme étant en premier lieu un vulgaire commerçant. Serait-il donc devenu fou à lier pour n’aspirer qu’à perdre de l’argent en se sabotant lui-même ? Quels sacrés masos, ces distributeurs !
En réalité, si sabotage il y a, il serait à imputer non pas au distributeur qui sort les films nationaux mais plutôt à ses collègues qui rechignent à distribuer ces films et ignorent même jusqu’à leur existence. Et ils sont légion, figurez-vous. Or, flagrant paradoxe, leur attitude inadmissible les soustrait pourtant à la critique et à la dénonciation. Pire, ils sont même honorés par nous-mêmes en étant sollicités pour présider à des manifestations voulues prestigieuses, comme ce fût le cas lors du Centenaire du Cinéma, par exemple. Allez y comprendre quelque chose !
En outre, les films, contrairement aux humains, ne naissent jamais égaux et, par voie de conséquence, ne peuvent bénéficier de l’égalité des chances. Chez nous, le budget du cinéma est d’environ 2 milliards de centimes par an, en France il est de 800 milliards ! Chez nous, la rumeur publique a décrété que le budget moyen d’un long-métrage serait de 400 millions de centimes environ. En Tunisie, d’après les chiffres officiels, il est trois fois plus élevé. En France, dix fois !
Dans ce contexte, certains producteurs ont préféré se soumettre à la loi du marché, en essayant de caresser le public dans le sens du poil, quitte à se renier pour répondre à ses supposées attentes. C’est ce que les critiques et les cinéphiles, qui n’ont pas leur langue dans leur poche, appellent couramment du racolage. A mon humble avis, si les fabricants de ces produits y trouvent une quelconque satisfaction, libre à eux, après tout, de prendre le marketing pour du cinéma. Mais gare à la saturation ! A force de vouloir se soumettre à la doxa, ils risquent rapidement de s’aliéner les spectateurs les plus intelligents et de ne plus trouver preneurs pour des méli-mélo qu’ils s’échinent à remettre au goût du jour.
Quant aux autres, cinéastes qui tentent de comprendre le monde en élaborant patiemment une démarche conséquente, parfois à rebours, ils ne devraient pas s’offusquer outre mesure de voir la foule renoncer à faire l’effort de fréquenter les mêmes chemins de traverse qu’eux. La foule, c’est connu, elle a toujours aboyé au signal.
Toutefois, il y a une question incontournable, parfois timidement évoquée mais presque jamais posée publiquement, qui ne doit plus rester tabou.

Cette question pourrait être formulée de différentes manières et notamment ainsi : est-ce qu’il est encore admissible, en ce début de millénaire et après quelques années d’alternance politique, que la distribution des films continue à fonctionner sans un cahier des charges incluant un devoir précis à l’égard de la production nationale ?
Les mollahs du libéralisme de chez nous vont certainement sauter au plafond pour m’accuser d’être en retard d’une époque car, depuis belle lurette, l’économie moderne aurait muté en cédant ses prérogatives à la vérité du marché ! Et cette vérité, c’est quoi ? Le profit et rien que le profit, sans état d’âme. Ben voyons. Vous devez reconnaître, chers amis et ennemis lecteurs, qu’autant de logique vous laisse baba.
Comme chacun sait, plus libéral que l’Occident, tu meurs. Or, cet Occident qui a inventé le libéralisme et tous les ismes et compagnies, eh bien, il a inventé aussi la régulation de tout ce bazar économique en y introduisant, notamment, l’allocation chômage, le revenu minimum d’insertion, la sécu pour tous et j’en passe. « Et pourtant, comme disait l’autre, elle tourne ». La machine économique, s’entend. Et beaucoup mieux que chez nous, sans aucun doute. Alors, de grâce, couvrez ce libéralisme sauvage à la sauce marocaine que je ne saurais voir !
Bref, pour revenir à cet Occident auquel nos acteurs (de comédie ?) économiques prétendent vouloir s’arrimer, tous les films français (quelle que soit leur religion, leur couleur de peau ou leur tribu d’origine) connaissent leur propre chemin à l’écran. Même ceux parmi eux qui font moins de mille (1.000) spectateurs ! Et ils sont légion ! Plus de trente (30) longs-métrages par an ! Quatre (4) ou cinq (5) fois plus que toute notre production annuelle ! Comment, diable, est-ce possible ? Comment ces satanés mangeurs de grenouilles se débrouillent-ils pour ne pas faire faillite ? Eh bien, je dois humblement l’avouer, il y a un truc. Mais c’est un secret de polichinelle : la création artistique et culturelle, dans toute sa diversité, est considérée comme un besoin vital pour l’imaginaire, le développement, la cohésion sociale et l’identité de la nation. Et comme le cinéma en est l’activité la plus populaire, alors il y a un effort collectif permanent destiné à le doter de plus en plus de structures en vue de son épanouissement. Parmi celles-ci, pour ce qui concerne notre propos, il y a l’AFCAE, l’Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai. Créée en 1955 par des exploitants de salles (eh, oui !) et des critiques de cinéma, elle a obtenu un statut officiel grâce à André Malraux. Comptant à ses débuts à peine 5 salles adhérentes, l’AFCAE en compte aujourd’hui 1150 ! En outre, elle se trouve aujourd’hui à la tête d’un mouvement mondial, la Confédération Internationale des Salles d’art et d’Essai, qui fédère pas moins de 1600 salles ! Il suffit d’ailleurs de se reporter à ses documents pour apprendre que ce mouvement formidable, qui va de pair avec une défense résolue et ouverte de valeurs qui sont sans cesse confrontées aux évolutions du monde et de la chose filmique elle-même, a pour objectif la promotion du cinéma en tant qu’expression artistique singulière, dans un esprit d’indépendance par rapport au diktat des seuls critères du marché. En effet, grâce à l’AFCAE, que les films les plus inventifs du cinéma français et mondial (notamment Intimité de Patrice Chéreau, A ma sœur de Catherine Breillat ou Sous le sable de François Ozon…) réussissent confortablement à se frayer chacun son propre chemin vers les spectateurs. Ça leur en bouche un coin, à nos mollahs, n’est-ce pas ?
Attention, il ne faut pas céder à la haine de soi, il n’est pas dans mon intention de saper le moral de qui que ce soit. Je rappelle, toutefois, ceci : quand on a le dos au mur, même l’incroyable devient possible.

Que faire, en l’absence d’un tel réseau alternatif chez nous ? Accepter les aléas de notre (faux) marché pour s’insérer à travers ses interstices chimériques tout en croyant pouvoir préserver les valeurs de notre production ? Ou soumettre ces valeurs au diktat de ce même marché en entretenant l’illusion de réussir un jour à bouleverser ses critères et repères ?
Ce qui est paradoxal, en ce moment de l’histoire du cinéma, c’est que plus la fréquentation des salles obscures diminue plus le nombre des films augmente sans arrêt, en particulier les plus petits et les plus fragiles parmi eux, grâce, probablement, à l’accès des cinéastes du quart monde au droit à l’expression et à leur volonté désespérée de comprendre ce monde fondamentalement injuste dans lequel ils s’acharnent à déployer leur imaginaire. Tant que cet imaginaire est encore doué de souffle de vie. Cela s’appelle de la résistance voire de la révolte. Cette dernière, comme chacun sait, soit on en meurt, soit elle vous construit. Ce que nous avons peut-être tendance à oublier depuis un certain temps. Heureusement que ce qu’on oublie, ne nous oublie pas.
Par conséquent, commençons par refuser d’être pris pour du cumin qui, paraît-il, ne rend ses meilleures senteurs qu’une fois égrugé. Dans ce contexte, un peu de révolte ne nous fera pas de mal, d’autant plus que l’avènement des multiplexes commence à pointer le bout de son nez, même à Casablanca, dans le but de nous soumettre à notre tour à la fameuse mise à niveau présentée par nos mondialisés nationaux comme le bain de Jouvence tant attendu!
Au lieu d’attendre que tous ceux qui sont incapables de vivre, mondialisateurs et mondialisés et autres acolytes confondus, et qui n’aspirent qu’à exercer leur pouvoir sur les vivants daignent reconnaître notre petite singularité, à nous de courir le risque de nous prendre enfin en charge et de nous insurger contre le fait que le moi, pour paraphraser un certain Freud, cesse de demeurer le maître dans sa demeure.
Il ne s’agit nullement d’inventer le fil à couper le beurre mais d’imposer au sacro-saint marché la seule loi légitime en mesure de le confondre, celle de la liberté de la création et du libre accès à toute création.
Cela peut très bien prendre la forme de quelque chose de similaire à ACID, une Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion. C’est quoi encore ce machin pas de chez nous ? Eh bien, il s’agit de cinéastes indépendants qui se sont regroupés pour veiller par leur propre soin à la diffusion de leur propre production en négociant différends accords dans ce sens. Contre toute attente, l’expérience a fait boule de neige au point que de nombreux exploitants de France et même de Navarre y ont pris goût.
Voyez-vous, quand un pays n’est pas en panne de projet, même ses cinéastes se mettent à croire à la vie ou à ce qui en reste encore dans le domaine dit public. Il est vrai aussi que face à des situations-limites qu’il est impossible d’éluder, aucun subterfuge ni faux-fuyant ne peut les ramener à autre chose qu’à elles-mêmes. Si le réseau de distribution officiel n’est pas en mesure d’offrir aux films le genre de diffusion qu’ils méritent, c’est à nous, cinéastes, et peut-être uniquement à nous, de dénicher le destinataire auquel chaque film est destiné et d’aménager les conditions optimales pour cette rencontre amoureuse qui réussit parfois à chambouler le destin, à travers le partage d’expériences et d’émotions communes.
C’est pourquoi il est souvent extrêmement vital de veiller à débusquer ce qui est trop proche pour être vu.

Abdelkader Lagtaâ


Le bannissement du désir

Le 22 avril dernier, je me suis rendu à Fès sur l’invitation du critique Hamid Tbatou et ses amis du Ciné-club Mohamed Reggab pour participer à une table ronde consacrée à ma modeste filmographie.
Après quelques exposés très savants et un débat fort animé, ce qui m’a permis d’apprendre plein de choses utiles sur les constantes qui auraient parcouru ma trilogie à mon insu et en même temps d’exposer les aspects les plus conscients de ma propre démarche, je me suis trouvé, dès ma sortie de la salle de conférences, assailli par toute une foule de lycéens. N’ayant pas participé au débat, visiblement intimidés par le côté érudit des interventions, ils ont rapidement formé un cercle autour de moi pour m’arracher aux organisateurs de la rencontre et se sont frénétiquement mis à me bombarder de questions.
Au début, sollicité de toutes parts, je n’ai pas su où donner de la tête. Il m’a fallu un certain temps pour me rendre compte que je n’étais plus lové dans le nid douillet du discours universitaire mais livré en pâture à la frustration et au désarroi de nos chères têtes brunes.
Fusant de tous les côtés, les questions se sont progressivement transformées en reproches de plus en plus durs. D’après cette foule imberbe, curieusement composée exclusivement de gent masculine, mes films l’auraient presque plongée dans le désespoir ! En effet, les principaux protagonistes de ces récits seraient, en dépit de la diversité de leurs conditions, de simples marginaux obsédés par le vice ( Saloua, Kamal, Abdeljalil et Mostafa dans Un amour à Casablanca, Saïd, Kamal, Halima, Hayat et Faty dans La porte close ainsi qu’Omar, le mokaddem, le boucher, le fkih et la prostituée dans Les Casablancais ) ou bien attirés par la mort ( Kamal, le héros, dans Un amour à Casablanca, Kamal, l’instituteur homosexuel, dans La porte close et Kamal, l’élève, dans Les Casablancais ). En outre, pour ces spectateurs juvéniles, toute relation amoureuse non sanctionnée par le mariage était automatiquement réduite à un rapport adultérin. Pour eux, contrairement à Charles Baudelaire, la femme n’était en aucune façon une incitation au bonheur mais uniquement une invitation en enfer ! Tout simplement ! Avouez qu’il y a là de quoi saper le moral à Freud lui-même !
Instinctivement, je n’ai pas pu m’empêcher d’examiner la couleur des chemises de ces accusateurs. Heureusement pour moi et pour vous, elles n’étaient pas (encore) brunes comme leurs têtes ! Elles étaient plutôt bariolées, comme les couleurs de l’arc-en-ciel. Mais pourquoi, diable, leurs opinions étaient tellement ternes ? Pire, elles étaient franchement bornées. D’où leur viennent ces foutues certitudes et cette conviction de posséder la vérité, toute la vérité ? Religion, quand tu nous tiens !
Pour détendre l’atmosphère et ne pas avoir l’air d’un oiseau de mauvais augure, je dois avouer au passage que ces hommes de demain, malgré leur regard tourné vers hier, donnaient l’illusion d’être comme vous et moi ou, plus grave encore, comme nos propres enfants.
Si le lycée, ce havre de l’esprit, n’est même pas capable de leur apprendre à faire la différence entre la fiction et la réalité, entre une œuvre artistique et un vulgaire sermon, c’est que les carottes sont cuites. Et quand elles sont vraiment cuites, il ne faut pas s’étonner que les spectateurs n’arrivent pas à comprendre que l’œuvre, toute œuvre, n’est en fin de compte, pour paraphraser Paul-Laurent Assoun, qu’une mise en scène par laquelle celui qui s’exprime met en récit un scénario qui implique quelque chose d’essentiel de son propre désir. Mais que faire si le désir était radicalement banni de l’imaginaire de ces têtes brunes ?

Abdelkader Lagtaâ


Cinéma et mondialisation

Depuis la chute du mur de Berlin et les nombreuses théories ringardes qui ont accompagné ce retour du refoulé, en particulier celles relatives à la fin de l’histoire et à la mondialisation, je n’avais cessé de me poser des questions à propos de la disparition des cinémas des pays de l’Europe de l’Est des grands festivals européens et des écrans parisiens. En outre, cette inquiétude a été confirmée par l’absence totale de représentants de la Pologne et de la Tchéquie du dossier des Cahiers du Cinéma de ce mois de mai sur l’état du cinéma vu par 50 cinéastes de la planète, dans lequel même des petits pays comme la Bolivie, le Cambodge, le Maroc ou la Tunisie ont pourtant réussi à prendre la parole.
Ayant plus ou moins bien connu la création culturelle et artistique de ces anciennes démocraties populaires, notamment celle de la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Hongrie, je ne pouvais pas me résigner à imaginer que des auteurs comme Wajda, Kieslowski, Chytilova, Nemec, Jancso ou Szabo nous auraient privés d’une postérité à la hauteur des ambitions de cinématographies ayant par le passé marqué la culture universelle par des œuvres d’une grande originalité et d’une extraordinaire profondeur, malgré les contraintes idéologiques imposées par des apparatchiks bornés et cyniques.
De quoi s’agit-il alors ? D’aucuns n’hésitent pas à avancer que la déliquescence de l’ancien système a subitement privé les cinéastes de ces pays des situations-limites qui stimulaient leur imaginaire pour finir par rendre ainsi leur production récente pratiquement sans substance. D’autres, par contre, prétendent que la fin de la guerre froide a tout simplement dépouillé ce cinéma de l’immense attrait qu’il présentait en tant que force de résistance.
Il a fallu donc me décider à entreprendre des repérages en Pologne, que je connais le mieux parmi cette troïka, après l’avoir quittée il y a déjà un quart de siècle sans avoir eu l’occasion, hélas, de la revoir depuis ! Mais, comme disait si bien Charles Baudelaire, » amer savoir, celui qu’on tire du voyage !  » En effet, le cinéma polonais a drôlement changé. Lui qui a su par le passé déjouer la plupart des oukases, il a curieusement moins bien résisté à la déferlante libérale que le théâtre, par exemple. Ayant perdu la manne étatique qui lui permettait de se déployer sans soucis financiers majeurs, il s’est retrouvé du jour au lendemain en butte à des critères d’existence inédits qui ont trait à la sacro-sainte rentabilité et tout le toutim. Et dans ce merdier, le cinéma américain est comme un rouleau compresseur, quasiment imbattable. Fort d’un potentiel de racolage universel, renforcé en outre par une longue période de sevrage de sa nouvelle clientèle ex-socialiste, il se conduit à Varsovie comme dans un pays conquis. Il dicte ses dates de sortie, occupe les salles à volonté, transforme les goûts de fond en comble et finit par réduire au silence ou rejeter vers la marge toute velléité de résistance. Ses acolytes, une étrange race de producteurs privés qui ont poussé comme des champignons avec la mondialisation, lui servent en plus de relais en imposant ce modèle yankee à tous les nouveaux réalisateurs sans personnalité.
Dans ce champ après la bataille, il reste encore quelques fous à lier, comme Grzegorz Krolikiewicz, Radoslaw Piwowarski et Andrzej Baranski entre autres, qui continuent à perpétuer la bonne tradition de l’innovation en questionnant patiemment cette nouvelle réalité désespérante, soutenus bon an, mal an par le ministère de la culture et la télévision publique. Cependant, ces dernières années, cette télévision est devenue plus mercantile. Hantée par le spectre de l’audimat et la concurrence des chaînes privées friandes de porno et toutes sortes de big brother et autres loft story, elle s’est mise à investir dans des fresques historiques plus dispendieuses les unes que les autres, au détriment de ce qui reste encore vivant du cinéma d’auteur. Forcément.
Mais il ne faut pas pour autant perdre le Nord et le moral ou l’un des deux ou le contraire. Il paraît, si vous ne l’avez pas encore deviné, que c’est l’économie qui fonde l’esthétique.

Abdelkader Lagtaâ


Le corps et les chiens de garde

Un argument fallacieux a souvent été opposé au cinéma qui tente de présenter autrement les personnages et qui s’ingénie à opposer la suggestion à la monstrance, rendues artificiellement antinomiques. Cette attitude est quasi systématique dès lors qu’il s’agit du corps, bien que dans notre cinéma celui-ci soit à peine ébauché. Décidément, il y en a qui voient le mal partout !
Mais pourquoi une telle peur panique devant la présence de cet aspect essentiel du cinéma moderne ? En général, les justifications de ce repli se fondent hypocritement sur le respect de la tradition, présentée comme un fondement incontournable de notre culture et, par voie de conséquence, de notre personnalité, fondement qui serait statique et immuable qui n’admettrait aucune remise en cause et, à plus forte raison, aucune contestation. Et ainsi, la boucle est bouclée. Vous pouvez circuler, il n’y a rien à voir. La pauvre tradition a bon dos.
Si par hasard un petit cinéaste marginal pousse malgré tout l’outrecuidance jusqu’à vouloir s’écarter de la fonction narrative des personnages pour développer la prééminence de leur présence physique et étaler ainsi publiquement sur toute l’étendue de l’écran ( Quelle horreur ! ) leurs caresses, leurs ébats et peut-être même leurs sécrétions indécentes et scandaleuses, eh bien, il y a des ciseaux impitoyables qui se tiennent constamment en état d’alerte pour émasculer son imagination débridée. On ne sait jamais, avec l’ennemi de l’intérieur… Mais ce que les chiens de garde ignorent ou font semblant d’ignorer, c’est que dès qu’il y a refoulement, il y a nécessairement retour du refoulé. Et cette vérité, rien à faire, elle transcende toutes les sociétés, tous les régimes et toutes les religions car elle constitue une loi fondamentale de la vie et la vie, contrairement à nos têtes de Turc ci-dessus mentionnées, ne ment jamais, même si, entre nous, elle donne souvent à Casa l’impression d’imiter un mauvais film de série B.
En effet, depuis notre plus jeune âge, que ce soit à la maison, à l’école ou ailleurs entre Tanger et Lagouira, on s’est acharné à nous faire avaler que la femme est dépositaire de l’honneur arabo-musulman ou l’un des deux et qu’ainsi elle prévaut sur la femme comme être humain. Rien que ça. Allez savoir pourquoi. Donc exit le corps marocain, ses attributs et son pouvoir de fascination et de chamboulement des sens. Exit les sentiments exceptionnels, la poésie des caresses et les sexes gonflés de désir.
Un grand cinéaste, dont j’ai oublié le nom, a dit un jour qu’il était impossible de filmer l’amour si on ne l’avait pas connu. Tout s’explique alors. Par conséquent, est-ce la raison pour laquelle il n’y a pratiquement pas de corps amoureux dans le cinéma de chez nous, à l’exception de quelques rares et malheureuses tentatives perdues parmi la centaine de films constituant notre cinématographie étriquée ?
Comment voulez-vous dans ces conditions que le corps marocain acquière toute sa dimension et déploie toute sa vigueur à travers les méandres de la narration pour apporter aux spectateurs des émotions fortes parfois inédites ? Sauf peut-être si les cinéastes, contre vents et marées et autres diktats, osent procéder à la rupture salutaire nécessaire en se remettant en cause et en remettant en cause les mythes et les récits fondateurs, ou supposés tels, de notre civilisation. Cinéastes de mon pays, un peu de courage s’il vous plaît ! Il suffit d’y croire ! Vraiment ?
Pendant ce temps, comme le rapporte le sociologue Jean-Claude Kaufmann, ailleurs  » la place de l’intime est en train de changer, pour être désormais subordonnée à l’extériorisation de soi qui devient le trait dominant des sociétés contemporaines « , celles qui ne sont plus corsetées comme la nôtre, et qui permettent ainsi de se confronter à des situations-limites, comme dans Intimité de Patrice Chéreau (France) ou La pianiste de Michael Haneke (Autriche) ou encore Les anges déchus de Won-Kar-Wai (Hong-Kong), pour ne prendre que quelques exemples parmi les plus saillants.
En fin de compte, tout porte à croire que le corps marocain n’a pas son pareil pour se faire désirer. Alors qu’il manifeste dans nos villes toute son énergie et tout son pouvoir de détournement, il ne trouve qu’exceptionnellement, pour ne pas dire jamais, une forme d’expression artistique en mesure de le prendre en charge. Hélas !

Abdelkader Lagtaâ


Eloge de l’amour

Sorti il y a une quinzaine de jours à Paris, Eloge de l’amour, le dernier essai cinématographique de Jean-Luc Godard, ne fera pas plus de 30.000 spectateurs. Ce n’est pas étonnant, car plus Godard est médiatisé moins ses films sont réellement connus. A l’instar de Picasso et ses œuvres picturales. C’est paradoxalement le destin actuel de quelques créateurs (bien que JLG n’aime pas ce qualificatif) devenus, certainement malgré eux, les emblèmes d’une résistance à la nouvelle civilisation du jetable.
On distribue à Paris à peu près six cents films par an. En fonction des saisons, il en sort en moyenne entre cinq et quinze par semaine. Ça va vite, très vite. Ce qui explique la durée de vie de plus en plus courte de la plupart de ces films, surtout les plus exigeants, les plus imaginatifs et les moins racoleurs parmi eux et donc, forcément, les plus réfractaires à la consommation instantanée.
On sait d’autre part que quand on va au cinéma, on voit d’une certaine manière toujours le même film. Chacun d’eux obéit généralement à la loi de la progression continue : exposition, confrontation, point culminant et dénouement. Avec et en dépit de toutes les variations possibles et imaginables, cela va de soi. Mais cela ne veut nullement dire que cette loi serait devenue ringarde, dépassée, contre-productive ou inapte à donner lieu à des films de qualité, le dernier film de Nanni Moretti, la dernière palme d’or de Cannes, s’y est conformé, ce qui ne l’a pourtant pas empêché d’émouvoir les cinéphiles et les non cinéphiles. Par contre, le film de Godard n’y a guère souscrit. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles il m’a quand même profondément touché. Je dis  » quand même  » parce que mon modeste cinéma à moi me paraît suivre un cheminement différent, en demeurant peut-être encore trop attaché à la loi de la réalité par rapport à celle de la fiction. Malgré cela, je considère qu’Eloge de l’amour est un film à méditer. Non en tant que relique sacrée à laquelle les cinéphiles fidèles doivent rendre un culte. Son cinéma a depuis longtemps développé une hérésie de plus en plus radicale qui lui a épargné le calvaire de toute récupération de ce genre, récupération qui, toutes proportions gardées, guette constamment chacun de nous.
Pourquoi ce film serait-il à méditer plus que d’autres ? Tout bonnement, parce qu’il n’obéit pas à la loi de la progression continue. Il se déroule comme la progression d’un fleuve de manière à donner le temps à la pensée qui le travaille de travailler également ses destinataires, en plans fixes parfois décadrés, la première partie en noir et blanc mais plus noire que blanche et filmée en caméra film, la seconde par contre en une couleur fortement solarisée et filmée en vidéo numérique, processus résumant en quelque sorte un siècle d’histoire du cinéma lui-même.
Quant au contenu, tel que résumé dans l’Officiel des spectacles, la Bible hebdomadaire des spectateurs, il s’agit de  » quelqu’un que l’on entend parler, sans le voir, (qui) parle d’un projet qui décrit les quatre moments clés de l’amour : la rencontre, la passion physique, la séparation, les retrouvailles, à travers trois couples d’âge différent. »
Pourtant ce résumé ne donne qu’une très vague idée de la structure interne du film. Celle-ci, après quelques séances de casting à la recherche notamment de la femme adulte (qui, d’après l’auteur, n’existe pas), se met à arpenter des lieux fortement habités par l’histoire (certains coins de Paris, Drancy, l’ancien site de Renault-Billancourt…),pour, en fin de compte, nous entraîner en compagnie de son protagoniste principal dans les sinuosités de la mémoire, mémoire dont personne ne sort apparemment indemne, même le film lui-même. Car, comme Godard le fait dire à l’un de ses personnages, « quand on pense à quelque chose, on pense toujours à autre chose. »
Cela me rappelle ce que disait Robert Bresson à propos de la vocation de cinéaste :  » Puisque tu n’as pas à imiter, comme peintres, sculpteurs, romanciers, l’apparence des personnages et des objets (des machines le font pour toi), ta création ou invention s’arrête aux liens que tu noues entre les divers morceaux de réel saisis. « 
Saisis comment ? Par qui ? Toute la question est là.

Abdelkader Lagtaâ


Pour une commission

Notre malheureux paysage cinématographique voit se manifester depuis quelque temps de drôles de prétendants qui donnent l’impression, parfois à coups d’articles négociés en sous-main auprès de certains journalistes obsédés par les scoops foireux, de vouloir se placer pour trouver grâce aux yeux de qui vous savez et tirer ainsi le gros lot. Dans l’opacité la plus totale. Comme si le destin de notre cinéma ne mérite rien d’autre qu’une opération de loterie qui, comme toute loterie, n’est susceptible ni d’appel, ni de recours. A l’instar d’une cour martiale. Pauvres de nous, de vous, de tout le monde !
Pourquoi, diable, ce manque de transparence ? Dans quel intérêt ? Du cinéma ? Laissez-moi rire. Le Maroc nouveau, dont toute la société (makhzénienne, civile ou autre) se gargarise sans retenue, n’est-il pas encore capable de mettre à plat le rôle du directeur du Centre Cinématographique Marocain (CCM) et la procédure de sa désignation ? Pourtant le Maroc réel, celui qui nous promet des lendemains qui chantent ou déchantent, il a bien un ministre responsable du cinéma. Il a aussi quelques cinéastes, critiques, chercheurs, penseurs, écrivains, plasticiens et autres artistes qui ont nourri notre quotidien d’idées et d’œuvres dignes d’intérêt et parfois même enrichissantes. Tout ce monde-là, que la Providence nous le garde, serait-il vraiment inapte à nous dégoter un zigoto qui ne serait ni juge ni partie et qui serait en mesure d’assurer à notre cinéma un développement continu, dans la transparence, l’équité et le respect des individus et des lois ?
Certes, le Maroc nouveau, notre Beaujolais à nous, le Maroc ancien ne l’a peut-être pas doté des structures nécessaires pour le rendre compétent à faire face à la situation actuelle, loin s’en faut. Mais cette carence n’est pas et ne peut être considérée comme une fatalité. Nous ne sommes quand même pas des tarés ou des mal-comprenants, de telles structures nous pouvons très bien les créer, les installer et les appliquer. Un peuple qui a réussi à démanteler Tazmamart et Derb Moulay Cherif n’en serait pas capable ?
Puisque je constate que j’ai déjà mis les pieds dans le plat, je me permets, avec votre permission, de vous faire part de quelques suggestions. Arrêtez de me z’yeuter comme ça, il n’y a rien de révolutionnaire là-dedans. Il s’agit tout bêtement de ce que tous les intéressés de bonne foi pensent tout bas sans se décider à exprimer tout haut, tradition nationale oblige. Si j’avais le pouvoir (je n’en veux pas, si ça se trouve, il est à chier), j’aurais commencé par mettre sur pied une Commission Supérieure du Cinéma, une sorte de comité de sages, chargé entre autres, et en l’occurrence, du choix du directeur du CCM. Ce choix pourrait se faire à partir d’une liste ouverte où figureraient tous les prétendants qui auraient proposé leur candidature, à condition toutefois qu’ils ne soient pas impliqués dans le processus de fabrication et de diffusion des films, pour éviter qu’ils soient juges et parties. Donc exit les producteurs, les réalisateurs, les distributeurs et tous les autres. Mais à condition, par contre, qu’ils démontrent par leur pratique d’une connaissance indéniable du cinéma national et qu’ils proposent en outre un projet convaincant de restructuration et de développement du secteur, projet pouvant servir de cahier de charges et sur la réalisation duquel ils auraient à rendre compte. Non pas un simple conte de fées mais un vrai compte de faits.
La suspicion étant la qualité marocaine la plus répandue, je me vois obligé, pour y couper court, d’aligner (par ordre alphabétique) quelques noms d’individualités pouvant très bien constituer cette commission : Ahmed Bouânani (cinéaste certes, mais ayant cessé d’exercer), Mohamed Kacimi, Abdelkébir Khatibi, Abdallah Laroui, Nour-Eddine Saïl. Par exemple. Pour l’exemple.
Sinon, chers amis et chers ennemis, les anathèmes provoqués et alimentés par l’opacité actuelle iraient sans doute bon train. Et à ce moment-là, on serait obligé de donner raison au caricaturiste et écrivain Siné qui a judicieusement constaté, je paraphrase à peine, que pour faire un monde actuellement, « il en faut pour tout l’égout. »

Abdelkader Lagtaâ


Rien n’est définitif

Dans la civilisation actuelle, il devient de plus en plus clair que rien n’est définitif. Ce qui peut paraître vrai aujourd’hui, ne le sera peut-être pas le lendemain. Il ne s’agit pas ici d’une vulgaire confusion des genres mais d’un métissage culturel qui n’épargne aucune forme d’expression, y compris la création filmique. Ceci est encore plus perceptible, pour ce qui concerne notre propos, dans le cinéma d’auteur. Celui-ci, comme chacun le sait ou ne le sait pas, consiste en une aspiration renouvelée à questionner ce que nous avons pris l’habitude d’appeler la réalité en général et surtout celle du cinéma dit dominant. Mais c’est quoi, ce maudit cinéma d’auteur ?
Pour Jean-Louis Comolli, en 1965,  » il s’agissait (…) d’affirmer que dans le cinéma, art collectif par excellence, il y avait la possibilité pour des artistes de proposer leur propre vision du monde, d’exprimer leurs préoccupations personnelles, voire intimes.  » A l’époque, les choses étaient beaucoup plus simples, ce cinéma se confondait parfaitement avec la Nouvelle Vague, brillante réaction contre le  » cinéma de papa  » qui s’était embourbé dans le paresseux recyclage des figures anciennes, sans risque, ni implication personnelle.
Actuellement, au moment où le cinéma dans son ensemble se trouve à une nouvelle croisée des chemins, le cinéma d’auteur connaît depuis plusieurs année une mutation en profondeur qui lui a valu le privilège de concurrencer les superproductions auprès du public. Récemment, grâce à ce succès inattendu, la production française a réussi dans l’Hexagone à faire match nul avec la production américaine, ce qui pourrait aboutir, si toutefois la tendance se confirme, à rendre la notion même de cinéma dominant de plus en plus inopérante.
Mais en quoi consiste cette fameuse mutation qui serait en train de bousculer les hiérarchies établies ou supposées comme telles ?
Contrairement aux années soixante, pendant lesquelles ce cinéma avait ramené dans ses bagages ses propres acteurs, il semble actuellement avoir une prédilection quasi générale pour les valeurs sûres, comme Isabelle Huppert, Emmanuelle Béart, Sandrine Bonnaire et autres Depardieu, Lindon et Piccoli. En conséquence, les budgets ont rapidement explosé, parfois autant que ceux des films dits commerciaux. Ce qui, entre nous, est tout à fait légitime, les films les plus inventifs n’ont pas à se réaliser dans la pauvreté et la douleur.
Mais l’aspect le plus étonnant de cette mutation, c’est l’emprunt que le cinéma d’auteur fait de plus en plus au cinéma pornographique. Catherine Breillat, dans Romance, a fait par exemple appel à la verge la plus starisée du hard, en l’occurrence l’Italien Rocco Siffredi. Et ce n’est qu’un début, comme elle a menacé dans la presse. Patrice Chéreau, quant à lui, a défié la chronique dans son dernier film, Intimité, en entraînant son actrice à faire une fellation à son partenaire, au lieu de lui épargner cette intimité en se payant les services d’une doublure, comme c’est le cas en général dans la profession pour les scènes plus ou moins osées.
Il faut peut-être porter à la connaissance des lecteurs que cette tendance n’est pas exclusivement cinématographique. Elle traverse aussi d’autres formes d’expression, notamment la littérature. Le livre de Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M., en est une preuve spectaculaire. Voilà en effet une respectable critique d’art, rédactrice en chef du très avant-gardiste Art Press, qui se décide, sans crier gare mais haut et fort, de révéler au grand jour son état de gang-bandeuse, c’est-à-dire de femme qui ne prend son pied qu’en s’envoyant en l’air par toute une bande d’hommes anonymes, l’un après l’autre, dans les terrains vagues et autres extérieurs nuit. Excusez du peu.
Je viens dernièrement de voir un court-métrage sur un couple de danseurs complètement nus où le nu était présenté comme un rébus. Vraiment pas bête. L’auteur du film comprend parfaitement que  » le spectateur regarde d’abord le sexe.  » Mais il comprend aussi que  » très vite, il passe à une autre lecture des corps. Il y a certes un homme et une femme, mais finalement c’est peut-être autre chose. « 
En fin de compte, c’est peut-être vrai que rien n’est définitif. Néanmoins, je ne peux pas m’empêcher – en guise de conclusion, sans jugement de valeur et pour semer uniquement l’intranquillité et le doute – de citer le metteur en scène Jacques Lassalle :  » J’ai horreur de ce qui n’est souvent qu’un opportunisme convenu, maquillé en urgence, en nécessité intérieure. »

Abdelkader Lagtaâ


On ne prête qu’aux riches

Il y a des petits malins qui s’imaginent que le changement, s’il se produit, ne devra se faire qu’à leur avantage. Ils ne se donnent l’air de défendre quelque chose que pour mieux en exploiter les filons juteux. Uniquement. Savoir gagner beaucoup et ne rien risquer, c’est devenu un métier chez nous. Mieux, un métier d’avenir.
Tout porte à croire en fait que l’histoire aura beau se répéter, elle ne parviendra jamais à nous dessiller les yeux. En effet, voilà qu’un nouveau texte de loi (n°20-99, B.O. du 15.3.2001) vient de le confirmer d’une manière authentiquement marocaine. Présentée comme étant  » relative à l’organisation de l’industrie (sic ! Le mot  » secteur  » aurait été moins fanfaron et donc plus approprié !) cinématographique « , cette loi donne l’impression que n’importe qui d’un peu plus soucieux de l’intérêt du cinéma aurait réfléchi à deux fois avant de pondre un piège pareil. De quoi s’agit-il ?
Comme les lecteurs de Libé le savent très bien, le cinéma, abstraction faite ici de son aspect créatif, c’est essentiellement une question de production, de distribution et d’exploitation. Ces étapes chronologiques sont intimement liées entre elles. Un film non distribué ne réalise pas son but ultime, à savoir celui de parvenir jusqu’au public, ce public qui, chez nous, contribue par le truchement du Fonds d’aide à la production de chacun de nos films. Par conséquent, en toute logique et selon le bon sens même le plus couillon, la relation production-distribution-exploitation devrait faire l’objet d’une régulation minutieuse pour éviter la loi de la jungle dans ce domaine. Cela étant brièvement rappelé, qu’est-ce vous croyez que cette loi, censée organiser la chose cinématographique, a bien voulu prévoir pour gérer cette relation incontournable ? Rien ! Pas de ça chez nous ! Elle a tout simplement fait la politique de l’autruche en évitant même de l’évoquer ! Par contre, elle a consacré 19 articles sur 38, la moitié du texte, pour imaginer toute une batterie de sanctions plus lourdes les unes que les autres. Il n’y manque que les mesures devant châtier les chiens ayant fui leur niche ou commis l’insolence de ne pas porter la laisse ou le collier. Mais patience. S’ils ne s’y sont pas attelés pour le moment, ils sont encore capables de le faire. En tout cas, nous sommes avertis. Désormais, rien ne devra nous surprendre.
Mais le plus grave dans cette déclaration de guerre, c’est son article 3. Celui-ci, mine de rien et en passant, instaure tout simplement une sorte d’apartheid entre les sociétés dites de production. Il y aura désormais, d’un côté, les sociétés qui font de la production nationale documentaire et de fiction. C’est-à-dire, la galère bien connue de tous les réalisateurs-producteurs de ce pays. De l’autre, par contre, il y aura les sociétés bénites des dieux qui se fichent comme de l’an quarante de la production nationale et qui, en récompense pour ce mépris à l’égard de cette production, obtiendront le monopole du beurre et de l’argent du beurre : la prestation de services au profit des compagnies cinématographiques étrangères (salaires mirobolants, commissions sonnantes et trébuchantes et autres joyeusetés du même genre !) et les films dits de commande, c’est-à-dire la pub pour les entreprises, les ministères et autres coffres-forts à pognon. L’astuce pour légitimer cet apartheid, c’est de faire bénéficier ces dernières sociétés d’un agrément taillé sur mesure pour certains planqués qui, à deux ou trois exceptions près, n’ont jamais investi un malheureux centime dans la production nationale. Est-ce que la notion d’agrément vous rappelle quelque chose ? Ben, voyons ! C’est une spécificité marocaine traditionnelle, quelque chose de fondamentalement injuste et anti-démocratique qui récompense exclusivement les chiens de garde et les privilégiés de toutes sortes. Qu’on mette leur liste à la disposition du public pour rigoler un coup.
D’aucuns, ce qui serait pourtant le comble de la mauvaise foi, pourraient me rétorquer que cette loi a quand même prévu un certain nombre de conditions pour organiser l’acquisition de cet agrément de mauvais augure. La première de ces conditions, c’est la libération d’un capital de 300.000 dhs pour les Sarl et de 500.000 pour les SA. Toujours la même ruse, la sélection par le fric. Alors qu’un producteur est censé mettre l’argent dans les films et non à la banque. Demandez à la majorité des réalisateurs-producteurs, qui joignent à peine les deux bouts, s’ils ont des bas de laine pour faire face à cette invention sournoise. La seconde condition, c’est la production d’un long-métrage marocain ou de trois courts. Celle-ci peut paraître très louable. Il suffit cependant d’y réfléchir un peu pour découvrir le vrai pot aux roses. D’un côté, on ne dit nulle part qui doit filer le fric. La société en question devra-t-elle puiser dans ses propres fonds pour financer cette production ou pourra-t-elle recourir à la subvention du Fonds d’aide ? C’est pas clair du tout. D’un autre côté, on encourage ainsi les intéressés à bâcler quelques kilomètres de pellicule pour avoir le droit de dégoter le gros lot ( prestation de services et films de commande) et oublier une fois pour toutes tout ce qui est production et tout ce qui est national. Sinon, si on prétend le contraire, alors qu’on publie la liste des films que les prestataires ayant déjà pignon sur rue ont bien voulu financer sans le concours du Fonds d’aide. Pour rigoler un autre coup.
Bref, si cette loi avait réellement pour but d’organiser le secteur d’une manière équitable et rationnelle, elle aurait évité toute forme d’exclusion parmi les professionnels et aurait cherché le moyen le plus adéquat pour que la mise à disposition du territoire national aux compagnies étrangères puisse contribuer à la consolidation et à l’essor de la création nationale. De grâce, messieurs les législateurs, assurez-vous de l’adéquation de toute loi sectorielle aux besoins réels du secteur en question, au lieu de l’entériner en catimini et sans concertation préalable publique et suffisante avec les vrais intéressés.
Sinon comment ne pas croire que chez nous, peut-être plus qu’ailleurs, on continue à ne prêter qu’aux riches ?

Abdelkader Lagtaâ


Le parent pauvre

Au début de ce mois de juin, j’ai eu l’occasion de participer à Rabat à une semaine de formation (même de nos jours, il n’est pas trop tard pour bien faire) consacrée au développement des projets de films documentaires et de fiction à l’échelle de la Méditerranée. Organisée par Medea, un nouvel organisme andalou, avec le concours du Centre Cinématographique Marocain, cette rencontre fut intéressante à plus d’un titre.
A part les échanges, les confrontations des idées et des expériences, les rencontres parfois prometteuses, possibilités fort profitables, il y a un aspect qui a attiré mon attention, celui du documentaire.
Sur sept projets arabes (deux libanais, un algérien, un tunisien et, j’ai laissé le meilleur pour la fin, jusqu’à trois projets marocains !), aucun parmi eux n’est consacré au documentaire. Ce qui, me direz vous, n’est somme toute pas tout à fait étonnant, le documentaire restant encore le parent pauvre du cinéma dans nos pays. Est-ce que cela est le résultat du hasard ou de quelque chose de plus complexe, ayant trait au contexte arabe et donc à l’histoire, la politique et les tabous sacrés et profanes dans leur relation avec la liberté d’expression et les droits de l’homme ? Je laisse aux héritiers potentiels ou virtuels d’Omar Amiralay, le célèbre documentariste syrien, le loisir et la responsabilité d’y répondre.
Mais l’aspect le plus intrigant dans cette histoire, c’est que sur la totalité des projets documentaires, douze en tout, jusqu’à cinq parmi eux, presque la moitié, sont consacrés au Maroc. Trois partiellement et deux en totalité. Sans être évidemment de conception ni de production marocaines. Ce qui ne peut pas, vous pensez bien, ne pas nous interpeller.
A propos, qu’est-ce qu’un documentaire en fait ? Pour aller vite, et sans m’attarder sur les rapports documentaire-fiction (mariage, concubinage, divorce ou métissage, etc.),je me contente de la définition succincte donnée par Bordwell et Thompson :  » Un film documentaire est supposé offrir des informations factuelles sur le monde extérieur au film . » C’est-à-dire sur le réel, le réel humain, s’entend. Alors une question : quel attrait le réel marocain présente-t-il pour mobiliser tant d’énergies de la part de cinéastes étrangers, en l’occurrence d’Espagne, de France, de Navarre et d’ailleurs ? Apparemment, ici, c’est le calme plat, si ce n’est les récentes gesticulations d’un certain ex-ministre naguère  » honni par tous les Marocains.  » En effet, le Maroc ne connaît ni la confrontation armée  » résiduelle « , ni la révolte amazighe, comme en Algérie, ni la répression policière, comme en Tunisie, ni non plus les séquelles de la guerre civile, comme au Liban, réalités dramatiques pouvant plus facilement donner lieu à des œuvres potentiellement émouvantes ou, tout au moins, suscitant la curiosité, voire la compassion et la générosité des spectateurs.
Tout porterait donc à croire que débusquer ce qui est trop proche pour être vu ne serait pas ou pas encore l’apanage des Marocains. Libre à chaque cinéaste, cela va de soi, de choisir son type de film, son style et son service après-vente. Le problème n’en reste pas moins posé à nous tous : pourquoi le réel, dans sa  » bruteté  » et son immédiateté, semble résister à notre appréhension ? Est-ce que c’est à cause de l’audace, dont parlait récemment Nabyl Ayouch, qui nous ferait toujours défaut ? Ou est-ce que c’est à cause de l’absence de maîtrise des outils appropriés pour en percer la complexité ? Ou est-ce encore à cause du désintérêt des uns et des autres, scénaristes, cinéastes, producteurs et diffuseurs confondus ?
Il est très probable que tous ces éléments doivent contribuer, chacun à son niveau, à cette situation dans laquelle nous continuons à nous explorer à travers les caméras des autres, alors que le documentaire serait à même de nous apporter un ancrage en mesure de féconder même la fiction. L’influence de l’école documentaire britannique se ressent encore aujourd’hui dans le regard critique que des cinéastes, comme Ken Loach, portent sur leur environnement en le poussant jusqu’à ses derniers retranchements. C’est d’ailleurs pourquoi leurs films nous apprennent tant sur leurs contradictions, nous concernent et parviennent même à nous émouvoir.

Abdelkader Lagtaâ


Pauvre Palestine

Il y a quelques semaines, un événement important (ça dépend évidemment pour qui) est passé tout à fait inaperçu. A ma connaissance, seul DDT, dans Le Nouvel Observateur, a eu l’heureuse initiative de le révéler au public. A Montreuil, le Cinéma Georges Méliès ( du nom de l’inventeur du cinéma de fiction) avait programmé une semaine de films sur le thème  » Palestine, regards sur l’occupation « . Mais le député-maire en a décidé autrement. Soucieux, comme on dit dans la langue de bois d’aujourd’hui, de préserver la cohésion du tissu social de son patelin, il a interdit la manifestation parce que, d’après lui, elle  » suscite une grande émotion dans la communauté juive « .
Je reviens illico presto à la ligne pour vous laisser le temps de méditer cette information très bizarre. Ensuite, méditation faite, essayons de comprendre. Montreuil, pour ceux qui l’ignorent, se trouve en région parisienne et non en Israël. Et puis, cette charmante bourgade ne présente nullement de concentration particulière de population juive et encore moins de population juive farouchement opposée à l’existence de l’Etat palestinien. Loin de là. J’y ai quelques amis juifs qui ont toujours exprimé leur soutien à une paix juste et équitable dans la région.
Son maire, quant à lui, n’adhère pas à un parti violemment anti-palestinien ou fanatiquement pro-israélien. Au contraire. Le Parti communiste français, c’est de lui qu’il s’agit, a toujours soutenu haut et fort la cause palestinienne, comme d’ailleurs tous les autres partis de sa catégorie encore en état de survie. Quelle mouche a donc piqué notre honorable député-maire cumulard de gauche, majoritaire et pluriel ?
Il y a au moins deux choses complémentaires qui me paraissent en mesure d’expliquer, mais nullement justifier, l’attitude de notre bonhomme. Primo, l’approche des élections. Eh oui, la tactique actuelle, c’est de ratisser large. Il est vital de séduire tout ce qui bouge, surtout quand son propre électorat traditionnel s’effrite ou se met à lorgner les verts et les autres couleurs. C’est d’ailleurs comme ça qu’on a vu des leaders politiques soutenir les victimes des plans sociaux, les fonctionnaires en grève, les homosexuels, les lesbiennes, les motards, les cyclistes, les organisateurs de rave-party (soirées rock sauvages) et j’en passe. Sans distinction. Et puis, après tout, l’intéressé doit être persuadé que les gens finiront par se dire que si ça part d’un bon sentiment, il ne faut pas lui en vouloir.
Deuzio, il n’y a pas de communauté arabe. Même si elle avait existé, elle aurait l’air d’une blague car l’image que revoie l’Arabe ou le Beur ou l’inverse n’est pas du tout une image valorisante, contrairement à une certaine langue de bois qui prend ses désirs pour des réalités. En France ou ailleurs. Quand l’Arabe est jeune et  » moderne « , pour ne parler que de lui, il ne marche qu’en roulant les mécaniques, comme s’il souffrait d’un profond handicap atavique, et ne s’exprime qu’en grognant, d’une manière saccadée, comme s’il allait vous mordre. Il habite en général dans des cités dites difficiles où même les flics n’osent plus mettre les pieds et où le saccage, l’autorité paternelle faisant défaut, est devenu un sport presque quotidien…
Le temps où Abdellatif Laâbi menaçait que l’Arabe était  » un nom à retenir  » paraît ici et maintenant définitivement révolu. Bref, en gros, l’Arabe en France fait peur. Il s’agit ici, évidemment, du cliché qui lui colle à la peau et qu’il ne cesse, dans une certaine mesure, d’alimenter lui-même, à son corps défendant et  » à l’insu de son plein gré « , héritant d’une histoire de déracinement, de soumission, de perte de repères et de confusion de valeurs et de genres. Triste roman familial non assumé. Mais c’est cette image-là, véritable image-piège, qui compte. Et comme les Arabes, en général, ne maîtrisent pas le flux des images… Vous avez tout compris, je n’ai pas besoin de vous faire un croquis.
 » Vous avez dit bizarre? Comme c’est bizarre! « , s’étonnait malicieusement Louis Jouvet dans (notre)  » Drôle de drame « .

Abdelkader Lagtaâ


L’art et la vie

Il y a parfois des moments dans l’histoire d’un pays où la confusion est telle qu’on ne peut plus rien dire sans se contredire. Mais pas de quoi en faire un drame, nous n’avons quand même pas notre avenir derrière nous. La preuve ? Eh bien, nous avons un régime politique qui se démocratise petit à petit ( malgré une économie qui se mondialise en abandonnant de nombreux laissés pour compte parmi nous sur le bas-côté ), des femmes qui luttent pour leur plein droit à la citoyenneté, des chômeurs de plus en plus diplômés qui réclament leur accès au travail et à la dignité, des langues qui se délient et des journalistes qui mettent à plat des pans entiers de notre passé dans le but de révéler la vérité et d’en finir avec l’impunité. Que veut le peuple en plus ?
Cette période de farniente n’étant pas tout à fait propice au débat, essayons de ne pas avoir peur du ridicule, tant qu’il ne tue pas encore, et posons la question la plus bénigne et la moins polémique qui soit : qui est censé agir dans l’intérêt de la production cinématographique nationale ?
Logiquement, toute personne de bonne volonté, en particulier parmi le Ministère de tutelle, le Centre Cinématographique Marocain, les cinéastes toutes tendances confondues, la Commission du Fonds d’aide à la production, les critiques, les chaînes de télévision et tous ceux et toutes celles dont la canicule m’empêche pour le moment de me rappeler. Puisque tout ce beau monde est supposé agir ainsi, pourquoi alors, pour ne prendre qu’un exemple que l’actualité vient de mettre récemment en exergue, la dernière tranche de l’aide octroyée aux films continue-t-elle à poser problème ?
Pour ceux qui aiment le cinéma, mais qui ne sont pas censés connaître les arcanes de cette aide, il faut apporter l’information que cette aide, une fois octroyée par la Commission du Fonds d’aide, est ensuite mise à la disposition du producteur en tranches de 25% chacune, la première tranche un mois avant le tournage du film, la deuxième au milieu, la troisième à la fin du même tournage et la dernière, celle qui nous intéresse dans ce billet estival, après présentation de la copie standard du film en question. Jusque là, vous me suivez ?, tout est parfaitement normal, la quatrième tranche étant tributaire de la bonne fin du film. On ne va pas quand même s’amuser à verser les deniers publics à un énergumène qui n’aurait pas eu la courtoisie de terminer le film pour lequel il a reçu une subvention, on est d’accord ?
Là où toutefois le bât blesse, si vous me passez cette expression relative aux bêtes de somme, c’est que ce film est supposé devoir rester conforme au scénario qui en a été à la base. Jusqu’à présent, aucun cinéaste marocain n’a commis l’imprudence et l’impudence de tourner un film totalement étranger à son scénario. Il n’est pas question de chercher ici des poux dans la tête à qui que ce soit, il n’empêche qu’il suffit qu’apparaisse parfois un décalage dans deux ou trois scènes entre le scénario et le film pour que la fameuse dernière tranche ne soit pas allouée, en partie ou même en totalité, portant ainsi gravement préjudice au producteur en le privant des moyens d’honorer ses engagements financiers à l’égard de ses collaborateurs et de ses fournisseurs et, par voie de conséquence, à l’égard du film lui-même. Ce qui pose problème, c’est cette sacralisation excessive du scénario et le fait de le considérer comme un texte statique et immuable alors qu’il est très souvent dans l’intérêt du film que le récit continue à évoluer jusque et pendant le tournage, voire même pendant le montage, l’essentiel étant que le film soit réussi et, comme disait le metteur en scène Bernard Sobel,  » qu’il débarrasse le regard de ses clichés. » Par conséquent, si ce problème demeure encore et toujours en état de nuire, c’est que le beau monde censé agir dans l’intérêt du cinéma ne s’est pas encore tout à fait acquitté de sa mission, étant probablement piégé par une disposition contraignante et particulièrement floue, relative à la conformité du film à son scénario, qu’aucun décideur n’a osé jusqu’à présent éliminer.
Une fois n’est pas coutume, je vais vous relater une expérience arabe révélatrice d’une attitude très différente de la nôtre dans ce domaine. Oussama Mohamed, le réalisateur syrien des Etoiles du jour, est en train de tourner son deuxième long-métrage de fiction. Pour vous donner une idée des moyens mis par le Centre du Cinéma syrien à sa disposition, il me suffit d’indiquer qu’il bénéficie de 125 bobines de pellicule et de plus de 60 jours de tournage (personnellement, je n’ai jamais bénéficié de plus de 50 bobines et 35 jours de tournage). Le rêve, quoi ! Mais ce n’est pas tout. Le responsable du Centre a constaté que le réalisateur ne tournait qu’une seule minute utile par jour, ce qui aura pour conséquence de rallonger la durée de tournage d’au moins 30 jours supplémentaires. Malgré tout cela, est-ce que vous croyez que ce responsable lui a arrêté le tournage, coupé les vivres ou tordu le cou ? Oh ! que nenni ! Pas de ça chez eux. Il ne lui a même pas tiré les oreilles, figurez-vous. Au contraire, il m’en a parlé avec énormément de respect, tout en soulignant qu’il comprenait très bien qu’un cinéaste ait des besoins qui lui soient spécifiques car son art, comme disait Robert Filliou,  » est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art.  » Sans commentaire.

Abdelkader Lagtaâ


Le Fonds d’aide

La décision prise la semaine dernière par la Commission du Fonds d’aide à la production de n’octroyer aucune subvention aux projets de longs-métrages qui ont été soumis à son appréciation constitue un véritable pavé dans la mare. Jamais, en effet, un tel constat (d’échec ?) n’avait été prononcé auparavant, même pendant la période noire où la cagnotte du Fonds était franchement rachitique. En outre, ce qui peut rendre ce verdict également paradoxal, voire carrément irrévérencieux, c’est qu’il vient de tomber à un moment où, de Tanger à Lagouira, de nombreuses voix autorisées, à moins que ce ne soit l’inverse, se sont évertuées depuis quelques années à clamer haut et fort que la production nationale avait déjà dépassé les stades oral, anal et phallique et atteint enfin le stade suprême de la génitalité ! Quant aux âneries et crétineries, qui polluent de temps en temps notre univers filmique en ayant échappé à la vigilance et à la perspicacité de certaines des précédentes sessions de la Commission elle-même, elles ne sont pas toujours considérées comme telles mais uniquement comme l’exception venue confirmer la règle!
La Commission est souveraine face à la cuvée qui lui est soumise et chacun de ses membres est appelé à en juger en son âme et conscience. Donc, une énorme responsabilité, d’autant plus énorme d’ailleurs qu’elle s’appuie notamment sur un article du texte régissant le Fonds particulièrement flou. Or, nous n’avons pas été futés, nous les auteurs-réalisateurs-producteurs, de proposer des amendements appropriés pour que cet article soit moins flou, en le dotant notamment d’un minimum de critères pouvant rendre la compétition encore plus transparente et faciliter davantage le choix de la Commission elle-même, choix particulièrement déterminant pour le destin de notre cinématographie. En effet, c’est archi connu, un projet n’ayant pas bénéficié de la subvention du Fonds est pratiquement enterré. C’est la réalité du pays. Il n’accède pas au stade de film, il demeure un simple scénario, c’est-à-dire un texte intermédiaire, bâtard ou orphelin. C’est la règle. A moins d’une exception, …telle que celle-ci est évoquée plus haut.
Ce récent coup de grisou inédit, lourd de conséquences, risque probablement de susciter l’indignation des auteurs des projets recalés. Il serait cependant souhaitable que cette réaction débouche sur un débat responsable et serein dans le but de pointer les insuffisances éventuelles et les inadéquations non seulement des textes réglementaires, des structures et des mécanismes en place mais aussi celles relatives à la pratique professionnelle elle-même. Je ne connais pas du tout les scénarios recalés. J’ignore s’ils impliquent quelque chose d’essentiel du désir de leurs auteurs, s’ils explorent ou non leur paysage intérieur ou s’ils se contentent, dans certains cas, de vouloir instrumentaliser des thèmes dits porteurs auxquels ni leur parcours ni leur vécu ne les qualifient. En tout cas, ce signal fort de la Commission soulève de nouveau le problème de l’écriture scénaristique dans notre pays. En attendant la création d’une structure capable de prendre en charge cet aspect fondamental de la création filmique, sous forme de cycle de formation par exemple, il serait peut-être profitable de s’inspirer de certaines expériences ayant fait leurs preuves sous d’autres cieux.
A titre d’exemple, il serait souhaitable, à mon humble avis, de diviser les projets recalés en deux catégories :
– Les projets fondamentalement mauvais seraient définitivement rejetés ;
– Ceux qui révèleraient une vision plus ou moins cohérente et un traitement thématique et formel plus ou moins pertinent, mais qui comporteraient, à un niveau ou un autre, quelques faiblesses avérées, auraient le droit d’être représentés à une session suivante du Fonds, à condition toutefois que la Commission les fasse bénéficier d’une fiche de lecture. Celle-ci, pour être à même de servir d’indication à leur auteur pour l’amélioration de leur scénario, devrait alors procéder à une analyse fine du scénario en question, en relevant ses qualités et ses faiblesses tant au niveau de la structure narrative, de l’originalité et la pertinence ou non du contenu et du traitement, qu’au niveau de la crédibilité des personnages et la justesse des dialogues.
Il va de soi qu’une telle fiche ne pourrait en aucun cas constituer une obligation pour la même Commission ou pour la suivante. Elle garderait uniquement un aspect indicatif et permettrait à l’auteur d’avoir un feed-back autorisé, ce qui serait très utile pour lui et trancherait avec le mutisme actuel.
Cela étant dit, une question quand même : est-ce que l’œuvre précédente du réalisateur du projet est suffisamment prise en compte ? Un scénario, quelle que soit sa valeur, est appelé à être transposé par un fou à lier appelé communément réalisateur. S’il est nul, ses produits antérieurs pouvant en témoigner, le film sera forcément un navet. Jean-Luc Godard, toujours perspicace, a dit à ce propos quelque chose à méditer :  » Il y a des gens qui habitent le cinéma mais que le cinéma n’habite pas. »

Abdelkader Lagtaâ


Servitude quand tu nous tiens!

Il y a deux semaines, entre le 7 et le 13 juillet, j’étais à Rabat pour participer à une manifestation cinématographique en tant que juré. Les organisateurs de la chose avaient veillé, capitale oblige, à assurer au jury le confort nécessaire pour permettre à ses membres venus d’Afrique, d’Asie et d’Europe d’accomplir leur noble tâche d’encourager les jeunes et moins jeunes talents des continents sus-mentionnés. Ainsi, à longueur de journée, nous avons été gentiment encadrés, c’est-à-dire réveillés, nourris et transportés à temps pour ne rater aucun des films soumis à notre appréciation. La nuit, en revanche, nous avons été totalement livrés à nous-mêmes. Stop ! N’allez pas vite en besogne, il serait téméraire de déduire de ce qui précède que nous avons été obligés de coucher dehors comme des SDF ou, plus grave encore, que nous avons ressenti le besoin de solliciter de l’aide pour satisfaire je ne sais quelle pulsion non refoulée ou sublimée ou pire. Non, vous n’y êtes pas ! Pas du tout même !
Le fin mot de l’histoire, commune à nous tous d’ailleurs, c’est que nous avons la chance de vivre dans un pays musulman. Et un pays de cette catégorie ne peut se concevoir sans ces tours phalliques appelées minarets et ces mêmes minarets sans leurs inévitables appelants à la prière dénommés muezzins. Jadis, il n’y a pas très longtemps, ces nobles serviteurs de la noble cause avaient l’habitude de s’adresser à la communauté de vive voix. Mais depuis que des têtes de lard à pétrodollars s’en sont mêlés, c’est au muezzin électrique, voire numérique, que nous avons désormais affaire. Ainsi, en pleine nuit, comme le rappelait Fouad Laroui,  » l’appel à la prière amplifié par la technique perce les tympans les plus épais.  » Il y a de ces nouveaux muezzins, je vous jure ! En tout cas, quand vous avez le bonheur ou le malheur, selon votre choix, de crécher à proximité de tels sacrés haut-parleurs, eh bien, ma foi, vous n’avez aucun intérêt à être bébé, malade ou adepte du rêve qui, comme chacun sait, n’est autre chose que  » la réalisation d’un désir.  » Et Dieu sait que sans désir, il n’y a même pas de cinéma. Et sans cinéma, voyez-vous, plus de rêve, plus de Samia, de Fatima, d’Asmaâ et j’en passe… L’enfer ici-bas, quoi !
J’avais beau essayer de me réfugier dans le giron des boules Quies et autres soporifiques, mais peine perdue. Chaque nuit que Dieu a créée, j’étais systématiquement et brutalement réveillé, alors que je n’ai jamais rien demandé, même pas mon reste. Allez d’ailleurs savoir pourquoi on s’acharne à nous priver de sommeil réparateur dans ce pays du  » processus démocratique irréversible  » et de l’avènement des droits de l’homme. Tiens, à propos et sans sauter du coq à l’âne, pourquoi les associations qui se chargent de la défense de ces droits n’ont-elles jamais soulevé cette question ? Le droit au sommeil serait-il un non droit ? Ou les responsables desdites associations, contrairement à des quidams comme moi et mes collègues de jurés, dormiraient-ils d’un autre côté, du bon côté ? Ou bien rechigneraient-ils à réveiller le chat qui dort alors qu’il n’est pire eau que l’eau qui dort ? A bien y réfléchir, ils doivent probablement être dotés de tympans ataviques mieux adaptés aux circonstances. Nos ancêtres l’avaient bien dit, il fallait tout simplement y penser, on ne sort pas du hammam comme on y était entré. En effet, quand vous êtes le rejeton de parents marocains non juifs, vous bénéficiez automatiquement et sans frais supplémentaires du double statut de Marocain et de musulman. Et, le nec plus ultra, c’est que c’est pour la vie, toute la vie. Et ce même si vous n’avez rien demandé. Mieux, même si vous adoptez et intégrez une autre nationalité, celle d’origine va vous coller aux fesses jusqu’au moment où Dieu reprendra la terre et ses habitants. C’est la règle, une règle que personne à ma connaissance n’a jamais questionné, ne serait-ce que pour rigoler un coup, une règle qui a apparemment accouché d’une véritable mentalité que certaines têtes brûlées n’ont pas hésité à qualifier de mentalité de la servitude. Sinon, comment expliquer l’attitude de ces démocrates partis en croisade contre le journal Le Monde, accusé soudain d’anti-marocain, d’anti-musulman et de tous les clichés éculés possibles et imaginables ? Comment peut-on muer ainsi en chiens de garde sans même s’en rendre compte ? L’expérience de la campagne  » nationale  » contre le fameux livre de Gilles Perrault, à l’occasion de laquelle tout un peuple a été manipulé (la séance extraordinaire du parlement, les télégrammes…) et dont aucun démocrate n’a osé relever le caractère anti-démocratique et dérisoire, n’a donc servi à rien ? Mais ça ne finira donc jamais ? Soyons quand même optimistes. Telles que les choses semblent se présenter, gageons que s’ils ne parviennent pas à rétablir Tazmamart pour y jeter ces énergumènes de Smith et Tuquoi, ils se fustigeront certainement en public ! Au moins !
Stop ! De quoi je me mêle ? Ça n’a rien à voir avec le cinéma, tout ça. Ah bon ? Et si le cinéma était censé aussi débarrasser le regard de ses clichés ? Regardez comment Woody Allen ne cesse de questionner sa judaïté et Spike Lee sa négritude, pardon, son africano-américanité.

Abdelkader Lagtaâ


De la prime, des chasseurs et des autres

Notre Maroc est un drôle de pays. Chaque fois qu’un événement qui sort un peu de l’ordinaire agite notre cinéma, de nombreux journalistes se réveillent soudain en sursaut pour nous rappeler, avec une innocence feinte ou sincère voire avec une délectation certaine, que notre monde cinématographique est particulièrement pourri et qu’il est squatté par de drôles d’intermittents infréquentables, dénués d’imagination et de scrupules, de parfaits chasseurs de primes qui n’hésitent pas à se mettre une partie de l’aide dans la poche et qui, comble de l’horreur, ne sont même pas foutus de payer leurs collaborateurs, ceux grâce à qui ils parviennent pourtant à fabriquer leurs produits.
D’où, diable, sortent ces drôles de zigotos ? Est-ce que notre bon vieux makhzen est-il au courant de leurs turpitudes, d’autant plus qu’il s’agirait, paraît-il, d’un secret de polichinelle ? Là, franchement, ce sont des choses qui ne se font pas quand on est marocain.
En tout cas, pas plus tard que tout de suite, je vais tenter d’y voir un peu plus clair. Tout d’abord, il ne m’appartient pas de désigner qui est chasseur de primes, qui est chasseur tout court et qui n’est ni l’un ni l’autre. Les enquêtes de ce genre, ce n’est pas mon métier. Cependant, il serait très indiqué que quelqu’un nous ferait l’obligeance de s’en charger. Cela nous enlèverait une épine du pied, voire des deux, et clarifierait bougrement la situation. Ce qui serait vraiment le pied. Mais qui pourrait se sacrifier pour cette sacrée cause ? Le Ministère de tutelle ? Le CCM ? Les médias ? Ou l’inverse ? Allez, Colombo, dernier prix. A moins, je le jure sur la tête du cinéma en personne, je perds de l’argent !
Maintenant que le dispositif est mis sur les rails, je peux me permettre de proposer quelques questions toutes simples pour faire avancer l’enquête virtuelle de notre Colombo : ce fameux chasseur de primes, est-il intermittent ou permanent ? Est-il célibataire ou dispose-t-il d’un contrat de fornication avec le cinéma ? S’il n’est apparemment pas le genre de type à qui on donne sa fille, quel adoul du cinéma lui a-t-il rendu licite cette fornication en y ajoutant le droit d’accès à nos sous et les vôtres ? Par un effet collatéral afin de lui donner de l’aile ? Quelqu’un de plus perspicace que moi avait naguère affirmé que  » la culture, c’est comme un parachute ; quand on n’en a pas, on s’écrase. « Voilà, vous l’avez bien voulu, cela va chercher loin.
Donc, laissons pour le moment le soin à notre fin limier de se démerder avec et passons sans tarder au délit suivant, relatif à l’imaginaire celui-là, mais pas des chasseurs de primes uniquement, carrément de l’ensemble de la smala. Car, dans un souci de dépassement de soi de tout un pays, d’aucuns n’hésitent pas à placer la barre plus haut que celle Sergueï Bubka et accusent la corporation de rien de moins que de déficit d’imagination. Une sorte de tricherie sur la marchandise, quoi. Seulement, jusqu’à preuve du contraire, aucun de ces  » d’aucuns  » ne s’est donné la peine, malgré l’avènement de l’alternance et la nouvelle gouvernance ou l’une ou l’autre, d’essayer d’éclairer notre lanterne en nous expliquant, autant qu’il est possible de le faire, en quoi consiste cette crise d’imaginaire, comment elle se manifeste, à quel niveau du traitement, entre quelles ligne et ligne, si elle touche uniquement la chose filmique ou d’autres choses encore, quel genre de virus local ou étranger (forcément occidental) s’acharne à nous l’inoculer et quel vaccin présent ou à venir est supposé nous en prémunir. Sans ça, hélas, on n’est pas sorti de l’auberge, ni les uns ni les autres, malgré les apparences.
Quant à ce malheureux acteur qui s’est tant plaint dans  » La Nouvelle Tribune  » de ne pas avoir été payé par je ne sais quel réalisateur, eh bien, ma foi, tant pis pour lui. Il n’a qu’à savoir avec qui s’acoquiner et n’a qu’à exiger un contrat en bonne et due forme en prenant la précaution de le déposer au CCM et, si c’est pas suffisant, au Bureau des droits d’auteur. Sinon, quoi, il préfère travailler au noir ? On ne peut pas dénoncer une attitude vénale en adoptant une attitude vénale.
Quant à moi, je me sens incapable de résister à la tentation de soumettre à votre appréciation la conclusion impertinente et, à la réflexion fort significative, de l’un des meilleurs journalistes algériens : » Les Algériens vivants voteront pour qui ils veulent. Le GIA posera des bombes là où il veut. L’administration dépouillera comme elle veut. Le ministre de l’Intérieur donnera les résultats qu’il veut. Le peuple en pensera ce qu’il veut. Il serait malvenu de critiquer un pays où chacun a le privilège de faire ce qu’il veut. « 

Abdelkader Lagtaâ


Le guichet unique

Pendant que les politiques nous préparent des lendemains qui chantent, que les intégristes s’acharnent à réduire la civilisation arabo-berbéro-africano-musulmane à un cahier des charges sur les tabous comportementaux, alimentaires et vestimentaires, que les filles de joie n’hésitent pas à vendre de la joie aux âmes en peine et qu’une certaine médiocrité prospère, crée de l’emploi et gagne des parts de marché, nous n’allons tout de même pas demeurer en reste. A notre tour de prendre la parole, non pas pour faire de la concurrence à ceux évoqués ci-dessus ou pontifier sur leurs sujets favoris, mais tout simplement pour nous pencher sur la spécificité de notre statut.
Heureusement, comme le rappelait Alphonse Allais, que  » Dieu a bien fait de placer la naissance avant la mort.  »  » Sinon, se demandait le même Alphonse Allais, que connaîtrions-nous de la vie ? » En effet, il fallait y penser. D’autant que la vie et le cinéma, c’est tout comme. Tous les deux ne carburent qu’au pognon. A cette différence près, que le pognon du cinéma ne se trouve ni chez l’employeur, ni chez le banquier et encore moins chez l’auteur-réalisateur. Il se love chez nous dans un guichet unique, un lit douillet et bien au chaud. C’est d’ailleurs bien connu, comme on fait son lit, on se couche. A nous alors d’arrêter de nous coucher et d’aller fouiner du côté de ce fameux guichet.
Afin que les lecteurs sachent de quoi il retourne, il y a en fait deux guichets : l’un pour la production et l’autre pour l’exploitation. Pas de l’homme par l’homme. Non, l’inverse. Bref, le guichet de la production, appelé le Fonds d’aide à celle-ci, est un guichet d’aide sélective. Donc, dossiers, commission, concours et tout ce que cela peut enclencher et déclencher comme convoitises, rêves, cauchemars, stress, commérages et non-dits. Ah, si l’aide était purement et simplement automatique, elle n’aurait fait que des heureux, à part évidemment les boursicoteurs que la réussite des autres empêche souvent de dormir. Mais on n’en est pas là, les lendemains rechignent pour le moment à chanter et l’avenir radieux nous laisse encore poireauter.
Que faire alors pour épargner ce foutu stress aux pauvres postulants et leur apporter un petit peu de baume au cœur ? Sil ne dépendait que de moi, je me serais inspiré d’une expérience canadienne, vécue il y a quelques années par votre serviteur. Là-bas, dans  » ces arpents de neige « , ils ont plusieurs guichets et dans chacun de ces guichets, il y a deux responsables qui montent la garde. L’un, généralement une femme, ne s’occupe que du contenu des projets soumis à l’appréciation de son guichet, de sa cohérence, son originalité et sa lisibilité et non de sa conformité à une quelconque norme ou de son respect de je ne sais quelles lignes rouges, vertes ou noires et blanches. L’autre, généralement du sexe contraire, s’occupe, lui, exclusivement du pognon, c’est-à-dire du devis et de ses chapitres, des divers apports et du plan de financement, choses qui stimulent son imagination et l’incitent à apporter des solutions alors que, nous, elles nous bloquent ou nous répugnent. C’est toute la différence entre là-bas et ici-bas !
Le plus intéressant dans toute cette l’affaire, ce n’est pas que ces responsables soient d’un sexe ou l’autre, c’est qu’ils reçoivent chaque postulant et lui font subir un rude examen avant de prendre leur décision. De cette manière, ayant eu l’opportunité d’apporter la preuve de la connaissance de son dossier, de convaincre de l’intérêt de son approche thématique et esthétique, ainsi que de la faisabilité de son projet et sa viabilité, le postulant ne peut s’en prendre qu’à lui-même si, par malheur, il n’a pas pu prouver la maîtrise attendue de sa part et s’est retrouvé recalé et condamné à pointer au chômage. C’est pas mieux comme ça ?
Naturellement, cette procédure aurait besoin d’être adaptée à notre contexte car la suspicion y sert généralement d’interface à toute forme de compétition. C’est ce qui nous éloigne peut-être encore de ce cinéma qui, d’après un certain Léon Trotsky,  » divertit, instruit, étonne l’imagination… et vous enlève l’envie d’aller (même) à l’église. « 

Abdelkader Lagtaâ


Qui ne sait rien…

Au début du mois de juillet, j’ai eu l’occasion de participer à un festival fort sympathique où j’ai ai présenté La Porte Close et Les Casablancais. Organisé dans une petite ville du sud de la France, le festival a proposé toute une série de films d’une qualité incontestable, comme Chat noir et chat blanc d’Emir Kusturica, Kandahar de Mohsen Makhmalbaf, Parole et utopie de Manoel de Oliveira, Dolce d’Alexander Sokourov ou Combat d’amour et de songe de Raul Ruiz.
L’un des intérêts de cette manifestation très conviviale, c’est son ouverture sur la périphérie où, chaque soir, il y a eu une projection gratuite en plein air, suivie d’un débat avec le réalisateur ou l’un des acteurs du film. Parmi mes productions, c’est Les Casablancais qui a tiré le gros lot. Il a été choisi pour être projeté dans la cour d’un château d’un bourg environnant. Manque de peau, ce soir-là, il y a eu un orage impressionnant, avec moult éclairs, grondements de tonnerre et tout le bazar qu’on aimerait bien voir taquiner de temps en temps le ciel de Casa. Donc point de château, point de plein air. Heureusement que les organisateurs, connaissant bien la versatilité de leur nature, avaient prévu une solution de rechange, la salle de projection du coin.
Au milieu du débat, voilà qu’un gars de chez nous se croit très futé et m’accuse, en prenant un air hautain, de ne pas avoir présenté le vrai Islam. Lequel ? Celui du GIA ? Des Talibans ? De Khamenei ou de Yassine ? Ou celui de l’Etat marocain qui maintient la répudiation, la polygamie, l’inégalité de l’héritage et toutes les autres iniquités appliquées aux femmes ? Dégoûté, le bonhomme a tout de suite pris ses jambes à son cou. Dommage ! De toute façon, sa réaction ne m’étonne pas du tout. Qui ne sait rien, de rien ne doute. Je croyais que j’en avais fini avec ce genre d’acharnement obsessionnel à réduire la fiction à une sorte de vulgaire leçon de catéchisme quand, à la fin du débat, trois jeunes maghrébins, qui n’avaient pas ouvert la bouche de toute la soirée, se sont pointés devant moi. Après avoir déclaré, en guise d’entrée en matière, qu’ils avaient beaucoup aimé le film, ce que je n’y crois guère, ils m’ont tout de suite reproché d’avoir dit, lors du débat, que les islamistes portaient publiquement des pyjamas ! Au départ, je croyais qu’il s’agissait uniquement d’une question d’explication de texte, un problème de sémantique en quelque sorte. Oh, que nenni. C’était beaucoup plus savant que ça. Il s’agissait, tenez-vous bien, de nommer les choses telles qu’elles sont.  » Vous n’avez pas le droit, m’ont-ils affirmé et répété sur un ton de plus en plus hostile, de nommer les choses comme bon vous semble !  » C’est vrai, ça ne s’invente pas. Est-ce que ces abrutis sont-ils au courant qu’il existe des choses qui ont pour nom poésie, roman… et qui nomment les choses différemment de tous les abrutis ?
Parmi les films projetés en plein air, il y a eu aussi Samia de Philippe Faucon, un film qui traite du milieu de l’immigration avec subtilité mais sans complaisance. Il s’agit de l’histoire d’une jeune adolescente, sixième des huit enfants d’une famille algérienne à la morale très stricte sur l’éducation des filles, qui vit à Marseille avec les siens. Sa sœur aînée, dont les frères ont découvert qu’elle fréquentait un homme aux origines différentes des siennes, est exclue de la famille. Révoltée, Samia va elle aussi franchir l’interdit. Etant donné son thème, les organisateurs ont cru bien faire de le projeter dans un quartier dit  » difficile  » ou  » sensible « , en présence de Lynda Benahouda, la belle actrice principale du film. La projection a été jalonnée de quelques grognements épars mais personne ne pouvait prévoir les joyeusetés qui allaient advenir plus tard. Lors du débat, si on peut appeler ainsi ce genre de charivari, l’actrice a été huée, insultée, humiliée par la plupart des mâles du coin. Ailleurs, ils l’auraient peut-être lapidée ! Ces abrutis, on dirait des talibans et non des êtres humains, ont pratiquement tout confondu, réalité et fiction, vécu et interprétation, critique et mépris… et j’en passe et des meilleures. A vouloir abaisser la religion, censée procurer un peu de réconfort à ses adeptes, au statut d’instrument d’apartheid sexiste, social ou autre, on finit inéluctablement par sombrer dans l’intolérance la plus crasse. Cela me rappelle un discours de Hassan II, dans les années 80, dans lequel il avait évoqué les dangers que pouvait constituer la deuxième génération pour le Maroc. Il croyait certainement qu’elle allait importer et diffuser des idées subversives relatives à la liberté et aux droits de l’homme. Erreur ! C’est le contraire auquel il faut probablement s’attendre actuellement ! Vauvenargues n’avait-il pas dit, au début du XVIIIème siècle déjà, que  » la servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer  » ?

Abdelkader Lagtaâ


Politique en laisse

Il est très regrettable que les auteurs de fiction littéraire et moins littéraire n’aient pas encore ressenti le besoin d’imaginer des récits refondateurs (pour ceux, fondateurs, c’est malheureusement trop tard) à la mesure de la grandeur de notre pays pour témoigner du foisonnement des idées, des concepts et des prises de positions qui agitent la pensée ces derniers temps et qui vont contribuer, sans aucun doute, à rendre notre vie plus exaltante encore.
S’ils avaient été bien avisés de le faire, à condition de renoncer à leur tour d’ivoire ou d’une autre couleur, ils auraient été stupéfaits par les évolutions que cette tête de mule de réalité leur a concoctées. Franchement parlant, ils n’auraient peut-être pas reconnu les leurs. En effet, ils auraient remarqué que leurs compagnons de route ou d’autre chose viennent de dénicher un principe fondamental : plus ils réclament d’imposer la censure aux autres, ceux d’ailleurs auprès desquels ils sollicitaient naguère compréhension et soutien pendant les années de plomb, plus ils ont la conviction d’être libres, beaucoup plus libres. Il fallait juste y penser. Comme si la censure pouvait servir de bouclier contre la censure. Du jamais vu mais c’est peut-être une manière spécifiquement nationale de chercher le salut dans la parodie de soi-même. Ah !, si c’est le cas, il n’y aurait rien à dire, toute parodie est toujours bonne à prendre. Surtout si elle part d’un bon sentiment. Car si ça part d’un tel machin, aussi bon en plus, on ne peut en aucun cas leur en vouloir. Même si les Russes, quels empêcheurs de tourner en rond ceux-là !, soutiennent contre vents et marées que celui qui offre son dos, ne doit pas se plaindre des coups qu’il endure. Mais la Russie, c’est si peu démocratique et si loin, tellement loin que même ses adages ne peuvent nourrir l’illusion d’entamer notre unanimité nationale. Ouf !, nous sommes sauvés.
Cependant, il serait téméraire, ou l’inverse, de déduire de ce qui précède que nous sommes déjà quittes avec ces fameux auteurs de fiction. Maintenant que le ravalement de la façade du pays, ciel et terre confondus, semble toucher à sa fin et porter ses fruits, ils auraient vu et entendu qu’à chaque fois que le Chef de l’Etat fait un discours, eh bien, la majorité écrasante des partis politiques se bousculent illico pour déclarer, à qui mieux mieux et à coups de manchettes plus voyantes les unes que les autres, qu’ils viennent enfin, grâce audit discours, de découvrir le vrai chemin vers la démocratie, le progrès et la prospérité. Ils ont, certes, le droit de découvrir ce qu’ils veulent et même plus, si affinités. Mais ce qui étonne un peu beaucoup, c’est qu’ils aient tant attendu pour le faire et le crier sur les toits. Logiquement et honnêtement, ils auraient dû tomber sur ce chemin depuis longtemps, très longtemps déjà. Ils sont là pour ça et payés pour, pourtant. Autrement, que faisaient-ils avant ? Attendaient-ils un signal, comme dans le bon vieux temps ? Est-ce qu’ils nous auraient caché quelque chose ou est-ce qu’ils ne seraient pas libres de leurs paroles et leurs mouvements ? Ne craignent-ils pas le verdict des urnes alors que les élections approchent  » à la vitesse, comme disait l’autre, de la vie qui recule ?  » Ou bien seraient-ils de ceux qui croient, comme disait l’autre mais pas le même, que » nous ne découvrons que notre propre pensée dans la pensée d’autrui ? » En tout état de cause, c’est pas parce qu’ils s’expriment dans des journaux marocains qu’ils peuvent prendre les lecteurs et leurs parents analphabètes ou illettrés pour des imbéciles.
Le plus révoltant toutefois, c’est cette manie dérisoire, survivance d’une autre époque, de prétendre à chaque fois parler au nom du peuple marocain, de tout le peuple marocain, y compris au nom de nos auteurs de fiction en personne. Mais, comme dit mon fils, soyons positifs et cessons de dédaigner notre plaisir. En effet, chers amis auteurs de fiction, un tel unanimisme, une telle myopie, un tel boursicotage, c’est pratiquement une aubaine. Rares sont les pays qui peuvent en dire autant. Une telle manne du ciel, ne vous inspire-t-elle encore rien de beau, rien de bon ? Même pas une sorte de Chveik, de Maître Puntila ou de valet Matti à la sauce de chez nous ? La machine cinématographique étant par définition trop lourde, trop asservie au fric et à la technique, c’est à vous, gens de plume, de nous chambouler tout ça et de renvoyer à chacun l’image décapante de ce qu’il se dissimule et nous dissimule. Dans la joie et l’allégresse uniquement, n’est-ce pas ?

Abdelkader Lagtaâ


Le Comecon du Maghreb

Enfin, un message d’espoir. L’Union du Maghreb Arabe, comme un joyeux survivant surpris de bouger, revit de nouveau et reprend même du poil de la bête. Ce qui n’est pas bête du tout. Ce qui l’est, par contre, c’est peut-être le fait de lui garder le même sobriquet. A mon humble avis, le dernier terme,  » arabe  » pour ne pas le nommer, risque bientôt de poser problème. Etant donné l’évolution des choses, notamment la reconnaissance de la culture amazighe et la révolte kabyle, il serait plus cohérent, sinon plus prudent, de lui adjoindre le dernier chaînon manquant, à savoir le terme  » amazighe . » D’autant plus que ça ne coûte rien, à peine de nouveaux cachets et papiers à en-tête. Si cet oubli est réparé, l’acronyme deviendrait UMAA au lieu d’UMA. Ce qui, vous conviendrez avec moi, lui donnerait certainement de l’allure, voire même plus si affinités. A propos justement de ces affinités, une question me taraude au vu des coups de gueule et de théâtre que les parties de cet ensemble virtuel ont connu depuis sa création : qu’elles sont vraiment, en fin de compte, les réalités partagées par tous ces pays ? La langue et la religion ? Ou l’analphabétisme et la sécheresse ? Ou bien la démographie galopante et le sous-développement ? Tout cela ne nourrit pas vraiment son homme. Nous n’arrivons même pas à faire circuler nos films et nos autres productions artistiques et culturelles au sein des pays de ladite chose. Que dire alors des coproductions et autres collaborations dans ce domaine ? Ou sommes-nous uniquement victimes d’une illusion ? Encore une fois ?
Si vous le permettez, histoire de faire optimiste, je vais vous raconter une vieille blague qui circulait, il y a une trentaine d’années, dans les pays du camp socialiste de l’époque. Une mission archéologique soviétique se rend en Egypte. En procédant aux fouilles dans un tombeau, elle découvre le pharaon Ramsès II encore vivant ! Stupéfaction et immense fierté ! Comment, diable, a-t-il fait pour rester vivant pendant tant de siècles ? Très simple, répond-il, imperturbable. Je me nourris des excréments de l’oiseau Râ, domicilié dans le tombeau à côté. Illico presto, nos valeureux scientifiques se ruent vers le prévenu et lui posent la même question. Très simple, répond l’oiseau. Je me nourris des excréments de Ramsès II. La mission rentre dare-dare à Moscou et soumet les résultats de l’expédition au Bureau Politique du PCUS de l’époque. Celui-ci se penche immédiatement sur cette découverte qui avait failli changer le cours de l’histoire, du rouble et de ses monnaies satellites, et annonce quelque temps plus tard la création du Comecon, le fameux Marché Commun du camp socialiste !
Les lecteurs auront fait la part des choses d’eux-mêmes, toute ressemblance avec un autre marché ou un groupement similaire ne serait qu’une pure coïncidence et l’auteur soussigné en décline toute responsabilité au nom de la liberté, l’égalité, la fraternité et plus, si nécessaire. Maintenant, et sans vouloir susciter inutilement un quelconque climat anxiogène, je ne peux me résoudre à dissimuler le sentiment d’inquiétude que je me fais de l’avenir de notre beau pays au sein de ce Comecon de la région. Comment se sentir autrement, quand on voit ce que notre Maroc a été capable de produire jusqu’à présent. En effet, si vous faites un peu attention, vous constaterez, en gros et sans rentrer dans les détails, qu’il ne fabrique que des produits hélas périssables : les légumes et les agrumes, les MRE ou RME et les amateurs de pateras, sans parler des nouveaux boy’s bands qui jaillissent de partout à l’approche des élections. Et comme vous le savez, les produits périssables, quand la sécheresse ne vous lâche pas les baskets, je ne vous dis pas. C’est pourquoi, à l’instar de la souris qui ne confie jamais sa destinée à un seul trou, il serait temps pour nous de faire de même et de renverser le cours des choses. Notre pays, depuis pas mal de temps, n’a pas lésiné sur la salive pour clamer son désir de s’arrimer de nouveau à l’Europe à laquelle il était d’ailleurs pratiquement soudé avant la malheureuse dérive des continents. Ce qui n’aurait été qu’un simple retour aux sources, surtout en ce moment où celles-ci ne cessent partout de se tarir. Mais cette satanée Europe semble avoir tout oublié, même l’histoire et la géographie qui nous sont communes. C’est pour ces raisons, et toutes autres si vous en avez sous la main, qu’il va falloir renverser la vapeur et se décider enfin à accueillir cette Europe au sein même de l’UMA. Sans état d’âme et autre forme de procès. Quitte à ce que l’UMA, pour garder son sigle initial, s’appelle désormais l’Union Méditerranéenne de l’Avenir, de l’Amour, de l’Accouplement ou de tout ce qu’elle voudra. Une telle initiative n’aurait que des avantages, tant pour les uns que pour les autres. Pour ne parler que des uns, c’est-à-dire nous, eh bien, plus de RME, plus de pateras, plus de visa, plus d’obstacle pour qu’Ahmed Boukhari témoigne devant le juge parisien et, enfin, plus de guichet unique pour notre cinéma mais toute une flopée d’iceux, à vous rendre jaloux tous ceux qui vous savez. Mais est-il vrai, comme l’affirmait Eschyle en personne, que  » l’esprit dans le sommeil a de claires visions  » ?

Abdelkader Lagtaâ


Cinéma et réalité

Il n’y a pas longtemps, une question m’a été posée sur l’absence de volonté du cinéma marocain à prendre en charge la réalité de la société au sein de laquelle il se déploie. L’évolution de la chose politique aidant, et en conséquence les langues se déliant et les yeux se dessillant, c’est une question, soyons optimistes, qui va sans doute occuper de plus en plus le devant de la scène. De toute évidence, mon interlocuteur, par ailleurs journaliste et écrivain reconnu, doit implicitement estimer que cette réalité vaut la peine d’être vécue et mérite donc d’être traitée, c’est-à-dire, soumise à la pensée en vue d’être étudiée, exposée et de faire l’objet d’une œuvre d’art ou d’autre chose, en tout cas une œuvre. Ce qui n’est pas rien, même chez nous. Il paraît également persuadé, pour ne pas dire plus, que le cinéma, marocain en l’occurrence, dispose d’un minimum de compétences techniques, intellectuelles et artistiques pour les besoins de cette cause. Ce qui, l’un et l’autre et l’un dans l’autre, ne peut que faire plaisir. Y’en a marre et ras-le-bol d’être pris pour des trépanés convertis aux vertus du recyclage ! Dans l’esprit de mon interlocuteur, c’est pour ça qu’il m’a d’ailleurs posé cette colle, il s’agit en particulier des films qui racontent des histoires. Or, en matière d’histoire, que ce soit avec un grand ou un petit  » h « , j’ai bien peur d’être contraint de vous décevoir. A en juger par les manuels scolaires, s’agissant de celle avec un grand  » H « , elle est en général hagiographique et en particulier aussi. Il paraît qu’il n’y a pas mieux pour favoriser l’éveil de l’intelligence, du sens critique et de l’imagination. Il suffit d’ailleurs de prendre en considération l’exubérance de l’imagination qui caractérise notre création pour s’en rendre compte.
S’agissant de l’histoire avec un petit  » h « , c’est-à-dire celle qui, d’après ces mêmes manuels, nous aurait été inoculée par nos grands-mères paternelles et maternelles, eh bien, il faut avoir l’esprit totalement tordu pour croire qu’un sujet virtuellement citoyen qui a été dépossédé de la grande histoire (regardez comment ils ont manœuvré pour empêcher Ahmed Boukhari de nous en révéler un petit bout, petit certes mais combien significatif) puisse accepter encore de se contenter de la petite ! Ce qui se passe de commentaire. Pour Boileau,  » l’ignorance est toujours prête à s’admirer.  » Et pour nous ?
Revenons maintenant à cette tête de mule de réalité ou plutôt à son image car c’est cette dernière qui doit intéresser mon interlocuteur, la première, il lui suffit amplement de se la farcir à longueur de temps. Le hic, quand même, c’est qu’il refuse de se contenter de n’importe quelle image. Celle qui fait bander ses facultés intellectuelles et les autres, il n’est pas né de la dernière pluie, c’est l’image des séismes qui n’ont pas cessé de secouer notre réalité depuis quelques années : les disparitions, l’affaire Ben Barka, l’assassinat d’Omar Benjelloun, l’affaire du commissaire Tabite, la campagne dite d’assainissement…
Le cas du bagne de Tazmamart reste à part car il paraît que de nombreux renifleurs d’affaires juteuses se sont découverts sur le tard une fibre militante et s’en sont emparés pour lui faire le sort que vous pouvez deviner. Loin de moi l’idée, vous avez appris à me connaître un peu, de  » dénier aux artistes, comme disait Georges Sand, le droit de sonder les plaies de la société. » A condition, toutefois, qu’ils soient des artistes et non des tâcherons ou même pire. Il faut parfois croire que l’indécence n’est pas écœurante pour tout le monde.
Cette digression faite, de deux choses l’une : ou bien notre réalité ne nous mérite pas, ou bien c’est nous qui nous la méritons guère. Idem, entre autres, pour notre cinéma. Toutefois, face à cette réalité, celui-ci ne doit-il pas se sentir comme l’héritier du léopard qui hérite aussi de ses tâches ? En tout cas, la preuve est ainsi faite, la réalité est encore utile. Quant à son image, en l’occurrence le cinéma, j’ai envie de conclure en évoquant le dernier film d’André Téchiné.  » Loin « , qui est si proche, se déroule à Tanger. L’exploration qu’il en fait, à travers l’errance désespérée de trois personnages – une Juive marocaine, un Arabe tout aussi marocain et un Français de souche – , me paraît la plus juste et la plus stimulante parmi toutes les approches tentées jusqu’à présent. Futé, le mec !
Faut-il donc croire, comme le constatait J.P. Sartre, qu' » autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même  » ?

Abdelkader Lagtaâ


Cinéma et pénurie

Plus le Maroc avance dans l’âge, plus nos techniciens de cinéma se raréfient. L’un de nos rares directeurs de la photo, que certains n’hésitaient pas à considérer comme le meilleur, vient de ramasser ses cliques et ses claques et d’élire domicile ailleurs. Ce qui peut paraître curieux et même paradoxal étant donné que notre production, depuis quelques années, semble prospérer, créer de l’emploi et gagner de plus en plus de parts de marché. Pour le moment ici et, à ce rythme, probablement bientôt ailleurs. Mais à bien y réfléchir, ce paradoxe n’est peut-être qu’apparent. L’une des spécificités du cinéma, contrairement à l’écriture littéraire ou la peinture, c’est qu’il est un travail d’équipe, à l’instar du football et autres arts voisins. Dans ce dernier, pour qu’une équipe soit performante, il est souhaitable, sinon nécessaire, que toutes ses composantes le soient également. Au cinéma, c’est tout comme, à cette différence près que les techniciens ne sont pas encore assujettis au marché de bétail humain appelé transfert, bien que tous les espoirs soient permis.
Laissons la problématique du transfert pour les sportifs et, accessoirement, pour ceux des députés qui en sont friands et occupons-nous uniquement de ce qui nous regarde, à savoir ce que les spectateurs regardent. Ceux-ci nous font encore l’amabilité de ne regarder que l’écran, jamais ce qui est supposé se passer derrière lui, c’est-à-dire le processus complexe qui conduit à la projection sur cet écran. S’ils s’étaient avisés de le faire, à supposer qu’ils aient la curiosité, les moyens et l’opportunité de s’y hasarder, ils auraient découvert sans doute que l’équipe qui s’est livrée à cet exercice souvent délicat et parfois fastidieux, ou l’inverse, n’est pas toujours performante dans tous les compartiments du jeu. Comme dans le football. Une fois, c’est un technicien qui atteint vite ses limites. Parfois, c’est un réalisateur, sorte de chef d’orchestre dans cette équipe, qui ne l’est qu’à peine ou qui n’en est pas un et qui, dans ce cas de figure, se rabat sur son entourage et se soumet aux uns et aux autres pour sauver ce qui peut l’être, en particulier les apparences. Ce qui échappe souvent à la perspicacité et la vigilance de la majorité de ceux qui ne regardent que l’écran. Comme dans le football, me direz-vous. Excusez-moi, là, vous n’y êtes pas. Dans le football, face à une telle catastrophe, aucune apparence à sauver. Le chef d’orchestre, appelé en l’occurrence entraîneur, se soumet très souvent à la logique de la chose et s’en va sans demander son reste. Avez-vous jamais vu ou entendu parler d’un réalisateur qui aurait tiré de lui-même et de la même manière les conséquences de son incompétence et de la laideur qu’il inflige à ses concitoyens ? Ce qui, tout de même, nous met du baume au cœur et laisse présager des lendemains qui chantent, c’est que nous sommes l’unique pays sur cette planète à compter le plus grand nombre de réalisateurs pour un technicien-cadre. Il faut le faire. Même la France qui a inventé la chose cinématographique et l’Amérique qui en a raflé la plupart des parts de marché ne peuvent, même dans leurs pires cauchemars, rêver d’une telle performance. En effet, selon le nombre de cartes professionnelles allouées à ce jour, il y aurait au moins quarante individus se prévalant de la qualité de réalisateur pour un seul directeur de la photo ou, mieux encore, pour un zéro ingénieur du son ! Toutes proportions gardées, c’est comme si en première division de foot, nous avions quarante entraîneurs pour chaque gardien de but ou pour chaque zéro buteur ! Les footballeux, sans parler des hooligans, n’oseraient même pas l’imaginer. A Dieu ne plaise que je vous déplaise, chères lectrices et chers lecteurs, c’est la réalité réelle. Probablement, c’est que nous, les Marocains, nous ne prenons pas pour de la merde. Chacun parmi nous n’aspire qu’à une chose, c’est d’être un chef. Chef de famille, chef d’équipe, chef de parti… Et puis, à défaut de pouvoir déterminer sa responsabilité, essayez pour voir de demander des comptes à un chef ! Et comme le chemin vers la chefferie n’a été régulé par rien, ni par les besoins de la profession, ni même par cette supercherie moderne appelée marché, nous avons abouti à cette farce qui ne donne même pas envie de rigoler et dont les intéressés semblent s’en ficher comme de l’an quarante.
Cela dit, il ne faut pas se méprendre. Il ne s’agit en aucun de dénoncer les faux réalisateurs à la DST ou à ses compagnons de route et autres sympathisants. Il s’agit plutôt d’installer des critères professionnels pour l’accès à chaque poste technique et de veiller, à travers une vraie politique volontariste de formation, de doter la profession de techniciens-cadres instruits, voire cultivés, pour être à même de s’impliquer dans ce qui peut être encore qualifié de création dans ce domaine, au lieu de n’aspirer qu’à une illusoire chefferie issue directement de l’adage national qui prétend  » qu’il n’y a que l’âne qui travaille « , car, comme disent les Espagnols,  » à force de coiffeurs, la fiancée devient chauve ! « 

Abdelkader Lagtaâ


Cinéma et roman

Je ne prétends nullement connaître toute la production romanesque marocaine. Cependant, je ne cesse d’essayer de suivre tout ce qui est publié dans ce domaine, que ce soit en arabe ou en français. Ainsi j’ai lu entre autres la plupart des œuvres de Tahar BEN JELLOUN, Mohamed BERRADA, Abdelkader CHAOUI, Mohamed CHOUKRI, Driss CHRAÏBI, Driss EL KHOURY, Edmond Amran EL MALEH, Mohamed KHAÏREDDINE, Abdallah LAROUI, Fouad LAROUI, Rachid O ou bien Mohamed ZEFZAF. Ce qui me permet de croire que j’en connais un bon bout. Pourquoi alors ne pas avoir puisé dedans, pour adapter l’une de ces œuvres ou au moins pour m’en inspirer ? Figurez-vous que j’ai fait au moins quatre tentatives sans qu’aucune d’elles n’ait abouti jusqu’à présent. La première a concerné Le passé simple de Driss CHRAÏBI, roman majeur qui m’a depuis longtemps interpellé à cause, notamment, de sa transgressivité jamais encore égalée dans notre production culturelle, toutes formes d’expression confondues. Pourtant, après un travail de plusieurs mois, en collaboration avec un chercheur en littérature du Centre Universitaire de la Recherche Scientifique (CURS), nous avons tous les deux estimé ne pas avoir réussi à forger un scénario cohérent, à la mesure de l’impertinence, la charge évocatrice et la violence ravageuse du roman, et avons en conséquence préféré renoncer à cette entreprise en attendant des jours meilleurs.
La deuxième tentative a concerné L’homme rompu de Tahar BEN JELLOUN. Celle-ci n’a pas fait long feu car de prime abord s’est posé le problème des droits d’auteur, dépassant de loin la modicité des mes moyens aléatoires. Je comprends très bien que BEN JELLOUN, échaudé par l’échec de l’adaptation française de La nuit sacrée, a préféré de cette manière préserver son œuvre et son image de marque. Deux autres tentatives ont soulevé un problème différent mais leurs auteurs ont réagi de la même manière. En gros, ils ont été plus ou moins sceptiques vis-à-vis des changements que j’ai proposés d’introduire, soit au niveau de la construction, soit au niveau de la circulation de l’information et du savoir à l’intérieur des oeuvres. A titre d’exemple, et pour des raisons qu’il serait long d’exposer ici, j’ai proposé dans l’une de ces œuvres de secondariser les personnages principaux et d’élever par contre les personnages secondaires au rang de héros. Ce qui aurait sans doute sensiblement transformé le récit, ce dont je conviens tout à fait, et ce qui, en fin de compte, a provoqué les réticences du romancier et conduit à enterrer le projet. En essayant, avec le recul, de me pencher sur cette situation répétitive et peut-être révélatrice de l’atomisation du champ culturel local et de l’incommunication qui caractérise les relations entre ses acteurs, je dois avouer que le fait d’avoir porté mon choix sur les œuvres littéraires précitées ne signifie pas forcément qu’elles ont satisfait en totalité mes besoins d’intervention et d’expression, exception faite du Passé simple dont la révolte contre le père continue encore à m’interpeller et à m’émouvoir. Elles ont certes stimulé mon imaginaire en me mettant en face d’une vision singulière, ce qui pouvait par ailleurs présenter l’intérêt de me promettre l’éventualité, potentiellement enrichissante, de la collaboration des écrivains concernés. Or cela ne s’est pas réalisé. Pourquoi ? Parce que j’ai appréhendé les œuvres en question non pas en tant que totalités à écraniser telles quelles mais plutôt en tant que matériaux à remodeler selon ma propre lecture et mon rapport au monde et à la vérité, quitte, le cas échéant, à trahir ces matériaux, dans le sens de la trahison qu’opère la traduction vis-à-vis de la langue originale. Or les romanciers en ont décidé autrement. Par défiance à l’égard de mes compétences interprétatives ? Par manque de goût du risque de leur part ? Ou alors à cause du manque de cohérence ou de pertinence de mes propres propositions ? En tout état de cause, c’est cette différence de perception tant de la chose littéraire que de la chose cinématographique qui a empêché l’aboutissement de ce désir d’adaptation.
Il va de soi que le film obéit à la loi de la fiction et que celle-ci n’est pas réservée à un mode d’expression plus qu’un autre. Une fiction cinématographique peut très bien se suffire à elle-même et ne pas s’appuyer nécessairement sur un matériau littéraire, ce qui est de toute façon une évidence. Mais pourquoi alors cet appel à l’adaptation, devenu récemment récurrent ? Par qui est-il exprimé ? Par les romanciers ? Par les cinéastes ? Par les destinataires des productions de ces derniers ? Répond-il réellement à une nécessité identifiable ou serait-il uniquement un moyen pour parer à toute éventualité ? Fonds d’aide, quand tu nous tiens !
C’est Hollywood, ce rouleau compresseur qui a marqué l’industrie cinématographique d’une manière indélébile, qui a imposé la prééminence du texte, et donc du scénario, sur le film lui-même à cause, peut-être, de la volonté des producteurs de soumettre à leur contrôle les idées et les affects que véhiculent les films pour des raisons liées notamment à la censure et à la recherche du profit. Force est de constater en tout cas que le monde entier a fini par adopter la même approche. Jusqu’à présent, le financement des films se fait partout sur la base d’un scénario, original ou adapté, et non sur la base du savoir-faire ou du talent de leurs réalisateurs, ce qui est, quelque part, une aberration que les gardiens du temple du fric ont toujours et partout refusé d’admettre.
Je dois tout de même reconnaître, malgré ces affirmations qui peuvent paraître péremptoires, que le doute est la seule vérité dont je m’autorise. En effet, comment avoir la certitude d’être juste en forgeant un récit supposé véhiculer des idées et des émotions nouvelles et transposer des préoccupations et des expériences partagées à partir d’un monde extérieur informe qui n’est peut-être en fin de compte qu’une hypothèse ?

Abdelkader Lagtaâ


Au pays du soleil

Maintenant Daniel Toscan du Plantier (DTP) peut très bien considérer qu’il est particulièrement béni des Dieux. Voire même d’Oussama Ben Laden, OBL pour les intimes. En effet, imaginez l’extrême déception des invités du premier si ce dernier avait eu l’inélégance de ne pas tenir compte du Festival International du Film de Marrakech et avait décidé de commettre son forfait la veille de l’ouverture de la chose. Ceci aurait sans aucun doute dissuadé lesdits invités de prendre l’avion, dont l’un a été spécialement chartérisé de Paris à leur profit, et aurait, en conséquence, privé ces mêmes invités d’une semaine de soleil réparateur dans la capitale du Sud de leur propre Sud. Mais OBL, malgré ses origines ouahabites cinéphobes, n’a pas de la merde dans les yeux même si le cinéma dont il semble s’être inspiré n’en est pas totalement dépourvu.
Donc, grâce à Dieu, la fête marrakchie a eu lieu, ce qui démontre, si besoin est, que notre soleil demeure l’or noir national le plus précieux, aujourd’hui plus qu’hier et moins que demain. Ce qui démontre aussi, en cette période de mondialisation conquérante, que chacun prend son plaisir là où il le trouve. Quitte, à l’instar de DTP, à accepter de se délocaliser pour la cause, ce qui, somme toute, ne gâche en rien la chose ni rien à la même chose.
Soyons alors à la hauteur de l’événement et évitons de bouder notre plaisir, d’autant plus que ce dernier, d’après Voltaire lui-même,  » est l’objet, le devoir et le but de tous les êtres raisonnables. » Par conséquent, en tant que tels, êtres et raisonnables, nous ne pouvons qu’applaudir et saluer ce cadeau inespéré qui a été généreusement offert à la ville de Marrakech, à ses habitants et, à travers eux, à tout le peuple marocain et, à travers lui, à tous les travailleurs tant titulaires qu’intermittents et même accidentels de la chose cinématographique dans notre pays. En effet, quel Marocain, être et raisonnable, pouvait espérer un jour mater de près toutes ces divinités terrestres appelées stars, toutes ces rencontres créatrices, toutes ces synergies stimulantes, le tout dans un esprit humaniste et plus convivial tu meurs. Toutes proportions gardées, précaution à toute fin utile et probablement inutile, c’est franchement mythique ! Enfin, le mot est lâché. Il était en effet absolument temps de le créer, ce mythe car le cinéma, comme les lecteurs et les spectateurs le savent bien, se nourrit du mythe et nourrit le mythe afin de nourrir du mythe. D’ailleurs bien avant l’invention des frères Lumière, Jésus avait prévu et prévenu que  » l’homme ne vit pas que de pain « , ce même Jésus dont cet énergumène d’OBL jure publiquement ses grands dieux d’exterminer les descendants et même les ascendants !
Mais revenons à notre réalité à nous, c’est-à-dire à notre mythe. Eh bien, il y a des oiseaux de mauvais augure qui, en dépit de la qualité de la fête et de ses retombées bénéfiques pour le moral des troupes particulièrement en cette période de sinistrose, s’évertuent à relever ce que les fils et les filles de bonne famille se contentent de penser tout bas et, au lieu de faire de même, ils se mettent sans vergogne à le clamer tout haut. Y en a, je vous jure ! Toute une éducation à refaire ! D’après eux, un festival est avant tout un lieu d’échange entre les participants, entre les différents intervenants dans la chose cinématographique elle-même, entre ce qui est local et ce qui est extra-local, pour ne pas dire universel. Et en tant que tel, le festival s’entend, il est censé, à l’instar du mythe, se nourrir et nourrir en même temps, ce qui suppose une volonté de part et d’autre de souscrire à une telle démarche et de s’atteler à sa réussite. Pour ces empêcheurs de tourner en rond, la terre d’accueil de la chose en question ne peut être considérée comme un lieu mondain clos où les vraies préoccupations et les besoins des cinéastes locaux se trouveraient d’une manière ou d’une autre encore forclos. En fait, comme dans toute forme d’organisation, il s’agirait probablement du pouvoir de décision, de la vision et des objectifs de ce même pouvoir. Ni plus, ni moins. D’où la trinité classique mais jusqu’à nouvel ordre encore incontournable : qui, comment, dans quel but. Et, partant de là, une (re)définition tant des personnes que des enjeux : pourquoi un festival nécessairement international ? Pour présenter et mettre en compétition quel cinéma international ? Pour quel rôle de notre cinéma là-dedans ? Ce dernier est-il déjà assez outillé pour y prendre part et s’insérer à travers lui dans la production internationale ? Avec quels moyens et selon quelle stratégie ?.Etc.
Sans vouloir cracher dans la soupe mais sans hypocrisie, ni lèchement de bottes, non plus, ces questions parmi d’autres semblent pour beaucoup tout à fait légitimes. En tout cas, c’est surtout pour que l’exercice, comme disait l’autre , soit profitable étant donné que  » rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître. », comme le rappelait justement un certain La Rochefoucauld.

Abdelkader Lagtaâ


Recyclage?

De temps en temps, à intervalles réguliers, nous apprenons que tel ou tel film marocain peine à trouver l’opportunité d’atteindre son public. Dans une indifférence presque totale. De temps en temps aussi, face à cette revendication légitime, les gardiens du temple libéral de chez nous (entendez par là, le capitalisme sauvage dans sa version inhumaine du milieu du dix-neuvième siècle) nous rappellent à leur ordre en serinant leur refrain favori sur le fait que le film, n’importe quel film, n’est en fin de compte qu’un produit commercial et qu’en tel que tel, il doit obéir à la loi de l’offre et de la demande et, donc, au sacro-saint marché érigé en valeur absolue.
Ceci me rappelle le raisonnement cynique d’un certain Mahfoud Nahnah, le chef du Hamas algérien, qui a prétendu un jour que » les actions terroristes se poursuivent parce que les laïcs souhaitent leur éradication.  » C’est vrai, ça ne s’invente pas ! Chez nous aussi, proximité territoriale et idéologique oblige, il doit y avoir pas mal de Nahnah qui s’ignorent ou qui feignent de l’être. Il ne leur manquerait, pour le moment, que la barbe hirsute réglementaire et le gang liberticide approprié pour qu’ils soient à même d’imposer leur cinéphobie latente.
Mais laissons cette fois-ci de côté ce qui est latent et occupons-nous, pour la lisibilité de la démonstration, uniquement de ce qui est manifeste. Ce faisant, nous constatons que nous avons pris la fâcheuse habitude de nous dérober à nos responsabilités. Ce qui se manifeste à travers notre laxisme, voire notre laisser-aller, attitude pusillanime qui explique notre manque de vigilance et de perspicacité. Depuis des années, nous n’arrêtons pas de nous plaindre de l’environnement défavorable au sein duquel notre forme d’expression est condamnée à vivoter, au point d’être taxés par certains de véritables voceratrices locales, sans jamais avoir été en mesure de pointer les défaillances dudit environnement avant de forger les solutions idoines et nous atteler à leur ratification et leur mise en application.
Au lieu de cela, nous nous sommes résignés à être ballottés par les responsables successifs en charge du cinéma alors qu’ils n’ont jamais développé une quelconque stratégie innovatrice globale en faveur de la chose, se contentant, pour marquer le coup en croyant ainsi marquer l’Histoire, de demi-mesures dont la mise en chantier ne résiste jamais à l’épreuve du terrain plus de quelques années.
C’est le cas, par exemple, de l’instance nationale de subvention de la production. Au départ, quand elle s’appelait Fonds de soutien, ses membres, à l’instar de la commission de censure, représentaient en majorité leurs ministères respectifs. Ce qui explique le gâchis constaté à l’époque. Après, quand cette instance était devenue Fonds d’aide, la rupture avait consisté à ce que la majorité de ses membres représentent les associations professionnelles du secteur. Mais de nouveau rebelote, contestation, anathèmes et tout le bazar. Depuis quelques années, c’est une autre configuration, très tendance et tout, qui est à l’honneur cette fois-ci. Pour ne rien vous cacher, il s’agit ni plus ni moins que de la représentation de la société civile. Elle-même et en personne. Il fallait juste y penser. Mais, coup de théâtre, voilà que les premiers défenseurs de cette dernière formule se découvrent sur le tard une fibre contestatrice et se mettent à réclamer le retour à la formule précédente. Relookée au goût du jour, pour faire illusion. Qui n’a pas d’idées, c’est connu, passe son temps à essayer de recycler celles des autres. Avec toutes les bévues qu’on peut aisément deviner.
Ce rappel historique étant fait, la morale de l’histoire, c’est qu’il s’agit toujours de la même histoire : la vision de ce qu’on appelle la profession est longtemps demeurée étriquée, partielle avec effets secondaires, collatéraux et autres vices cachés. C’est pourquoi, il est souhaitable que toutes les forces créatrices de cette même profession s’emploient sans tarder à rompre avec ce roman familial pitoyable et pointent rapidement du doigt ce qui, à un niveau ou un autre, contribue à maintenir ou à alimenter cette destructivité, pour utiliser un terme psy, qui caractérise la situation au jour d’aujourd’hui. A notre humble avis, il y aurait deux notions essentielles à prendre dorénavant en considération :
– Le cahier des charges des partenaires du cinéma, pour développer et étendre leur participation à la création filmique proprement dite, à toute tentative d’expression cohérente, singulière ou novatrice.
– Les critères professionnels devant servir de base pour toute mesure ou train de mesures destinés à favoriser la création, la production et la diffusion du cinéma marocain.
A titre d’exemple, pour revenir à la distribution évoquée plus haut et qui pose constamment problème, il est urgent de soulever la question du cahier des charges des sociétés de distribution et la nécessité d’y inclure une obligation de traitement approprié à l’égard du cinéma national, selon des critères professionnels, notamment ceux ayant fait leur preuve dans d’autres pays plus avancés que le nôtre dans ce domaine.

Abdelkader Lagtaâ


Les 70 vierges

Je suis stupéfait par le nombre de présumés terroristes maroco-européens dont l’actualité internationale ne cesse depuis quelque temps d’exposer les biographies, de relater les aventures et d’analyser les parcours au point de les élever au-dessus d’eux-mêmes, les rendant presque aussi célèbres que les reclus de Loft Story. Quelle mouche funeste a piqué ces paisibles concitoyens dont la situation tant familiale que personnelle ne pouvait guère laisser présager qu’ils allaient succomber à ce jeu de massacre ? Auraient-ils découvert que notre monde serait devenu sans colonne vertébrale ? Ou auraient-ils soudain pris peur que le paradis pourrait afficher complet sans eux et avant qu’ils passent de vie à trépas, ce qui aurait précipité leur conversion intégriste spectaculaire ?
Franchement, et en dehors de toute politique politicienne, tout cela me paraît extrêmement contre-productif et très peu patriotique. Entre nous, est-ce que vous ne croyez pas que leur attitude nous fait courir le risque de ternir notre image de pays modéré et pacifique et nuire, à titre d’exemple, à l’instauration du fameux guichet unique en décourageant tous les investisseurs américains, européens et saoudiens potentiels ou virtuels ? A leur place, un vrai patriote aurait sans doute réfléchi à deux fois avant de décliner sa nationalité afin d’épargner à son pays d’origine les conséquences de ses prises de position et de ses actes inconsidérés. D’ailleurs, à ce propos, est-ce qu’il ne vous paraît pas opportun de poser la question si la double nationalité, dont bénéficient ces concitoyens, participe ou non au renforcement de leur désarroi, en les obligeant à avoir le cul entre deux chaises ? Une telle double allégeance envers un pays d’adoption laïc, riche et démocratique, où ils se sentiraient marginalisés mais libres, en même temps qu’envers un pays d’origine confessionnel, virtuellement en voie de démocratisation et sous-développé ou en voie de développement (à chacun de choisir en son âme et conscience), où ils auraient l’impression d’être plus aisés mais jalousés ou méprisés, est-elle structurante ou déstructurante pour ces individus qui se sont retrouvés dans un tel stade du miroir aux alouettes ?
Ce qui complique un peu les choses, c’est que nous, les Arabes ou les Arabo-musulmans, nous donnons l’impression à l’occasion de chaque crise mondiale de coltiner une identité en lambeaux. Face à la campagne actuelle contre Ben Laden et les Talibans, comme d’ailleurs pendant la guerre du Golfe, nous tombons souvent, pour ne pas dire toujours, dans le syndrome de Lech Walesa, le très célèbre Amaoui de Gdansk. Devant se déterminer par rapport à un projet de loi, du temps où il présidait aux destinées de la Pologne, ce malheureux gugusse avait surpris tout le monde par la réponse sibylline suivante :  » Je suis pour et même contre !  » Avouez qu’il y a de quoi devenir non pas gaga mais totalement communiste.
A bien y réfléchir, est-ce qu’il n’y aurait pas là aussi un problème d’allégeance qui impose à nos pauvres pays, et partant de là à nos consujets ou concitoyens, une bifurcation voire même une trifurcation identitaire pas très structurante ? En effet, quand on prend en considération notre allégeance à la Ligue des états arabes et à l’Organisation de la conférence islamique, cela expliquerait peut-être bien des choses. Ailleurs, il y a l’Union européenne, l’Organisation de l’unité africaine ou celle de l’Amérique Latine ou de je ne sais quel autre continent mais aucune Ligue des états slaves ou bantous ou d’autre ethnie ou race, ni aucune Organisation de conférence protestante ou bouddhiste ou animiste ou d’autre religion de ce genre. Pas de ça chez eux ! Les unions ou les alliances procèdent de choix politiques et économiques, en tout cas d’intérêts tangibles sonnants et trébuchants, et non d’origines ou de racines mythiques voire mystificatrices. Si nos ligues et organisations servaient réellement à quelque chose, elles auraient depuis longtemps contribué au moins à alléger les souffrances intolérables du peuple palestinien, à défaut de l’aider à recouvrer ses droits légitimes. De quoi devons-nous encore nous émanciper pour accéder à l’autonomie en tant qu’individus, citoyens et pays ?
En discutant avec le fils de l’épicier berbère du coin, jeunisme oblige, cet adolescent, qui n’est pourtant ni intégriste ni même pas adepte de cette chose qui répond au nom d’Al-Jazira, m’a rétorqué que les médias non musulmans (On ne sait jamais, avec cet enfoiré d’Occident…) se sont gourés sur toute la ligne et n’ont guère contribué à la clarification de la situation. Exemple on ne peut plus significatif : parlant des récompenses promises au paradis à certains morts islamistes (martyrs pour les uns, kamikazes pour d’autres), ces médias se seraient franchement emmêlé les pédales et auraient pris pour de vulgaires verges les soixante-dix vierges réglementaires destinées à compenser le sacrifice des morts évoqués plus haut, alors qu’il s’agit d’entités franchement antinomiques. Chez nous, en présence de la verge, il ne peut être longtemps question de vierge, voyons.
Mais le débat reste ouvert. Les ateliers de scénario aussi. Car à quelque chose malheur est bon : nous voilà, opportunité inespérée, en possession de stars (les maroco-européens cités au début du texte) de dimension internationale qui mettent à la disposition de nos plumes et nos caméras, sans contrepartie ni droits d’auteur, des vécus spectaculaires susceptibles d’interpeller tout spectateur n’ayant pas encore été appauvri par la crise, sans distinction de race, de religion ou de couleur d’argent. Qui dit mieux ?

Abdelkader Lagtaâ


Ce qui n’est plus possible

Le vent étant actuellement à l’optimisme, n’en déplaise au nouveau Vieux de la Montagne, à ses sicaires et ses épigones, nous pouvons en toute sérénité nous occuper de cette sympathique réalité qui, quand on l’approche, non seulement ne fait pas boum et n’envoie personne ad patres mais nous fait aimer la vie parce que, comme dit une publicité désormais célèbre, nous le valons bien. Le cinéma, puisqu’il ne s’agit de rien d’autre, semblerait encore une fois, d’après certains oulémas de la chose technologique, se trouver à la croisée des chemins, voire des autoroutes. En effet, à lire les fatwas qui ont accompagné la sortie de quelques nouveaux films mâtinés d’effets et de dommages collatéraux numériques, il y a à craindre que le cinéma national n’aura pas le temps de réussir sa mue et de goûter aux délices des nouvelles dispositions que les pouvoirs publics et la profession sont en train de lui concocter. Mais de là à accuser les émirs du sionisme international d’être les instigateurs de cette croisée des chemins à laquelle la chose cinématographique semblerait acculée, il y a un pas que nous laisserons le soin au nouveau Vieux de la Montagne et à ses envoyés spéciaux et représentants marocains de franchir sans nous.
Sachant en outre que le monde est fondamentalement injuste à notre égard, dans la mesure où il s’obstine depuis quelques siècles à refuser de se soumettre à nos prières quotidiennes obligatoires et même facultatives et à permettre au christianisme et au judaïsme de créer plus de plus-value et de gagner de nombreuses parts de marché, nous préférons croire qu’en dépit de notre prétendu déclin, de nos frustrations et autres conversions hystériques nous sommes toujours à même de démontrer à la face et au revers du monde que nous ne sommes guère des fans de la fuite en avant car nous avons découvert que fuir n’est pas seulement partir mais c’est aussi arriver quelque part. Armés de nos certitudes séculaires, voilà que nous allons, pas plus tard que tout de suite, essayer de débusquer ce  » quelque part  » où notre cinéma a installé ses cliques et ses claques.
L’un des principaux idéologues des judéo-chrétiens mentionnés plus haut, un descendant de croisés notoire qui répond au nom de Roland Barthes, a prétendu un jour qu’être moderne,  » c’est savoir ce qui n’est plus possible.  » Un autre, non moins notoire, répondant au nom de Jean Baudrillard, n’a pas hésité, lui, à se fourvoyer encore davantage en essayant de nous faire admettre que  » la modernité se traduit… par une exaltation de la subjectivité profonde, de la passion, de la singularité.  » Et comme si cela ne lui suffisait pas, ce mécréant ajoute sans vergogne que cette même modernité se traduirait aussi, et peut-être surtout,  » par l’éclatement des règles.  » Un troisième, dont je préfère taire le nom pour ne pas heurter votre sensibilité et pour m’éviter d’être accusé de semer l’inquiétude et propager la sinistrose, croit pouvoir nous leurrer en revendiquant que cette fameuse modernité, émergence de l’individu aidant, serait faite de  » rupture et de discontinu  » et qu’elle serait en fin de compte une  » révolution permanente des formes.  » Une question préalable tout de même : est-ce que notre cinéma peut continuer à aller son petit bonhomme de chemin ou doit-il nécessairement trouver son chemin de Damas ? Pourquoi d’ailleurs Damas et non pas Casablanca, Rabat ou Tanger ? Parce que tous les chemins mènent non pas à Kaboul mais à Rome ? Avouez qu’il y a de quoi y perdre le Nord. Mais c’est vrai, pardi ! L’éclatement des règles, la rupture et le discontinu, c’est tout à fait ça, voyons. Perdre le Nord, c’est pas autre chose. Au lieu de s’épuiser à justifier chaque acte et chaque parole, à essayer de recycler ce que la télévision nous renvoie de pire entre un spot publicitaire et un autre et à soumettre consciemment ou inconsciemment notre cinéma à la doxa et à ses représentants titulaires et intermittents, n’y aurait-il pas moyen pour nous de nous saisir de notre liberté intérieure et d’aller au bout de notre capacité d’étonnement ou notre propension à l’impertinence, quitte, justement, à y perdre aussi bien le Nord que le Sud, le chemin de Damas et celui de Rome ? Ou est-ce que ce serait trop demander à la caméra et le magnétophone et à leurs accessoires humains et matériels ?
On a beau  » tourner  » en rond,  » c’est savoir ce qui n’est plus possible  » qui nous pose peut-être problème et qui expliquerait probablement que les Cahiers du Cinéma, en abordant notamment  » Adieu forain « ,  » Les Casablancais « ,  » Mektoub  » et  » Ali Zaoua « , n’ont pas exprimé beaucoup d’enthousiasme et ont même poussé l’insolence jusqu’à reprocher à notre cinéma une approche sociologisante qui serait dénuée d’exaltation  » de la subjectivité profonde, de la passion, de la singularité  » chère à ce rabat-joie de Jean Baudrillard. Mais est-ce que ce ne serait pas trop demander au peuple, dans sa version de machine à casquer ?
En fin de compte, qu’est-ce qu’ils fabriquent dans notre histoire, ces oulémas-là, ces Barthes, Baudrillard et consorts ? Qu’est-ce qu’ils nous veulent exactement ? Que nous cédions à la déferlante moderniste et que nous nous émancipions de l’emprise de notre religion, de notre oumma, de nos familles et de nos certitudes ? Et pour gagner quoi au change ? Une personnalité esseulée, en proie au doute métaphysique et à la complexité du monde, à l’errance émotionnelle et, qu’à Dieu ne plaise, même sexuelle ?
Que nous réserve demain dans cette situation ? Aux dernières nouvelles, aucune perturbation à l’horizon. Ouf ! La Oumma peut donc continuer à dormir tranquillement sur ses deux oreilles ! C’est pas réconfortant, ça ?

Abdelkader Lagtaâ


Réforme ou formatage?

C’est quand même très curieux ce qui se passe chez nous. Chaque fois que les pouvoirs publics et la profession réussissent à se mettre d’accord pour revoir les dispositions régissant ou devant régir l’exercice de la chose cinématographique, il y a toujours des ratés qui, par je ne sais quel mystère, se trouvent inopinément introduits pour vider l’accord d’une partie de son contenu. Actuellement, il y a des négociations en cours dans le but de réformer le Fonds d’aide, ce fameux guichet unique qui s’accapare de toutes les attentions aimables et moins aimables, afin de l’habiliter à promouvoir une production nationale de qualité au moins artisanale. Et au lieu que les participants à cette œuvre d’utilité publique se mobilisent pour imaginer et forger un train de mesures à même de répondre aux besoins de la création filmique, il se trouve constamment quelqu’un qui tente d’y introduire, en passant et comme si de rien n’était, un article particulièrement sournois mais qui a l’apparence de se conformer à je ne sais quelle législation ou accord en vigueur.
Ainsi, parmi les conditions de recevabilité des dossiers de films avant production, l’article concerné se termine par un alinéa ainsi libellé :  » En cas de coproduction d’un film réalisé par un réalisateur non marocain (c’est moi qui souligne et je m’excuse de cette intrusion !), la société de production doit présenter une attestation d’agrément délivrée par le Centre cinématographique marocain inscrivant le film dans les accords cadres de coproduction. « 
De quoi s’agit-il ? Le Maroc, en tant que producteur d’images et de sons ou se prenant pour tel, a signé un certain nombre d’accords de coproduction notamment avec la France, l’Italie ou le Canada, pays qui, comme chacun le sait, font partie du G7, c’est-à-dire le groupe des nations les plus industrialisées du monde. En soi, ces accords peuvent très bien constituer une ouverture et un appoint profitables pour notre production balbutiante tant au niveau du financement qu’au niveau de la diffusion. Il aurait suffi, pour ce faire, qu’ils soient adaptés à notre contexte, à nos moyens modiques et à nos structures défaillantes et, comme dirait Sartre,  » repeintes à la hâte.  » Mais au lieu de cela, hospitalité marocaine proverbiale oblige, c’est la réciprocité qui a été adoptée ! Ça ne s’invente pas ! Comme si le Maroc pouvait prétendre coproduire un film français, italien ou canadien ! Est-ce qu’il est concevable que notre Fonds d’aide qui octroie à peine deux millions de dirhams ( un million deux cents milles francs français) en moyenne par long-métrage de fiction marocain puisse prétendre s’insérer dans la production française dont le budget moyen par film est actuellement de l’ordre de vingt millions de francs, c’est-à-dire plus de trois milliards de nos centimes ? Et puis est-ce que cette production française, qui dispose d’une cagnotte annuelle plus importante que le budget de plusieurs de nos ministères, a-t-elle vraiment besoin de nos misérables centimes ?
Me trouvant la semaine dernière en Espagne, dans le cadre d’un séminaire réunissant plus d’une vingtaine de petits producteurs méditerranéens, j’ai profité de cette opportunité pour en discuter avec le producteur tunisien de Nacer Khémir, le réalisateur des  » Baliseurs du désert  » et du  » Collier de la colombe.  » Sa réaction spontanée a été sans ambiguïtés. Ce sont les cinématographies du Sud qui ont besoin de soutien et non le contraire. Sinon, si la France avait besoin de nos subsides, elle n’aurait pas créé le Fonds Sud Cinéma destiné justement à soutenir exclusivement les cinématographies du Sud.
La différence entre le Maroc et la Tunisie, pour ne prendre que cet exemple, c’est que la Tunisie, contrairement au Maroc, a pris l’habitude de consulter ses cinéastes avant de négocier et entériner tout accord dans ce domaine. Par exemple, quand elle a autorisé Canal+ Horizons à diffuser ses programmes chez elle, elle a pris la précaution de négocier une participation non négligeable de cette chaîne dans la production des films tunisiens. Ce qui explique, entre autres, l’émergence de nombreux producteurs tunisiens, l’importance des budgets de leurs films (trois à quatre fois plus importants que les budgets des films marocains !) et la circulation mondiale de ces films alors que leur marché intérieur est beaucoup plus restreint que le nôtre. Est-ce qu’il est possible qu’un réalisateur marocain ayant une approche esthétique et culturelle équivalente à celle de Nacer Khemir, par exemple, trouve un producteur au Maroc ? A mon humble avis, encore niet ! L’environnement économique et culturel n’est pas en mesure de produire ce genre de producteur. Tout simplement. La diversité, ce n’est pour demain !
Donc, vous l’avez bien compris, la concertation avec les professionnels comme préalable à la ratification de tout accord de coproduction les concernant ne fait pas partie de la tradition nationale. Mal barrés, dites-vous ?

Abdelkader Lagtaâ


Point d’interrogation

La semaine dernière, lors d’une rencontre consacrée à la création culturelle en Méditerranée, quelqu’un qui n’est pourtant pas payé pour ça a subitement soulevé la question de la crise de l’imaginaire comme une donnée incontournable qui colle intimement à la peau de certains pays de la région. Nous y voilà. S’il est vrai, tel que l’annonce Rachid Boudjedra, que chaque époque se définit essentiellement par sa crise et qu’en plus, d’après Sartre en personne, chaque époque découvre un aspect de la condition humaine, eh bien, mes amis, l’heure de l’inventaire a peut-être sonné. Cependant, point de précipitation. Il nous revient de droit de pointer chez nous, non pas au chômage, mais les manifestations de tout ça, celles de l’imaginaire et de la crise d’icelui, pour y voir plus clair.
Si nous partons du principe démocratique et conforme aux droits de l’homme, du citoyen et du sujet que l’imaginaire est le bien universel le mieux partagé, force est de constater cependant que notre école et ses ersatz n’ont pas été foutus de nous livrer ni l’histoire de notre brave imaginaire à nous, ni ses époques, ni, à plus forte raison, les aspects de notre condition humaine que ces époques, si on suit le raisonnement de Sartre, auraient dû oralement ou scripturalement permettre de découvrir. Mais étant donné que toute histoire est choix, comme disait un historien de la rive Nord de la Méditerranée, il ne nous reste plus qu’à nous résigner à croire que notre choix de non-histoire dans cette rive Sud de la même mer est tout aussi légitime bien qu’il n’ait pas défrayé la chronique par sa fécondité ni par une quelconque force particulièrement motivante pour nous, pour vous et pour tout le monde. Halte-là ! Et si nous étions beaucoup plus, voire avant tout, des femmes et des hommes d’aujourd’hui ? Chiche ! Nous ne demandons qu’à y croire. Où sont les nouveaux  » passé simple  » et autres  » pain nu  » ? Où sont les prolongements de « l’ exercice de l’amour  » d’un certain Ahmed Essyad dont la culture nationale ignore probablement jusqu’à l’existence ? Où bien avons-nous affaire à des commandos dormants de la création, une sorte de feu follet qui ne réchauffe ni n’éclaire ?
Pour tous ceux qui se sont donné la peine de se pencher un tant soit peu sur la question, il paraît très clair que ni l’avènement du nouveau millénaire, ni les attentats du 11 septembre, ni la débandade des pestiférés talibans et leurs épigones ne sauraient justifier, et encore moins expliquer, cette crise qui a l’air d’un provisoire qui dure, si j’ose ainsi m’exprimer. Pour ce qui nous concerne, nous avons depuis longtemps appris, d’après Ernest Gombrich et autres Bourdieu, que la création ne se fait pas, pour ne dire jamais, ex-nihilo. Elle ne tombe pas du ciel comme la pluie ou les avions. Au contraire, elle trouve sa source bien ailleurs, autant dans l’observation que dans la mémoire. Par conséquent, un créateur, simple être humain comme vous et moi, est quelqu’un qui a réussi à intégrer un certain savoir appris, sortes de schémas socialement élaborés, qu’il essaie d’appliquer et d’adapter aux nouvelles situations qu’il rencontre à chaque étape de son œuvre.
Pour prendre l’exemple du cinéma, un réalisateur aborde chaque nouveau film en fonction de son vécu, de l’acuité de son regard, de ses connaissances et son savoir-faire et en même temps par rapport aux films élaborés par les autres réalisateurs et qui, en enrichissant ou polluant son environnement, ne manquent pas de l’interpeller, même à l’insu de son plein gré, sans parler de l’influence que peuvent constituer les genres cinématographiques en cours ou la spécificité du milieu cinématographique dont ledit réalisateur est issu et les rapports qu’il entretient avec ce milieu, ses parties et son tout.
Quand nos critiques parlent donc de crise de l’imaginaire dans le cinéma marocain, à quoi devons-nous en attribuer les causes ? A l’absence de savoir et de maîtrise des schémas de la part des réalisateurs ? A la vacuité des productions artistiques devant nourrir leur mémoire ? A leur myopie et leur surdité par rapport à la vie ou ce qui en tient lieu ? A l’autocensure excessive qu’ils ont intégré depuis longtemps dans leurs gènes et qui semble manipuler jusqu’à leurs désirs ? Ou alors aux contraintes stérilisantes de leur champ de production et au caractère délétère de leur milieu ? Vaste programme, n’est-ce pas ? En tout cas, ce qui tombe sous le sens, c’est que pour parler de crise de l’imaginaire, il doit y avoir déjà au moins de l’imaginaire et que celui-ci prospère et crée des emplois, même à durée déterminée et même précaires et ce, sans même se poser la question d’un certain Bourdieu :  » Produire à partir d’un art d’inventer déjà inventé ou grâce à l’invention d’un nouvel art d’inventer ? « 

Abdelkader Lagtaâ


Les deux vieux amis

Une fois n’est pas coutume, et contrairement à mes habitudes, je me vois dans l’obligation éthique de vous annoncer une mauvaise nouvelle, probablement lourde de conséquences, mais que les médias tant occidentaux qu’anti-occidentaux, y compris Al-Jazira et l’Agence islamique d’Afghanistan, n’ont pas jugé opportun ni nécessaire de vous communiquer. Non, vous n’y êtes pas, cette nouvelle ne concerne ni Ben Laden, ni même ses adorateurs, ses correspondants et ses réseaux dormants ou insomniaques. Ceux-là, qui nous prennent pour des moutons de Panurge, je serais bien content qu’ils débarrassent enfin le plancher, vite fait bien fait et pour toujours. Certains parmi vous, ceux qui refusent d’accepter le statut humiliant de moutons dudit Panurge, ont peut-être déjà deviné qu’il s’agit de quelque chose de plus important que les histoires déplorables des chefs de gangs évoqués plus haut que les arabo-musulmans que nous sommes continuons à mythifier et à prendre pour guides et idoles, en dépit du bon sens et contrairement à nos besoins et à nos aspirations légitimes d’émancipation, d’autonomie et d’épanouissement en tant que simples êtres humains.
Maintenant, sans trop tarder, venons-en aux faits. Pas plus tard que mardi dernier, j’ai eu l’occasion à Paris de voir  » Les siestes grenadine « , le dernier film du Tunisien Mahmoud Ben Mahmoud. En soi, cela n’a rien d’un scoop. Ce n’est pas le premier film tunisien qui sort en France et ce n’est pas non plus le premier film benmahmoudien.  » La Traversée  » et  » Chichkhan  » du même Ben Mahmoud ont eu déjà le même sort. Tout va bien, alors ? Là où le bâts blesse, c’est que c’était la première semaine de sortie de ce film qui, en plus, ne passait que dans une seule salle de soixante places environ. Malgré tout, il n’y avait à la projection que quatre pelés et ce, sans même leur tondu, moi-même et trois Français ! C’est fou, non ? Ce qui est encore plus fou, c’est que le film n’a même pas fait de seconde semaine ! Il s’est fait jeter comme un malpropre !
Deux semaines plus tôt, il y a eu la sortie de  » L’autre monde  » de Merzak Allouache dans quatre salles à peine parmi les 400 salles et des poussières, oui m’sieu, qui ont pignon sur rue à Paris. Cette semaine, il ne passe plus que dans deux parmi elles alors qu’il s’agit d’une coproduction franco-algérienne, alors que cette coproduction traite d’un sujet ô combien actuel et combien brûlant, à savoir la guerre civile algérienne, et alors qu’Allouache, après  » Bab-el-oued city  » et  » Salut cousin « , n’est plus un inconnu en France ! C’est quoi ça, bordel ?
 » Que veux-tu, m’a répliqué un Maghrébin mâtiné de francité, les Français ne s’intéressent guère à notre culture.  » Un autre, plus cinéphile celui-là, croit découvrir que le cinéma arabe est passé de mode au profit de l’iranien et du chinois. Un troisième, qui vit dans la haine (oui, ça existe et ça gagne de plus en plus de parts de marché !), prétend que c’est la faute aux Juifs qui, à notre insu et à l’insu de tout le monde, ont squatté la culture, les médias, la bourse et la vie et, qu’ainsi, ils auraient tout verrouillé et ce, jusqu’à ce qu’Allah reprenne la terre et ses habitants ou en décide autrement. Pauvres de nous !
Vous l’avez certainement remarqué, aucun de mes trois interlocuteurs n’a évoqué la communauté ou la oumma maghrébine. Celle-ci compte pourtant plusieurs centaines de milliers d’échantillons en France et Navarre qui clament constamment sur les toits qu’ils tiennent tellement, sinon plus, à leurs racines, à leur origine et à l’origine de leurs racines. Je vous demande un peu, est-ce que nous allons encore passer notre vie à reprocher aux autres de ne pas fêter notre création alors que nous ne sommes pas foutus, nous-mêmes, de lui réserver le moindre accueil ? Qui nous en empêche, pardi ? Les Juifs, les Français et les Américains, voyons ! Il y en a, je vous jure ! Le déni du réel, c’est quelque chose. Quand ça vous colle aux fesses, eh bien, ma foi, ce ne sont surtout pas les nouveaux mollusques intégristes et leurs acolytes qui pourraient vous aider à vous en remettre.
Nour-Eddine Saïl a l’habitude de raconter l’histoire suivante : deux amis maghrébins de longue date décident un jour de faire une excursion en montagne, la vraie, pas celle qui accouche d’une souris. Bref, harnachés comme de vrais alpinistes, ils s’y rendent dans la joie et l’allégresse. Soudain, ils voient un ours qui n’a pas goûté depuis longtemps à la chair humaine en train de foncer dans leur direction. Paniqués, ils détalent à toutes jambes. Mais l’un d’eux, tout en détalant, se met dare-dare à se débarrasser de son harnachement et même de ses habits. Son ami, surpris, lui explique que cela ne sert à rien, il ne pourra jamais courir plus vite que l’ours. L’autre lui rétorque sans état d’âme :  » Je ne veux pas courir plus vite que l’ours, je veux courir plus vite que toi ! « 

Abdelkader Lagtaâ