LIBERATION
Pour un pacte d’intelligence avec le spectateur
Mohammed BAKRIM
Face à face, le quatrième long métrage du cinéaste marocain Abdelkader Lagtaâ sort aujourd’hui sur les écrans du Royaume. C’est un moment qui ne manque pas de solennité eu égard au contexte général que traverse le cinéma marocain. Evénement majeur, la sortie de Face à face inaugure en quelque sorte la véritable rentrée cinématographique d’une saison qui tarde à trouver ses marques dans un environnement difficile. La profession vient de vivre en effet un mois difficile marqué par la défection continue du public et la fermeture définitive ou momentanée de plusieurs salles. Situation qui ne manque pas de paradoxe dans la mesure où globalement la production cinématographique connaît une certaine dynamique, en termes de production ou de signes de prestige comme la double participation marocaine à la dernière édition de Cannes.
Il semble que le nouveau film de Lagtaâ porte à la fois dans sa texture et dans sa trajectoire le symbole de cette dynamique. Le film se présente alors comme une somme et une promesse. On y retrouve des constantes comme on y découvre des ouvertures, des promesses. Dans tous les cas et nous pouvons le dire d’emblée, c’est une œuvre qui rassure. Malgré les aléas inhérents aux dispositifs actuels qui président à une production cinématographique, que l’on qualifierait aisément d’un contexte d’une pré-industrie du cinéma, Face à face est un film de qualité. Techniquement, ce sont des images et un son qui dénotent une maîtrise et beaucoup de soin : beaucoup de scènes sont agréables à voir, à regarder. C’est important pour la suite, pour l’ensemble de la réception du film. Car, fidèle à lui-même, Lagtaâ nous propose un récit qui sort des sentiers battus de la narration standard. Ce n’est pas un téléfilm déguisé, malgré le respect que nous devons à ce genre qui retrouve par ailleurs ses lettres de noblesse. Mais c’est une façon pour nous de dire que Lagtaâ ne triche pas. Il invite son spectateur à aller plus loin avec lui dans cette nouvelle exploration de l’intime, dans cette réflexion sur l’altérité, la mémoire, la fidélité.
De quoi s’agit-il en fait ? Le synopsis nous parle de Kamal (Mohamed Merouazi, très convaincant), un jeune ingénieur qui participe à la réalisation d’un grand barrage ; nous sommes au milieu des années 90. A un moment donné de l’évolution des travaux, il découvre que le projet a été modifié à son insu. Intrigué, il entame ses propres recherches provoquant l’ire de ses supérieurs qui décident de le muter au sud. Entre-temps, sa femme avait disparu, en fait enlevée par les Services. Quand Amal réapparaît, elle découvre que son mari a disparu ; elle croit qu’il a quitté le Maroc. Des années plus tard Amal réussit dans sa vie professionnelle. Son beau frère, Rédouane (Younès Megri, toujours aussi sombre et énigmatique) ancien détenu politique lui apprend que Kamal est au Maroc, installé dans un village du sud du pays. Elle décide d’entamer ce voyage, vers Kamal, vers le sud… le film est le récit de ce voyage, en fait vers elle-même.
Lagtaâ nous apprend que le scénario co-écrit avec Nour Eddine Saïl a subi plusieurs variations. La première mouture écrite par Saïl remonte en fait au milieu des années 80. Et ce n’est que vers 1998 qu’il lui a été proposé. Plusieurs phases de réécriture ont suivi, étalée sur pas moins de deux années avec un échange qui a consisté à développer certains aspects en liaison avec l’actualité voire carrément des remodelages comme cette introduction de la notion de l’espace illustrée par le voyage vers le sud, «un voyage qui me paraît essentiel ; le sud est un espace ouvert sur la remise en question et c’est pour moi peut-être une façon de soulever la question du mythe des origines ; le voyage de Amal relève alors d’une quête existentielle ; un retour aux sources. Le film s’ouvre ainsi sur la problématique de l’identité». En quelque sorte Amal se perd pour mieux se retrouver, sommes-nous tenté de dire. Amal porte le récit grâce à la magnifique interprétation de Sanaa Alaoui, un choix heureux et une comédienne née qui annonce avec force son arrivée : « Dès notre première rencontre, j’ai senti un certain nombre d’affinités et de complicités, nous dit Lagtaâ. J’ai senti aussi que le rôle était pour elle. Elle a fait beaucoup de théâtre, et elle a le sens de la responsabilité et fait preuve de beaucoup de professionnalisme. J’ai trouvé du plaisir à la diriger car j’aime travailler avec les comédiens qui s’impliquent profondément dans ma vision. J’ai envie que les acteurs s’approprient le film ; ce ne sont pas de simples collaborateurs ».
Le film est porté par des choix esthétiques, par de véritables partis pris qui engagent un véritable contrat de confiance avec le spectateur. Le récit est traversé de blanc, de doute et l’ambiguïté constitue son fil thématique. « je peux dire que je n’ai pas donné ma propre version des faits ; je construis avec le spectateur tous les possibles narratifs ; je fais confiance à son intelligence ».
Mohammed BAKRIM

