« La Porte Close »
Long-métrage de fiction
Scénario original : Abdelkader LAGTAÂ
1
Casablanca. Appartement Mabrouk. Intérieur nuit :
Le couloir de l’appartement, qui baigne dans le silence, est agrémenté de quelques plantes grasses et d’un guéridon sur lequel se trouve un appareil téléphonique.
Halima, en chemise de nuit, voit une raie de lumière sous le battant de la chambre de son beau-fils. Intriguée, elle fronce les sourcils. Mais en s’avançant vers la chambre, elle heurte le guéridon. La lumière disparaît aussitôt. Surprise, elle pousse la porte et se rend auprès de Saïd. Celui-ci, dissimulé sous la couverture jusqu’au menton, est plongé dans le sommeil en émettant un ronflement régulier. Halima l’observe pendant un moment puis, rassurée, quitte la chambre.
Après son départ, Saïd ouvre les yeux et se redresse sans faire de bruit. En fait, il faisait semblant de dormir car il est habillé. Il tend l’oreille puis retire une valise de sous la couverture et quitte l’appartement sur la pointe des pieds.
2
Casablanca. Palier Mabrouk. Intérieur nuit :
Saïd ferme la porte, prend sa valise et s’apprête à partir. Mais il sent quelque chose le retenir. Il regarde derrière lui et constate qu’un pan de son manteau est coincé par la porte. Il essaie de le libérer, en tirant dessus, mais en vain. Il réfléchit rapidement et se résigne à l’abandonner.
3
Train Casablanca – Marrakech. Intérieur jour :
Installé dans un compartiment de seconde classe, Saïd observe le paysage qui défile à grande vitesse derrière la vitre.
Au bout d’un moment, il semble se rappeler quelque chose. Il sort son portefeuille et en retire une photographie en couleurs d’une jeune fille ébauchant un sourire discret qui ajoute un charme indéniable à sa beauté. Il fixe la photographie du regard puis la caresse de la main.
4
Flash-back. Casablanca. Appartement Mabrouk. Intérieur jour :
Saïd ouvre la porte de l’appartement et voit Hayat, la jeune fille de la photographie, en face de lui. Elle lui sourit et demande :
HAYAT :
Ta mère est là ?
SAÏD :
Non, elle est au boulot.
Rassurée, ses yeux s’illuminent de joie. Elle retire un imprimé de son sac et le brandit devant lui. Il tend la main pour le prendre mais elle l’en empêche en disant :
HAYAT :
Tu le liras quand tu m’auras invité à entrer.
Allongé sur son lit, Saïd finit de lire l’imprimé et lève le regard vers Hayat. Il semble préoccupé. Hayat lui dit :
HAYAT :
Ouarzazate est beaucoup mieux pour nous. C’est une
petite ville qui ne manque pas de charme. Ils auraient
très bien pu m’expédier dans un bled perdu, tu ne crois
pas ?
SAÏD (embarrassé) :
Maman m’a pourtant promis une affectation pour nous
deux à Casa. Maintenant, elle risque de refuser de me
laisser partir avec toi.
HAYAT :
C’est l’occasion pour toi de te libérer de son emprise. Il
en est temps, tu ne crois pas ?
SAÏD (très embarrassé) :
Tu ne la connais pas, elle n’acceptera jamais. Et puis, je
me sens moi-même incapable de l’abandonner comme
ça, après tout ce le a fait pour moi !
HAYAT (en colère) :
Par contre, tu es tout à fait prêt à m’abandonner, moi,
n’est-ce pas ? Je t’en remercie !
Elle se détourne de lui, ramasse son sac à main et se lève pour partir. Il se précipite vers elle et l’attrape. Elle essaie de lui résister et ils finissent par tomber sur le lit.
SAÏD (affolé) :
Tu as mal compris, laisse-moi t’expliquer…
HAYAT (se débattant) :
Lâche-moi, laisse-moi m’en aller !
Il se jette sur elle pour la maîtriser. Voyant qu’il a les larmes aux yeux, elle cesse de le repousser. Puis elle lui déboutonne la chemise et se met à le caresser. Le voyant rester immobile, elle lui crie :
HAYAT :
T’es paralysé, ma parole ! Déshabille-moi, qu’est-ce
que tu attends ?
Surpris, Saïd semble hésiter. Se rendant compte de son indécision, elle l’aide à enlever sa chemise et se met à se déshabiller. Elle enlève son chemisier puis se met à dégrafer son soutien-gorge en disant :
HAYAT :
Quand nous serons mariés, je cesserai de le porter !
Puis elle s’allonge sur le dos et l’attire vers elle. Il la prend dans ses bras et semble de nouveau hésiter. Elle l’encourage en gémissant :
HAYAT :
Vas-y, prends-moi, qu’est-ce que tu attends ?
En ce moment, Halima pénètre dans l’appartement. Elle entend les gémissements de Hayat et reste stupéfaite. Elle s’approche de la porte de la chambre de Saïd et tend l’oreille. Puis elle se penche pour regarder à travers le trou de la serrure. Elle fixe ainsi du regard les deux corps enlacés et ses traits deviennent tendus. Ne pouvant plus se contrôler, elle pousse brusquement le battant de la porte et se rue vers le jeune couple en criant :
HALIMA :
Vous n’avez pas honte, espèce de voyous ?
Saïd se redresse immédiatement. Prenant conscience de la gravité de la situation, il remonte précipitamment son slip et entreprend de dissimuler la nudité de sa compagne au regard de sa marâtre qui, hors d’elle, ne cesse de crier :
HALIMA :
Bravo ! Voilà ce qui arrive quand je te fais confiance !
L’air menaçant, elle se précipite vers Hayat et tend la main pour l’attraper par les cheveux.
HALIMA (criant) :
Quant à toi, espèce de débauchée, tu vas filer illico
presto et aller exercer tes talents ailleurs !
Saïd s’interpose entre elles et tente de réagir mais sa voix le trahit et s’étrangle au milieu de la phrase :
SAÏD :
Si elle part, je…
Hayat, les larmes aux yeux et les cheveux emmêlés, écarte violemment Saïd et foudroie Halima d’un regard furibond, en lui lançant avec mépris :
HAYAT :
Pour vous, l’amour est un crime ! Mais piétiner les
droits de votre fils ne vous donne aucun remords !
HALIMA (blanche de rage) :
Tu vas m’apprendre mon rôle de mère maintenant ?
Tu t’es trompée d’adresse, ce n’est pas un bordel ici !
Saïd, qui s’est mis maladroitement à enfiler son pantalon, se tourne vers sa marâtre mais sa voix s’étrangle de nouveau :
SAÏD :
Maman, je…
Hors d’elle, Hayat lui lance un regard hostile et le repousse violemment en explosant :
HAYAT :
Elle est en train de m’humilier en me traitant de
prostituée et toi, au lieu de la remettre à sa place,
tu continues à l’appeler » maman « , comme un
bébé ! Alors, entre nous, c’est fini !
Elle ramasse son sac à main et emporte ses sandales en se dirigeant pieds nus vers la porte. Elle bouscule Halima qui se trouve sur son chemin et quitte la pièce pendant que Saïd lui lance un appel désespéré :
SAÏD :
Attends-moi, je vais t’expliquer…
Halima se met aussitôt en travers de son chemin, ferme la porte de la chambre et le repousse en lui ordonnant avec fermeté :
HALIMA :
Reste ici et rhabille-toi !
A la cuisine, Halima ouvre soin sac à main et en retire un paquet de cigarettes. Elle allume une cigarette, en tire quelques bouffées et semble s’apaiser. Puis elle sort une enveloppe kaki de son sac et en retire un imprimé. Elle le déplie et le parcourt du regard en souriant avec satisfaction.
5
Flash-back. Casablanca. Appartement Mabrouk. Intérieur nuit :
Saïd, assis sur le lit, finit de lire le même imprimé et jette un regard inquiet vers Halima, adossée au chambranle de la porte. Au lieu de manifester une quelconque gratitude, il laisse négligemment tomber l’imprimé à côté de lui, en hochant la tête avec mécontentement. Halima devient blême. La voyant le toiser d’un regard de travers, il comprend rapidement qu’une fureur sourde la ronge. Il ramasse aussitôt l’imprimé et lève la tête vers elle.
SAÏD (conciliant) :
Je t’en prie, ne fais pas cette tête, tu vas me rendre
encore plus malheureux !
HALIMA :
Moi ? Tu n’as pas honte ? Si tu savais ce que cette
affectation m’a coûté…
SAÏD (conciliant) :
Je t’ai pourtant demandé d’obtenir pour Hayat la même
affectation que la mienne, tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
Dès qu’elle entend prononcer le nom de la jeune fille, Halima ne peut s’empêcher de s’écrier :
HALIMA :
Je ne te suffis plus, c’est ça ? Si tu préfères suivre cette
dévergondée, alors vas-y !
Puis elle le quitte en claquant la porte derrière elle. Désespéré, il soulève le drap pour se couvrir et voit le soutien-gorge rouge de Hayat. Cette découverte semble soudain l’émouvoir.
6
Flash-back. Casablanca. Appartement Mabrouk. Intérieur jour :
Le matin, Saïd est plongé dans un profond sommeil, la tête reposant sur le bras de Halima. En se réveillant, celle-ci lui soulève délicatement la tête pour libérer son bras, l’embrasse sur la joue et quitte le lit.
Plus tard, quand il se réveille, il serre l’oreiller de Halima contre lui pour humer le parfum qui s’en dégage.
Ensuite, après réflexion, il téléphone à Hayat. Mais Khadija, la mère de Hayat, raccroche dès qu’elle entend Saïd se présenter. Immédiatement, il recompose le même numéro, attend que Khadija décroche et se met aussitôt à parler avec précipitation :
SAÏD :
Ne raccrochez pas, je vous en supplie, c’est vital
pour Hayat et pour moi, je vous le jure… Quoi ?
Elle est déjà partie ? Où ?… Tante Khadija, est-ce
qu’elle a laissé un message… Non, c’est injuste !
A la cuisine, il se met à préparer son petit déjeuner. Il casse quelques œufs, dont il verse le contenu dans une poêle, puis ramasse les coquilles vides et les jette dans la poubelle. Mais après avoir refermé le couvercle, il hésite. Il semble avoir remarqué quelque chose. Il soulève le couvercle de la poubelle et tend la main vers une lettre réduite en petits morceaux.
Attablé à son bureau, il s’attelle à la tâche de reconstituer la lettre. Reconnaissant l’écriture de son père Amine, il s’acharne à en recoller les morceaux. Il distingue quelques mots épars mais ne réussit guère à déchiffrer son contenu. Emu, il tend la main vers le portrait encadré de son père, accroché au mur au-dessus du bureau, et le jette violemment derrière lui. Le portrait se fracasse contre le mur. Il se précipite pour le ramasser et, les larmes aux yeux, finit par le déchirer.
Après, il se rue vers la chambre de Halima et se met à chercher dans ses affaires, dans l’espoir de tomber sur une lettre de son père ou sur son adresse.
7
Train Casablanca – Marrakech. Intérieur jour :
Pendant que Saïd est plongé dans ses réminiscences, un jeune homme de forte corpulence s’introduit dans son compartiment, en traînant une jeune fille toute frêle derrière lui, et s’adresse à lui avec une familiarité déconcertante :
JILALI :
T’as pas envie de passer un moment agréable avec ma
gonzesse ? Elle pète le feu, juré ! Chez moi, le client est
roi, satisfait sinon remboursé !
Saïd l’observe du coin de l’œil puis hoche la tête en signe de refus et se tourne vers la fenêtre pour regarder le paysage. Jilali s’installe en face de lui.
JILALI :
Regarde-moi quand je te parle.
Saïd se tourne timidement vers lui en évitant de le regarder droit dans les yeux. Jilali le fixe du regard puis éclate de rire.
JILALI :
Mais je te connais, toi. Rappelle-moi comment tu
t’appelles, vas-y. Tu ne me reconnais pas, c’est
impossible. C’est moi Jil, Jilali Kabouss, nous étions
ensemble au lycée Mohammed V.
Saïd semble dérangé mais essaie de rester imperturbable. Jilali ne lâche pas prise. Il se tourne vers Fifi, sa compagne, et lui dit :
JILALI :
Je connais le bougre. Il s’appelle Saïd… Saïd Mabrouk,
c’est ça. Son père est sorti un jour pour acheter des
clopes puis il en a profité pour se débiner et il n’a plus
remis les pieds à la maison depuis. Tu vois le genre. (Se
tournant vers Saïd) Vrai ou pas ?
SAÏD :
Excuse-moi, je suis un peu dans les vapes !
JILALI :
Mon œil. T’as fait semblant de ne pas me reconnaître
parce que tu m’en veux encore, espèce de rancunier.
SAÏD :
C’est de l’histoire ancienne, tout ça.
JILALI :
Je l’avoue, je n’ai pas été fair-play, mais il fallait se
mettre à ma place. Quand j’ai adhéré à votre cellule
de cocos, c’était uniquement pour cette allumeuse
de Saloua. J’en étais vraiment toqué. Quels nichons,
dis donc ! Mais quand cet enfoiré de chef de cellule
a mis le grappin dessus, j’ai failli en perdre la boule !
C’est pourquoi, je me suis décidé à vous dénoncer. Au
début, j’ai pensé vous balancer à la police. Puis, je me
suis contenté d’alerter vos parents dans l’espoir de
récupérer cette salope.
SAÏD (souriant) :
Mais ça n’a pas marché.
JILALI :
Malheureusement. Toi, en tout cas, ta marâtre t’a
obligé à te casser… Heureusement, il y avait les
frérots. Me voyant en train de flipper, ils m’ont tout
de suite mis le grappin dessus.
SAÏD :
Je ne suis pas au courant de ça.
JILALI :
Au début, leur baratin m’a un peu calmé. Ils savent s’y
prendre, les salauds. J’ai même commencé à me persuader
qu’il était peut-être astucieux de rester bigot ici-bas pour
m’envoyer en l’air leurs fameuses houris dans l’au-delà !
J’en rêvais jour et nuit ! Mais c’était intolérable à la fin !
SAÏD :
Et maintenant, qu’est-ce que tu deviens ?
JILALI (riant) :
Je suis devenu un homme d’affaires, tu n’as pas deviné ?
Malheureusement pour l’économie nationale, l’activité
que j’essaie de développer ne bénéficie pas encore du crédit
jeune entrepreneur ! Je travaille donc au noir !
Il éclate de rire puis fait signe à Fifi de s’approcher. Elle s’assied à côté de lui en souriant. Jilali s’adresse à Saïd :
JILALI :
C’est Fifi, mon associée. C’est une valeur sûre. Mais
cesse de la bouffer des yeux sinon tu vas flipper. (Se
tourne vers Fifi) Il ne peut plus se retenir, le pauvre !
Et ils éclatent de rire en se moquant bruyamment de Saïd.
8
PISTE DE LOULIJA. EXTERIEUR JOUR :
En compagnie de Saïd et Hamid, un autre instituteur débutant, le directeur du Groupement Scolaire conduit une Renault 4 brinquebalante à travers une piste poussiéreuse.
Soudain, la voiture s’arrête à un virage, à côté d’une mare. Le directeur, un homme d’une cinquantaine d’années, chauve et de petite taille, quitte la voiture en pestant :
DIRECTEUR :
Il ne manquait plus que ça ! Cette maudite ferraille a
de nouveau chauffé !
Il se précipite vers les deux jeunes hommes de descendre et leur fait signe de descendre en criant :
DIRECTEUR :
Tout ça, c’est à cause de vous ! Allez vous reposer ailleurs
et laissez-moi faire.
Il les suit du regard, les voit se diriger vers la mare et allume une cigarette en marmonnant :
DIRECTEUR :
Pourquoi ces idiots d’instituteurs ne me contredisent
jamais quand je leur sers mon baratin sur la beauté de
la région ? Seraient-ils bêtes à ce point ? Ou bien se
moqueraient-ils de moi dans leur for intérieur ? Est-ce
possible ? Non, c’est impossible, voyons !
Il essuie du revers de la main la sueur qui perle sur son front puis ouvre le capot de la voiture en maugréant et se met à bricoler. Ses gestes sont précis comme s’il est habitué à ce genre de manipulations.
Après un moment, il s’essuie les mains et monte dans la voiture en appelant les deux instituteurs. Dès qu’ils s’approchent de lui, il leur demande :
DIRECTEUR :
Allez, poussez.
Saïd et Hamid se regardent puis se mettent à pousser la voiture. Quand celle-ci finit par démarrer, le directeur l’arrête et leur fait signe de monter.
9
Vallée de Loulija. Extérieur jour :
En débouchant sur une piste qui surplombe une vallée verdoyante, le directeur arrête la voiture, en descend et fait signe à Hamid de le rejoindre. Hamid prend son sac et s’approche de lui. Le directeur lui remet une clé et lui indique un petit village lointain en disant :
DIRECTEUR :
Voilà, tu es déjà arrivé. Ton école est là-bas, au bout de la
vallée que tu vois au fond. Vas-y, tu es presque arrivé !
Cette manière expéditive laisse Hamid perplexe. Mais dès que la voiture démarre pour conduire Saïd à son école, il se rend subitement compte de sa situation et se met à courir derrière le véhicule en agitant les mains. Saïd regarde derrière lui, voit Hamid et se tourne vers le directeur :
SAÏD :
Arrêtez, Hamid veut vous parler.
Il arrête la voiture, en descend et se précipite vers Hamid. Au lieu de l’écouter, il lui crie :
DIRECTEUR :
Qu’est-ce que tu veux encore ? Tu as choisi cette galère,
tu dois assumer. Allez, va à ton école !
Saïd, qui a observé toute la scène, semble mécontent. Le directeur le toise d’un regard furibond en montant dans la voiture et démarre sur les chapeaux de roues.
10
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
Au village d’Akouchtim, situé sur le flanc d’une colline, l’école qui le surplombe est constituée de trois salles dont l’une est en pierres de taille.
La voiture s’arrête au milieu de la cour. Le directeur attend que Saïd mette pied à terre et récupère sa valise et lui donne ses directives :
DIRECTEUR :
Tâche de respecter le programme et l’emploi du temps.
Si tu as besoin d’autres renseignements, tu n’as qu’à
t’adresser à ton collègue Kamal. C’est un drôle de zèbre
mais très serviable. Bon courage !
Il lui remet une clé et monte dans sa voiture. Saïd regarde autour de lui avec appréhension et se dirige lentement vers l’une des classes. Mais dès qu’il entend la voiture démarrer, il abandonne sa valise et se met à courir derrière le directeur. Quand le directeur le voit se mettre en travers de son chemin, il s’arrête, visiblement contrarié :
DIRECTEUR :
Qu’est-ce qu’il y a encore ?
SAÏD :
Où est-ce que je vais habiter ?
DIRECTEUR :
Je n’en sais rien !
SAÏD (stupéfait) :
Comment ça ?
DIRECTEUR :
Dans le village, c’est exclu en tout cas. Pour les
villageois vous êtes des intrus. D’ailleurs, ils ont
l’habitude d’appeler les instituteurs des roumis !
SAÏD (stupéfait) :
Et alors ?
DIRECTEUR :
Tu me prends pour un directeur d’agence immobilière
ou quoi ? Je n’ai rien à te proposer en dehors de ma
compassion !
SAÏD (furieux) :
Je comprends maintenant pourquoi vous n’avez pas
accompagné Hamid jusqu’à son école. C’est un piège
que vous tendez donc aux jeunes, c’est ça ? Si c’est
comme ça, je vais faire un scandale, moi !
Puis il s’éloigne du directeur en marmonnant. Le directeur se précipite derrière lui et adopte un ton conciliant :
DIRECTEUR :
J’ai l’impression que tu as vite oublié que ta fiancée se
trouve pas loin d’ici.
SAÏD :
Je sais mais il y a des choses inacceptables.
DIRECTEUR :
Puisque tu m’es sympathique, je vais résoudre ton problème.
Je te permets de t’installer dans un coin de la salle de classe,
à la place de l’institutrice de l’année dernière.
SAÏD :
Ah bon !
DIRECTEUR :
Tu peux même disposer de ses affaires. Mais n’en parle à
personne, je ne suis pas censé savoir où tu habites.
Puis il monte dans sa voiture et démarre en trombe, provoquant un gros nuage de poussière derrière lui.
11
AKOUCHTIM. RUES. EXTERIEUR JOUR :
A la fin de la journée, Saïd se rend dans le village. Il découvre qu’il est de couleur ocre que ses maisons sont en pisé. A un moment donné, il rencontre un groupe d’hommes en train de discuter en berbère. Il s’arrête devant eux pour demander un renseignement mais ils ne lui prêtent aucune attention. L’un d’eux finit par lui signifier qu’il les dérange et lui fait signe de s’éloigner.
12
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Face aux pupitres, Saïd est installé derrière son bureau. A la lumière d’une bougie, il écrit une lettre à sa fiancée :
SAÏD :
Ma chère Hayat,
Avant de te révéler le lieu d’où je t’écris cette lettre et
comment j’ai réussi à obtenir ton adresse, je m’empresse
de t’annoncer ma visite au courant du week-end de la
semaine prochaine. Car tu me manques cruellement.
Sans toi, je m’en rends maintenant compte, je me sens
complètement démuni. Le parfum de ton corps me hante
sans arrêt. Mes mains me semblent superflues de ne
pouvoir te caresser. Mes lèvres, quant à elles, n’aspirent
qu’à te couvrir de baisers. Même ma virilité n’est plus
qu’un attribut insupportable…
Soudain, il s’arrête d’écrire à cause de l’extrême faiblesse de la lumière. Il lève le regard vers la bougie et surprend celle-ci, totalement consumée, en train de s’éteindre.
13
REVE. AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Brusquement, quelqu’un frappe à la porte. Réveillé en sursaut, Saïd allume une lampe à pétrole et tend l’oreille en se redressant. Les coups reprenant de plus belle, il se voit obligé de se lever.
En ouvrant la porte, il reste bouche bée. Devant lui, comme une apparition, se tient Hayat en personne. Les cheveux au vent, elle porte une robe légère qui brille au clair de lune et qui épouse la forme de son corps. Elle remarque son étonnement et éclate de rire.
Plus tard, installée à côté de Saïd, Hayat partage avec lui une bouteille de vin et lui annonce :
HAYAT :
Puisque tu as réussi à te libérer de la tutelle de ta mère,
je vais t’annoncer une grande nouvelle !
Elle lui prend la main et la pose sur son ventre à elle. Constatant qu’elle est enceinte, Saïd perd aussitôt le sourire. Il palpe le ventre arrondi et reste abasourdi. Hayat éclate de rire en disant :
HAYAT :
Tu vois, nous allons avoir un bébé !
SAÏD (abasourdi) :
Je ne comprends pas.
En guise de réponse, elle lui tend la main, l’aide à se lever et l’entraîne vers l’extérieur. Là, elle lui indique un homme planté devant eux. Celui-ci, la cinquantaine, a les cheveux grisonnants et les traits burinés. Gardant la tête baissée, il les observe du coin de l’œil en esquissant un sourire timide.
HAYAT :
Tu ne le reconnais pas ? Tu l’as déjà oublié ? Mais c’est
ton père !
SAÏD (abasourdi) :
Mon père ? Mais quel rapport avec ta grossesse ?
HAYAT (ironique) :
Comment ça ? Tu n’as rien deviné ? C’est lui le père
de notre bébé, pose-lui la question !
Troublé, Saïd s’approche lentement de l’homme et se met à le dévisager, incrédule. L’homme lui dit :
AMINE :
Tu vois, mon fils, contrairement aux allégations de ta
marâtre, je suis toujours prêt à voler à ton secours !
Saïd rebrousse aussitôt chemin et rejoint Hayat. Celle-ci sort de son sac à main la photographie déchirée du père et la montre à Saïd en disant :
HAYAT :
Tu vois, il a une cicatrice parce que tu as déchiré sa
photo, tu te rappelles ?
Perdant tout repère, Saïd attrape Hayat et l’entraîne vers l’intérieur de la classe en claquant la porte derrière lui. Fou de rage, il exige des explications :
SAÏD :
Explique-toi, je ne comprends rien à tout ça.
HAYAT :
Pourtant, c’est très simple. J’ai toujours désiré avoir un
enfant de toi. Et comme tu n’as pas été capable de m’en
faire un, j’ai sollicité le concours de ton père ! C’est du
pareil au même, puisqu’il s’agit du même sang, vrai ou
pas ?
SAÏD (troublé) :
C’est vrai… mais où veux-tu en venir ?
HAYAT :
Est-ce que tu ne serais pas jaloux de ton père par hasard ?
Si, je le vois parfaitement dans tes yeux !
En ce moment, des coups résonnent sur la porte. Saïd ne sait plus à quel saint se vouer. Hayat lui indique la porte en le défiant :
HAYAT :
Puisque tu sembles contester la véracité de mes propos,
alors cesse de te dérober et ouvre la porte. Ose pour une
fois ! Ose affronter notre fils !
14
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
En ouvrant la porte, Saïd trouve un enfant en face de lui. Il le dévisage avec méfiance et, encore sous l’effet du rêve agité, lui fait signe de partir :
SAÏD :
Va-t’en, tu n’es pas mon fils !
Après le départ de l’enfant, il se redresse et jette un regard étonné autour de lui, comme s’il venait de découvrir cet environnement pour la première fois, et rebrousse chemin en claquant la porte derrière lui.
15
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR AUBE :
Il écarte le rideau qui sépare la salle de classe en deux et se dirige, comme un somnambule, vers son lit défait. Là, dans ce coin qui lui sert de logement, il remarque une bouteille de vin et un verre, tous les deux vides. Après réflexion, il se met à se changer.
En ce moment, un jeune homme, la tête hirsute et le visage orné d’une barbe de quelques jours, s’approche de lui et lui tend la main en se présentant :
KAMAL :
Bonjour. Je m’appelle Kamal RJAFALLAH. Je m’occupe
du cours préparatoire et des cours élémentaires.
SAÏD :
Saïd. Saïd Mabrouk.
KAMAL :
Enchanté. Je dois t’avouer que je suis soulagé. J’avais
peur que le directeur m’envoie une jeune fille. Avec
toi, je suis sûr que nous allons nous entendre.
SAÏD :
Excuse-moi, je dois me changer.
KAMAL :
Je t’en prie.
Kamal se retire à reculons, en continuant à l’examiner du regard, visiblement très content d’avoir un nouveau collègue.
16
AKOUCHTIM. SALLE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
Saïd jette un regard sur les élèves attablés en face de lui, derrière leurs pupitres. Il constate que les filles sont moins nombreuses que les garçons et qu’ils portent tous des habits très modestes, parfois rapiécés.
Il s’assied sur le bord du bureau et semble hésiter. A la fin, il se décide à commencer. Il se racle la gorge et s’adresse aux élèves en arabe classique :
SAÏD :
Je m’appelle Saïd, Saïd MABROUK. J’arrive de la ville de
Casablanca, la capitale économique de notre pays.
L’un des élèves lève le doigt. Saïd lui donne la parole. Le garçon se lève et, avec un accent berbère prononcé, dit :
MOKHTAR :
Notre maîtresse de l’année dernière était de Marrakech.
SAÏD :
A propos, où se trouve la ville de Marrakech par rapport
à la ville de Casablanca ?
MOKHTAR :
Au Sud.
SAÏD :
Très bien. Je viens donc de Casablanca. Par conséquent,
je dois vous avouer que je ne connais pas votre région ni
vos traditions. Je ne connais pas non plus votre langue,
le tamazight. Ici, entre vous, vous parlez le tamazight. A
Casablanca, par contre, nous parlons l’arabe, l’arabe
dialectal qui est légèrement différent de l’arabe que je
suis en train d’utiliser maintenant, l’arabe classique qui
est la langue officielle de notre pays. C’est pourquoi nous
devons apprendre à le parler correctement. Nous devons
également apprendre la langue française pour pouvoir
communiquer avec les étrangers.
Les élèves l’écoutent avec beaucoup d’attention. Alors, il sourit avec satisfaction avant de conclure :
SAÏD :
Donc, je vais vous apprendre l’arabe et le français ainsi
que les autres matières prévues dans le programme. Mais,
en contrepartie, j’aimerais que vous m’aidiez à apprendre
le tamazight.
Et il prononce la dernière phrase en berbère. Surpris, les élèves se regardent entre eux et éclatent de rire.
17
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
A la fin de la matinée, les élèves sortent la classe. Saïd les suit du regard pendant qu’ils quittent la cour de l’école en courant et s’apprête à rejoindre sa » chambre » quand il voit Hamid se diriger vers lui.
18
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
Hamid, assis sur un pupitre, semble très malheureux. La tête baissée, il jette de temps en temps un regard furtif vers Saïd, en racontant :
HAMID :
…Donc, après avoir perdu la clé de la classe, je me
suis trouvé obligé de passer la nuit à la belle étoile,
dans la palmeraie, comme un vagabond, m’exposant
ainsi à la risée des villageois ! Evidemment, je n’ai
pas pu commencer les leçons, ce qui va certainement
déplaire au directeur.
SAÏD (riant) :
A ta place, j’aurais défoncé la porte.
HAMID :
Il n’en est pas question. Je ne peux pas courir le risque
de déplaire au directeur et de perdre ce travail. Alors,
il va falloir que tu m’aides.
SAÏD (riant) :
Mais je ne suis pas un serrurier, moi !
HAMID :
Arrête de te moquer de moi et prête-moi ta clé. Je te
promets de ne pas la perdre et de te la rendre dès
demain. Je le jure.
19
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
Hamid, très content, se dirige vers la haie qui entoure la cour de l’école en jetant de temps en temps un regard furtif vers Saïd. Celui-ci, appuyé contre le mur de sa classe, l’observe en souriant. Hamid arrive devant la haie et l’escalade. Mais il trébuche, tombe et se met à chercher quelque chose. Saïd devine aussitôt qu’il a perdu la clé et se met en colère :
SAÏD :
Quel étourdi. Il ne manquait plus que ça !
En ce moment, Hamid retrouve la clé et la brandit vers Saïd. Puis il le salue et s’éloigne en courant. Saïd le suit du regard quand il entend le grincement d’une porte. Il se tourne vers la classe où habite Kamal et voit un adolescent en sortir. Intrigué, il se met à l’observer en réfléchissant.
20
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Tout en préparant une boisson alcoolisée à base de Coca-Cola et de Rêve d’or, parfum bon marché, Kamal s’adresse à Saïd :
KAMAL :
Moi non plus, malgré les années passées ici, je n’ai pas
le droit de m’approvisionner à l’épicerie du village. Je
ne peux le faire que par l’intermédiaire d’un ancien élève
devenu berger, qui me rend d’autres services d’ailleurs.
Si tu veux, je peux le charger de ton marché.
SAÏD :
C’est lui qui t’a apporté ces boissons ?
KAMAL :
Il était là tout à l’heure. Grâce à lui, je peux de temps en
temps préparer ce breuvage. Tu verras, c’est une boisson
qui ne manque pas de caractère. Le jour où tu voudras te
saouler la gueule, parce que tu es heureux comme moi ce
soir ou déprimé comme tu sembles l’être, eh bien, tu ne
trouveras rien d’autre. Le vrai vin est une denrée très rare
dans ce bled et puis, naturellement, il coûte la peau des
fesses !
Puis il remplit deux verres. Saïd prend le sien, en goûte et fait une grimace. Kamal, quant à lui, avale son verre d’un seul trait.
KAMAL :
Du courage, mon vieux. Tu verras, c’est notre meilleur
remède contre la déprime.
SAÏD :
Je suis peut-être un peu déprimé ce soir, mais ce sera fini
le week-end prochain.
KAMAL (étonné) :
Tu m’étonnes, le week-end ici est la période la plus
déprimante de la semaine ! C’est celle que choisissent
les instits pour se suicider, tu ne le savais pas ?
SAÏD (inquiet) :
Pourquoi donc ?
KAMAL (souriant avec amertume) :
Va savoir. Il y a mille raisons à ça : l’insatisfaction, le
rejet, la solitude…
SAÏD (l’interrompant) :
La solitude, en tout cas, ne pourra pas m’affecter, moi.
Justement, le week-end, je vais retrouver ma fiancée à
Tassoultant.
En entendant le nom de Tassoultant, Kamal ne peut s’empêcher de sourire et de poser la question :
KAMAL :
Tassoultant, dis-tu ?
Saïd ne comprend pas l’attitude de son collègue. Voyant qu’il est perplexe, Kamal trace quelques lignes sur une feuille de papier et lui explique :
KAMAL :
A vol d’oiseau, Tassoultant n’est pas très loin d’ici. Mais
la piste traverse la montagne. Elle est donc très escarpée
et très sinueuse.
SAÏD (déçu) :
Comment faire alors puisqu’il n’y a pas de transport en
commun ?
KAMAL :
L’unique solution pour toi, c’est de tomber sur une jeep.
Si seulement leur foutu souk tombait le week-end.
SAÏD :
Saoule-moi encore, je ne pige que dalle à cette connerie !
Plus tard, Saïd, très éméché, dort en ronflant. Kamal lui déboutonne la chemise puis la braguette et se met à le caresser. Saïd se réveille soudain et l’attrape en flagrant délit. Il le fixe d’un regard furibond et le repousse sans ménagement en s’écriant :
SAÏD :
Qu’est-ce que tu fais, merde ? T’es dingue ou quoi ?
KAMAL (suppliant) :
Je t’en supplie, ne sois pas cruel ! Ne sois pas une
Brute !
Saïd, hors de lui, se redresse et s’apprête à le gifler. Il y renonce et le repousse de nouveau en criant :
SAÏD :
Tu me prends pour qui, espèce de con ! Je vais te casser
la gueule, moi !
KAMAL (désespéré) :
Ce n’est pas en me cognant que tu vas me décourager,
au contraire.
SAÏD :
Ta gueule, espèce de…
KAMAL (suppliant) :
Après tant d’années de solitude, j’espérais…
SAÏD (l’interrompant) :
La ferme, merde !
Kamal baisse la tête et se met à pleurer en silence. Saïd se détourne de lui, en proie à une fureur sourde. Puis, il l’observe du coin de l’œil et finit par lui taper sur l’épaule en disant :
SAÏD (perplexe) :
Fous-le camp, je ne veux plus te voir. Je t’en prie,
va-t’en, rentre chez toi.
Kamal s’essuie les yeux en poussant un profond soupir et s’en va. Saïd le suit du regard puis se met à hocher la tête, visiblement affecté.
21
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
Saïd efface le tableau noir, inscrit la date et le titre de la leçon puis se tourne vers les élèves.
SAÏD :
Nous allons commencer par une interrogation au sujet
de la leçon précédente. D’après la Constitution, est-ce
qu’un paysan a les mêmes droits qu’un citadin ?
Les élèves se regardent puis commencent à lever le doigt les uns après les autres. Saïd désigne l’un d’eux.
MOKHTAR :
Oui, maître.
SAÏD :
Très bien. Maintenant, répondez à cette question :
est-ce qu’un paysan de votre village et un paysan
d’un autre village ont-ils les mêmes droits ?
ALI :
Oui, maître.
MOHAMMAD :
Non, maître.
FATIMA :
Maître, ça sent le brûlé !
Saïd s’élance immédiatement vers le fond de la classe et disparaît derrière le rideau de sa » chambre « , suivi du regard par tous les élèves. Certains parmi eux se mettent à glousser. Saïd, trouvant son ragoût de légumes en partie brûlé, essaie de sauver la partie épargnée en pestant :
SAÏD :
Merde, merde !
22
AKOUCHTIM. RIVIERE. EXTERIEUR JOUR :
Au bord de la rivière, Saïd est en train de récurer ses ustensiles de cuisine quand Kamal le rejoint. Saïd lui sourit en disant :
SAÏD
Merci pour les provisions.
KAMAL (hésitant) :
Est-ce que tu ne m’en veux pas ? J’étais occupé tout à
l’heure, c’est pourquoi je ne t’ai pas ouvert la porte…
SAÏD :
A propos de porte, je ne sais pas ce qui m’est arrivé
cette nuit. En me levant le matin, j’ai trouvé la porte
bloquée par des pupitres ! C’est dingue !
KAMAL (hésitant) :
Tu ne te souviens de rien, n’est-ce pas ?
SAÏD :
Il m’a semblé avoir rêvé que ma fiancée Hayat m’a rendu
visite. Je me rappelle vaguement avoir ressenti des caresses
sur les cuisses. Un rêve quoi.
Kamal essuie du revers de la main les larmes qui se bousculent dans ses paupières et se lève. Saïd lève le regard vers lui et ne comprend pas cette tristesse subite.
SAÏD :
Qu’est-ce que tu as ?
KAMAL :
Je ne comprends pas pourquoi lorsque les choses semblent
sur le point de s’arranger, aussitôt des difficultés nouvelles
surgissent.
Et il s’apprête à partir. Saïd tente de le retenir mais il lui écarte la main et s’éloigne d’un pas pressé.
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AKOUCHTIM. CHAMBRE DE KAMAL. INTERIEUR JOUR :
Affalé sur son lit, Kamal semble désespéré. Il hoche tristement la tête et se met à se plaindre :
KAMAL :
Il me pousse au désespoir et ne s’en rend même pas
compte. Il souffre pour l’amour d’une garce perdue
dans je ne sais quelle montagne, alors que l’amour
est partout, à portée de la main… Est-ce que je ne
suis pas digne d’être aimé, moi ? Pourquoi pas ?
24
REVE. PISTE DE TASSOULTANT. EXTERIEUR JOUR :
Saïd dort, appuyé contre un rocher, au bord d’une piste. Une jeune femme s’approche de lui et se met à le secouer. Il se réveille en sursaut et reste bouche bée. C’est Halima. Elle porte une robe décolletée en soie imprimée et des lunettes de soleil. Il se redresse aussitôt et tombe dans ses bras en disant :
SAÏD :
Tu ne cesse de me surprendre.
HALIMA :
Je te surprends, perce que, moi, je n’arrête pas d’avancer.
Elle se libère de son étreinte, enlève ses lunettes pour l’examiner et ne peut s’empêcher d’éclater de rire.
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REVE. ROUTE DE TASSOULTANT. EXTERIEUR JOUR :
Halima, très joyeuse, conduit la jeep, observe Saïd, assis à côté d’elle, et lui dit en riant :
HALIMA :
Je suis contente de te voir quitter ce bled pourri.
SAÏD :
Je me rends à Tassoultant pour…
HALIMA (l’interrompant) :
Rassure-toi, j’ai compris qu’il est temps pour toi d’avoir
une femme à tes côtés. C’est d’ailleurs une nécessité car
les organes qui restent sans activité, s’étiolent rapidement !
SAÏD :
A ce que je vois, ça marche pour toi. Tu as changé
de boulot ou quoi ?
HALIMA (riant) :
En effet, je me suis remariée. Devine avec qui. Avec
le caïd de Tassoultant ! Un ancien coco comme toi !
SAÏD (intéressé) :
Est-ce que je peux te demander un service ?
HALIMA :
Ne te tracasse pas, j’ai déjà pris les dispositions nécessaires.
Je t’ai muté à Tassoultant pour rejoindre Hayat, c’est ce
que tu veux ? (Riant de nouveau) En ce qui concerne ton
père, eh bien je vais te faire une grande révélation mais tâche
de ne pas tomber dans les pommes !
Soudain, Saïd semble remarquer quelque chose d’inquiétant. Son sourire s’évanouit et il se met à fixer Halima d’un regard méfiant.
SAÏD :
Où me conduis-tu ?
Halima le toise d’un drôle de regard puis coupe le contact pour arrêter la jeep. Saïd quitte précipitamment le véhicule et se lance vers la rivière en crue qui coupe la route et se tourne vers Halima qui vient de le rejoindre et lui crie :
SAÏD :
Tu l’as fait exprès pour m’empêcher de rejoindre Hayat,
avoue-le !
HALIMA :
T’es dingue ou quoi ? Réveille-toi à la fin si tu veux
voir la réalité en face !
SAÏD :
Pourquoi tu te mets toujours en travers de mon chemin,
pourquoi ?
Puis il se détourne d’elle, s’assied au bord de l’eau et se met à enlever ses
chaussures pour traverser la rivière. En ce moment, il entend la voiture démarrer en trombe et se retourne. Il la voit s’éloigner rapidement et se met à crier :
SAÏD (criant) :
Reviens ! Reviens !
26
PISTE DE TASSOULTANT. EXTERIEUR JOUR :
Saïd, au bord de la piste de Tassoultant, est en train de dormir en s’appuyant sur un rocher, sans s’arrêter de crier :
SAÏD :
Reviens ! Reviens !
Soudain, Fifi s’approche de lui. Elle se penche pour lui caresser le visage en lui chuchotant :
FIFI :
Je suis revenue, mon chéri ! Me voilà !
Saïd se réveille en sursaut. Jilali Kabous éclate aussitôt de rire et l’aide à se redresser en disant :
JILALI :
Viens avec nous si tu veux t’amuser un peu. Tu dois
en avoir drôlement besoin. Je connais les souffrances
des instits dans cet enfer. Si tu viens, Fifi s’occupera
de toi, c’est une vraie auto-école !
SAÏD (gêné) :
Non, je ne peux pas.
JILALI :
T’as besoin de l’autorisation maternelle ou quoi ? (Se
tourne vers Fifi) Je parie qu’il est encore puceau ( Il
éclate de rire et regarde Saïd) Je présume que ton père
n’a pas eu le temps de t’initier, vrai ou pas ?
SAÏD :
Celui-là, je t’en prie, ne m’en parle pas.
JILALI (riant) :
T’as qu’à trouver un autre paternel, si le tien n’a pas
été à la hauteur ! Allez, viens !
Jilali éclate de nouveau de rire, met le bras sur l’épaule de Fifi et l’entraîne avec lui vers son estafette.
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AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
En s’approchant de l’école, Saïd lève les yeux et découvre une jeep stationnée dans la cour. Intrigué, il regarde autour de lui et voit un homme. Celui-ci, lui tournant le dos, est en train de fumer une cigarette en observant la vallée baignée par la lumière du soleil couchant. Il s’avance vers lui quand, brusquement une voix féminine le fait sursauter
HALIMA :
Hé toi, quand vas-tu finir d’errer comme ça ?
Il fait demi-tour, les yeux dilatés d’inquiétude, et voit Halima qui lui fait signe d’approcher. Il jette un regard furtif vers l’homme qui n’a pas changé de position et s’élance vers elle. Quand il s’approche d’elle, elle lui jette son manteau, celui qu’il avait abandonné en quittant Casablanca. Il le laisse tomber et l’entoure de ses bras en reposant la tête sur son épaule. Mais elle demeure impassible. Se rendant compte de son mécontentement, il lève les yeux vers elle. Elle le regarde droit dans les yeux et garde le silence.
SAÏD :
Maman, tu m’as beaucoup manqué.
HALIMA (méfiante) :
Plaît-il ?
SAÏD :
C’est vrai, je le jure.
HALIMA :
C’est pourquoi tu m’as quittée, c’est ça ?
D’avoir à se justifier devant elle, en présence de l’inconnu, semble l’humilier et lui ôter toute capacité de résistance. Devinant son désarroi, Halima l’attrape par la main et lui chuchote à l’oreille :
HALIMA :
Je répugne à étaler notre linge sale en public, alors
épargne-moi cette épreuve humiliante. A présent,
tu vas me faire le plaisir de ramasser rapidement tes
affaires et de rentrer avec moi à Casa, compris ,
SAÏD (inquiet) :
Mais, maman…
HALIMA (l’interrompant, en colère) :
C’est cette garce de Hayat qui te retient ici, avoue-le.
Comment peux-tu t’accrocher à ce point à elle alors
qu’elle ne s’est pas privée de m’insulter en ta présence ?
SAÏD (désemparé) :
Laisse-moi t’expliquer…
HALIMA (l’interrompant, en colère) :
M’expliquer quoi ? Tu me prends pour qui ? Pour une
folle peut-être ?Je me rends compte maintenant que cette
garce a non seulement jeté son dévolu sur toi, mais
qu’elle a en plus semé le trouble dans ton esprit, sans
que tu t’en rendes compte. Par conséquent, il n’y a qu’une
seule issue, c’est de te dépêcher de ramasser tes cliques et
tes claques et de monter dans la jeep !
Le chauffeur de la jeep, qui s’est approché d’eux sans qu’ils s’en aperçoivent, interrompt brusquement Halima et, sur un ton sec, lui lance :
CHAUFFEUR JEEP :
C’est pas mes oignons, mais si vous allez continuer à
tourmenter ce pauvre gars vous aurez à passez la nuit
dans ce trou, sans moi et ma bagnole, cela va sans
dire ! A présent, c’est à vous de décider !
Cette intervention intempestive semble avoir déstabilisé Halima. Elle jette sur le chauffeur un regard furibond puis se détourne de lui en disant :
HALIMA :
D’accord. Nous allons bientôt partir.
CHAUFFEUR JEEP (grognon) :
J’aime mieux ça !
Devenu indécise, elle suit d’un regard méprisant le chauffeur qui s’est dirigé vers la jeep puis se tourne vers Saïd et lui annonce en appuyant sur les mots :
HALIMA :
Bon, d’accord. Je peux comprendre que tu ne sois pas
en état de rentrer avec moi en ce moment. Mais je
veux te voir obligatoirement à la maison le week-end
prochain, compris ?
SAÏD (soulagé) :
Bien sûr, maman.
HALIMA :
A présent, rentre chez toi. Je ne veux pas te voir dehors
à cette heure-ci.
Il s’éloigne d’elle et se dirige vers sa classe d’un pas hésitant. Mais elle le rappelle :
HALIMA :
Hé, où vas-tu ?
Il pivote sur lui-même et la regarde avec inquiétude. Elle s’approche de lui d’un pas alerte et demande :
HALIMA (méfiante) :
Qu’est-ce que tu vas faire dans la classe ? C’est là où
tu habites ou quoi ?
SAÏD (effrayé) :
Voyons, maman !
Se trouvant piégé, il se voit contraint de se diriger vers le village. Halima le surveille en fronçant les sourcils et s’installe à côté du chauffeur qui démarre aussitôt.
28
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Saïd, installé à son bureau, est en train d’écrire une lettre, éclairé par une lampe à pétrole :
SAÏD :
Chère Hayat,
Samedi dernier, je me suis pointé à l’aube au bord de
la piste de Tassoultant dans l’espoir de trouver un
véhicule capable de me conduire auprès de toi, mais
en vain.
Devant cette impasse, ma mère n’aurait pas résisté
à la tentation de faire de l’esprit en me défiant de
planer comme un oiseau pour te rejoindre, sachant
que j’aspire à voler de mes propres ailes. Comme tu
vois, je peux dorénavant parler d’elle en toute sérénité.
Elle finira, j’en suis persuadé, par céder à la nécessité
de ce qui doit s’accomplir. Je dois avouer toutefois que
je perds encore un peu mes moyens en sa présence.
Est-ce à cause d’un respect excessif à l’égard de je ne
sais quelle tradition ? Est-ce de peur de plus bénéficier
de son amour…pour le restant de ma vie ? Comment
savoir ? L’incertitude que je ressens dans les moments
les plus cruciaux de ma vie est probablement la
conséquence d’une sorte de manque, d’incomplétude…
Mais cela ne me fait plus peur comme avant, car il y a
Désormais une lueur d’espoir qui pointe à l’horizon…
29
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Pendant que l’orage bat son plein à l’extérieur, Saïd, emmitouflé dans une couverture chaude, est installé de nouveau à son bureau pour poursuivre la rédaction de la même lettre :
SAÏD :
C’est cette maudite pluie qui continue à tomber depuis
quelques jours, me tenant ainsi à l’écart du monde, qui
m’a empêché de terminer cette lettre…
30
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Saïd, attablé au même bureau, reprend la rédaction de la même lettre :
SAÏD :
En tout cas, même s’il paraît que nul ne peut franchir
la frontière qui le sépare d’autrui, comme disait notre
prof de philo, moi j’ai l’espoir d’abolir cette frontière en
m’abandonnant à toi, en me réfugiant auprès de toi…
Le jour où cela se produira, où tu voudras que cela se
produise, ce jour-là aucune autre femme…
En ce moment, il entend quelqu’un frapper à la porte. Il cesse d’écrire, regarde sa montre et tend l’oreille, intrigué. Les coups reprennent plus forts. Il s’approche de la porte et demande :
SAÏD :
Qui est là ? Kamal ?
JILALI (off) :
Grouille-toi, c’est Jil !
SAÏD :
Qui est-ce ?
JILALI (off) :
Quel con ! C’est Jil, Jilali quoi !
Saïd, étonné, tend la main pour ouvrir la porte en souriant.
31
AKOUCHTIM. ESTAFETTE. EXTERIEUR NUIT :
Jilali ouvre la porte coulissante de l’estafette, pousse Saïd vers l’intérieur et referme derrière lui avant de regagner son siège de conducteur.
32
AKOUCHTIM. ESTAFETTE. INTERIEUR NUIT :
En s’installant sur un coussin, Saïd découvre qu’il est en présence de trois personnes : Fifi, maquillée à outrance, l’accueille avec un large sourire et lui verse un verre de vin ; un jeune homme, la trentaine, tient un verre à moitié vide à la main et un vieillard, emmitouflé dans une djellaba. Ce dernier le regarde de travers et se détourne de lui pour tendre son verre vers la jeune fille.
Plus tard, Fifi fait un clin d’œil à Saïd puis lui tend la main et l’entraîne avec elle derrière un rideau qui sépare l’estafette en deux parties, la partie bar et la partie lupanar. Puis, elle entreprend de lui ôter ses vêtements. Surpris, il tente de lui résister. Pendant ce temps, dans la partie bar, le vieillard tend l’oreille et essaie d’écarter le rideau. Son jeune compagnon, déjà bien éméché, l’en empêche en lui criant :
JEUNE HOMME (en colère) :
Cesse de faire l’imbécile et attend patiemment ton tour.
En tout cas, même si tu verses des larmes de sang, tu
Ne passeras pas avant moi !
Derrière le rideau, Fifi, qui a réussi à débarrasser Saïd de sa veste et sa chemise, s’en prend à son pantalon. Soudain, Jilali se met à crier :
JILALI (off) :
Arrêtez ! Rhabillez-vous tout de suite !
FIFI :
Qu’est-ce qui se passe ?
JILALI (off) :
Dépêchez-vous, les gendarmes vont nous tomber dessus !
Saïd, effrayé, se met rapidement à se rhabiller en demandant :
SAÏD :
Et moi, qu’est-ce que je vais faire ?
Fifi, voyant qu’il est désemparé, le prend par la main et le conduit jusqu’à la portière arrière de l’estafette. Pendant que la voiture démarre, elle ouvre la portière et pousse Saïd dehors.
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PISTE DE TASSOULTANT. EXTERIEUR NUIT :
Malgré la douleur causée par la chute, Saïd se redresse aussitôt et se met à courir pour échapper à la vigilance des gendarmes.
34
CASABLANCA. APPARTEMENT MABROUK. INTERIEUR NUIT :
Halima se réveille en sursaut, regarde autour d’elle et tend l’oreille. Après, elle se lève et se dirige vers la fenêtre. Elle l’ouvre puis se penche vers l’extérieur et se laisse mouiller par la pluie qui semble lui procurer un plaisir certain.
35
TASSOULTANT. EXTERIEUR JOUR :
Saïd, visiblement fatigué, se dirige lentement vers Tassoultant, un petit village ocre surplombé par une montagne dont le sommet est couvert de neige.
36
TASSOULTANT. RUE. EXTERIEUR JOUR :
Dans une rue, Saïd accoste un passant et lui demande de le renseigner sur Hayat, l’institutrice du village.
37
TASSOULTANT. MAISON DE HAYAT. EXTERIEUR JOUR :
Hayat ouvre la porte, voit Saïd planté devant elle et le fixe d’un regard plein de ressentiment. Ils restent pendant un long moment l’un en face de l’autre, sans rien dire. A la fin, il fait un pas et se blottit contre elle. Elle reste impassible mais ne peut s’empêcher de murmurer :
HAYAT (murmurant) :
Salaud ! T’es un vrai salaud !
Puis elle l’abandonne et se rend dans sa chambre. Il la suit du regard et referme la porte derrière lui.
38
TASSOULTANT. MAISON DE HAYAT. INTERIEUR JOUR :
En pénétrant dans la chambre, Saïd trouve Hayat assise sur le bord du lit, lui tournant le dos. Désemparé, il s’adosse à la porte de la chambre et lui dit :
SAÏD :
Je t’ai écrit une lettre.
Il sort la lettre de la poche de sa veste, s’approche de Hayat et la lui remet. Sans se tourner vers lui, la jeune fille tend la main pour récupérer la lettre. Elle la déplie, la parcourt rapidement du regard et la laisse tomber par terre. Il se précipite pour la ramasser et semble ne pas comprendre son attitude. Alors, il lui demande :
SAÏD :
Est-ce que tu as reçu ma première lettre ?
HAYAT (furieuse) :
C’est la lettre la plus incohérente et la plus déprimante
que j’aie jamais reçu de ma vie !
SAÏD (stupéfait) :
Quoi ? Tu…
HAYAT (l’interrompant en se levant) :
Au lieu de rester à Casa pour m’extraire de ce trou, tu
n’as rien trouvé de mieux à faire que de venir t’enterrer
à côté de moi ! Et tu souhaites en plus que j’explose de
joie ! Tu as perdu la tête ou quoi ?
SAÏD (troublé) :
Au contraire, j’étais persuadé que tu allais me féliciter
d’avoir quitté…ma mère !
HAYAT (furieuse) :
Mais je me fous de ta mère, moi, si tu veux le savoir !
Perturbé par la violence de sa réaction, Saïd s’éloigne d’elle et va s’affaler sur une banquette de l’autre côté de la chambre. Hayat, après un moment de silence, devient plus calme. Elle se dirige vers lui en disant :
HAYAT :
Elle m’a rendu visite la semaine dernière. Elle s’est
efforcée de m’expliquer qu’elle s’est investie en toi
ou quelque chose dans ce genre. Elle n’a pas cessé
de répéter que tu constitues sa principale raison de
vivre et qu’elle n’acceptera jamais de te partager
avec une autre femme, d’autant plus qu’elle…
Saïd semble trouver des difficultés à suivre le récit de Hayat. Il voit par contre ses traits changer constamment d’expression mais ne réussit guère à comprendre où elle voulait en venir. Au lieu de l’écouter, il se met à réfléchir :
SAÏD (monologue intérieur) :
Qu’est-ce qu’elles me veulent toutes les deux ? Pourquoi
refusent-elles de m’accepter tel que je suis ? Pour quelles
raisons chacune d’elles s’acharne-t-elle à ne percevoir en
moi que la relation supposée me lier à l’autre ? Pourquoi
d’ailleurs faudrait-il que je sois nécessairement attaché à
l’une ou à l’autre ? Est-ce que c’est ça le but de la vie, la
rançon du bonheur ?
Soudain, il s’aperçoit que Hayat est en train de le menacer avec un couteau de cuisine en criant :
HAYAT (criant) :
Je suis prête à te planter ce couteau dans le ventre et nul
ne pourra me soupçonner de quoi que ce soit, car personne
n’en saura rien !
Il la repousse sans ménagement et s’éloigne d’elle vers le fond de la chambre. Mais au lieu de foncer sur, elle laisse tomber le couteau et reprend d’une voix triste :
HAYAT :
Elle a subitement lâché le couteau et elle est partie en
claquant la porte ! Je suis certaine à présent qu’elle
serait capable de tout quand elle est en proie à son
hystérie ! Une femme qui se met dans un tel état
ne peut être mue uniquement par l’amour maternel !
(Emue) Je ne suis nullement convaincue par la
justesse de sa cause, mais étant donné la souffrance
que cela semble lui occasionner, je ne peux plus me
permettre de la juger !
En ce moment quelqu’un frappe à la porte. Elle fait signe à Saïd de ne pas bouger et quitte la chambre. Saïd s’approche de la fenêtre, s’assied sur le bord du lit et se met à l’épier. Il la voit ouvrir la porte et parler avec un jeune homme :
HAYAT (off) :
Désolée, tu ne peux pas prendre le petit déjeuner
avec moi !
JAMAL (off) :
Laisse-moi au moins voir sa gueule !
HAYAT (off) :
Rentre chez toi et ne te fais pas de soucis.
JAMAL (off) :
J’ai une envie folle de l’écraser comme une punaise !
HAYAT (off) :
Je ne veux pas de scandale. Allez, rentre chez toi et
fais-moi confiance !
Elle referme la porte derrière son interlocuteur et rejoint Saïd avec un plateau de petit déjeuner. Elle pose le plateau à côté du lit et s’assied derrière Saïd. Elle l’observe pendant un moment puis enlève son chemisier et l’entoure de ses bras en murmurant :
HAYAT (murmurant) :
Prends-moi dans tes bras !
Mais il reste impassible, le regard triste et les larmes aux yeux. Voyant son état, elle baisse les bras, se lève et lui ordonne :
HAYAT :
Va-t’en !
39
TASSOULTANT. PISTE. EXTERIEUR JOUR :
Pendant qu’il marche comme un somnambule, Saïd entend le bruit d’une voiture mais n’y prête guère attention.
Au bout d’un moment, une Mercedes le rattrape et s’arrête à côté de lui. Le conducteur lui ouvre la portière et lui fait signe de monter. Saïd le regarde avec une certaine appréhension et finit par prendre place à côté de lui. Le conducteur démarre et, en l’observant du coin de l’œil, lui pose la question :
JAMAL :
Moi, je suis Jamal. Et toi ?
SAÏD (machinalement) :
Moi ? Saïd.
JAMAL :
C’est pas la grande forme. Des soucis ?
SAÏD (machinalement) :
Des soucis ? C’est visible ?
JAMAL :
Je parie qu’il s’agit d’une histoire de cul, n’est-ce pas ?
En tout cas, tu as de la chance de m’avoir rencontré. Tu
verras, tu ne le regretteras pas !
40
OUARZAZATE. BAR D’HOTEL. INTERIEUR NUIT :
Appuyé au comptoir du bar, Saïd est déjà assez éméché. Il boit d’un trait le reste de sa bière et se tourne vers la barmaid :
SAÏD (ivre) :
Donne-moi quèque chose d’plus fort.
BARMAID (riant) :
Qu’est-ce qui vous arrive à vous instits ? C’est l’air du
coin qui ne vous convient pas ou quoi ? Toi, de toute
façon, t’as subi un charme, ça se voit ! Mon frère, qui
était instit comme toi, a disjoncté ! J’ai débarqué pour
m’occuper de lui et je me suis retrouvée derrière ce
comptoir ! Le destin, quoi !
SAÏD (ivre) :
Soif ! pitié !
Jamal rejoint Saïd, fait signe à la barmaid de le servir et se penche vers lui en disant :
JAMAL (avec malice) :
C’est donc à cause de cette garce dont tu m’as parlé
que tu es comme ça, c’est ça ? Mais pourquoi tu es
malheureux puisque tu l’as eue ?
SAÏD (ivre) :
Mais non, c’est elle qui m’a eu !
La barmaid sert à Saïd une autre bière et s’apprête à lui adresser la parole. Jamal lui fait aussitôt signe de s’éloigner. Saïd avale la moitié de son verre d’un seul trait. Jamal l’observe avec satisfaction et lui demande avec insistance :
JAMAL (avec malice) :
Dis-moi, comment elle t’a eu, cette garce ?
SAÏD (ivre) :
J’veux plus en parler.
JAMAL (impatient) :
Si, au contraire, tu vas m’en parler. Tu sais pourquoi ?
Parce que je suis ton ami !
SAÏD (ivre) :
Dans ce bled, point d’amis.
JAMAL (énervé) :
Cesse de déconner, tu vas finir par m’énerver. Tu oublies
que c’est moi qui t’ai ramené ici et t’ai payé à boire ? Et
en plus, si tu es coopératif, je t’offrirai une jolie nana pour
toute la nuit, d’accord ? Alors, dis-moi, si tu as réussi à
t’envoyer en l’air cette garce de Hayat, vas-y !
SAÏD (ivre) :
Elle m’a fait vivre l’moment l’plus délicieux d’ma vie,
l’plus mortel auusi, car elle m’a tou’d’suite abandonné
pour un imbécile de fils de caïd ! T’as pigé, connard ?
Ne pouvant plus se retenir, Jamal se jette brutalement sur Saïd et lui saute au collet.
41
OUARZAZATE. CHAMBRE D’HOTEL. INTERIEUR NUIT :
Jamal, fou de rage, assène une violente gifle à Saïd, complètement ivre, et l’envoie s’effondrer sur le lit, en continuant à maugréer :
JAMAL (maugréant) :
Je vais te montrer, moi, le moment le plus délicieux
de ta putain de vie, espèce d’andouille !
SAÏD (ivre) :
Vas-y, connard ! Vas-y, assassin !
Jamal sort un canif et fonce sur Saïd. Il lui met la lame sur la gorge et se met à crier :
JAMAL (criant) :
T’as osé sauté ma future femme ! T’as osé salir la
femme que mon père m’a choisie pour épouse, espèce
de minable ! Je vais t’émasculer, moi, tu vas voir !
Se rendant compte du danger qui le menaçait, Saïd repousse Jamal d’un violent coup de pied et l’envoie ainsi se cogner contre le mur avant d’atterrir par terre.
42
CASABLANCA. APPARTEMENT MABROUK. INTERIEUR NUIT :
Halima ouvre lentement les yeux et tend l’oreille. Croyant entendre quelqu’un frapper à la porte, elle quitte précipitamment le lit et se dirige vers la porte.
43
CASABLANCA. PALIER MABROUK. INTERIEUR NUIT :
Elle sort sur le palier, regarde autour d’elle puis descend quelques marches de l’escalier et se penche pour appeler :
HALIMA :
Saïd ! Saïd !
Ne recevant aucune réponse, elle s’affale sur l’une des marches et se recroqueville sur elle-même en pleurant.
44
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
Saïd, , ouvre la porte de la salle de classe et s’adosse contre le mur pour ne pas perdre l’équilibre. Enveloppé dans une couverture chaude et le visage en sueur, il fixe du regard la jeune fille qui se tient devant lui. Svelte, les lèvres sensuelles, elle porte le costume traditionnel de la région mais avec une certaine négligence étudiée.
FATY :
Bonjour, maître.
SAÏD :
Bonjour.
FATY :
Est-ce que je peux parler en français ? Voilà. Mon
cousin n’a pas assisté aux leçons de la semaine dernière
à cause d’une grippe. Je voudrais donc vous demander
de m’indiquer les leçons à réviser avec lui pour qu’il
soit à jour. D’accord ?
SAÏD (embarrassé) :
Est-ce que vous pouvez répéter…
FATY (souriant) :
C’est à propos de l’absence de mon cousin Ali.
Comme s’il venait de remarquer la présence du garçon, il se penche vers lui tend la main pour lui caresser le visage. Mais, ce faisant, il perd l’équilibre et s’affale
devant la jeune fille. Celle-ci l’aide à se relever et, d’une main experte, lui palpe le front en sueur et déclare :
FATY :
Vous avez attrapé froid.
45
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
Elle le conduit à son lit et l’aide à se coucher. Ensuite, parle à Ali en berbère puis s’adresse en français à Saïd :
FATY :
Je reviens tout de suite.
Après son départ, Saïd fait signe à Ali de s’approcher et lui demande :
SAÏD :
Dis-moi, comment s’appelle ta cousine ?
ALI :
Fatima, maître.
SAÏD :
Où habite-t-elle ?
ALI :
Chez nous, maître.
SAÏD :
Mais avant ?
ALI :
Je ne sais pas, maître.
SAÏD :
Elle va rester chez vous ?
ALI :
Je ne sais pas, maître.
Saïd finit par se mettre en colère. Il se redresse sur les coudes et toise le jeune garçon d’un regard peu amène en s’écriant :
SAÏD (en colère) :
Qu’est-ce que tu sais alors, merde !
Ali ne comprend pas la raison de sa colère. Il s’assied sur le bord du lit et baisse le regard. Saïd, quant à lui, ne peut s’empêcher d’essayer de nouveau :
SAÏD :
Tu es pourtant un garçon intelligent. Qu’est-ce qui
t’arrive alors ? Est-ce qu’elle… N’en parlons plus !
Il hoche nerveusement la tête et se détourne d’Ali. Il repose la tête sur l’oreiller, ferme les yeux et finit par plonger dans le sommeil.
Plus tard, Faty revient en apportant des médicaments avec elle. Elle réveille Saïd et lui explique la posologie des médicaments :
FATY :
N’oubliez pas. Trois comprimés par jour, après les
repas et deux cuillerées à soupe de sirop, une le
matin et une le soir. Alors, bon rétablissement et
à demain.
Elle se lève, fait signe à Ali et se dirige vers la sortie. Saïd lève la main pour indiquer qu’il veut demander quelque chose, mais elle ne le voit pas.
46
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Saïd, assis dans son lit, mange une soupe chaude. Kamal, assis en face de lui, un pull-over rouge autour du cou, le met au courant de la nouvelle situation dans la région :
KAMAL :
Il paraît que notre village est entré en conflit avec le
village voisin. Tu sais pourquoi ? A cause de l’eau.
Par conséquent, le caïd a annulé le souk hebdomadaire
et a fermé l’école. Il faut dire que ça tombe bien
pour toi.
SAÏD :
En effet.
KAMAL :
Mais la meilleure, c’est qu’il a interdit l’accès à
la région.
SAÏD :
Quelle idée !
KAMAL :
Cette situation, à mon avis, va te rendre un énorme
service, tu ne crois pas ?
SAÏD :
Comment ça ?
KAMAL :
T’as rien pigé ? Ta marâtre ne pourra pas venir
t’embêter maintenant !
SAÏD :
Tu crois ?
KAMAL :
Evidemment.
SAÏD :
T’as raison, je n’y ai pas pensé. Il faut espérer que
le conflit s’éternise alors ?
Kamal se lève, enlève son pull-over rouge et le remet à Saïd en disant :
KAMAL :
Prends ce pull, tu vas en avoir besoin.
SAÏD :
Merci beaucoup.
KAMAL :
Si tu as besoin d’autre chose, n’hésite pas à me
le faire savoir. A demain.
47
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
Le lendemain matin, Saïd ouvre les yeux et voit Ali s’approcher de lui en tenant dans la main un plat de crêpes. Il se redresse et semble déçu.
SAÏD :
Pourquoi ta cousine n’est pas venue avec toi ?
Je suis encore malade, tu sais.
Ali semble embarrassé. Il lui remet le plat et reste debout, ne sachant pas quoi entreprendre. Saïd insiste :
SAÏD :
Il faut qu’elle revienne pour…m’examiner de
nouveau. Est-ce que tu pourras le lui dire ?
ALI :
Oui, maître.
SAÏD :
Mais tu ne m’as pas dit pourquoi elle n’est pas
venue avec toi.
ALI :
Elle est partie…
SAÏD (l’interrompant) :
Déjà ?
ALI :
Elle est partie à Ouarzazate pour téléphoner à
ses parents.
48
OUARZAZATE. CABINE TELEPHONIQUE. EXTERIEUR JOUR :
Faty parle au téléphone dans une cabine située sur un grand boulevard de la ville de Ouarzazate :
FATY :
Tu sais, quand j’ai entendu la nouvelle sur RFI ce
matin, j’ai eu la frousse. Ils l’ont donc flingué en
plein commissariat, c’est ça ?…C’est un black, je
sais…C’est le fascisme qui s’installe à Paris, quoi !
…Ne t’en fais pas, je rentre bientôt…Je t’en prie,
ne raconte pas de conneries, personne ne m’a
séquestrée et personne ne le fera, tu me prends
pour qui ?…Amina, laisse-moi parler, je suis
d’accord avec toi, ma place est en France et non
au Maroc, je le sais bien… Tu vas me laisser parler
à la fin ?… Comment te dire ? L’autre jour j’ai
fait la connaissance de l’instit du village. C’est pas
Patrick Bruel, si tu veux savoir, mais…Si, il est
pas mal, je t’assure…Oui, il n’a pas cessé de me
dévorer des yeux… Mais non, qu’est-ce que tu
racontes…Je ne flippe pas pour lui, je t’assure…
Amina, promets-moi, pas un mot aux vieux de
tout ça, tu les connais… A qui veux-tu que je me
confie ici, dis-moi… Evidemment, il n’est pas
question que je reste ici… je le jure !
49
AKOUCHTIM. MAISON FATY. INTERIEUR NUIT :
En rentrant de Ouarzazate, Faty se rend dans la chambre qu’elle occupe dans la maison de son oncle et trouve une feuille de cahier sur son lit. Elle la déplie et découvre qu’il s’agit d’une lettre manuscrite qui lui est adressée par Saïd et se met à la lire :
Chère Fatima,
Ta visite, malgré sa brièveté, m’a beaucoup troublé.
Ta douceur et ta fragilité m’ont ému. C’est cela qui
m’encourage à t’écrire et à croire que les histoires
d’amour n’arrivent qu’à ceux qui sont capables de
les vivre. Est-ce que j’en suis capable ? Est-ce que
c’est possible ? En lisant ces lignes, tu vas me traiter
de naïf. C’est vrai que j’éprouve une certaine angoisse
en ce moment. Cependant, je n’en ai plus peur car,
désormais, il y a toi, la lueur d’espoir qui pointe à
mon horizon ! Si toutefois le sentiment dont je parle
ne t’a même pas traversé l’esprit, c’est que tu ne vas
sans doute pas résister à la tentation de pouffer de
rire ! Si c’est le cas, quelle malchance alors !
Faty pose la lettre à côté d’elle en souriant. Mais, après réflexion, elle la reprend et se met à la lire de nouveau.
50
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
Saïd, au lit, est en train de boire du thé en mangeant des crêpes contenues dans un tajine en terre cuite en compagnie de Faty, assise en face de lui. Il lui jette un regard furtif puis baisse la tête et lui demande :
SAÏD :
Pourquoi n’avez-vous pas répondu à ma lettre ? Ce
n’est pas un reproche, mais…
FATY :
A vrai dire, je ne sais pas.
SAÏD :
Moi, par contre, je sais. Je sais que je n’ai pas arrêté
de penser à vous. J’ai tant de choses à vous dire, mais
les mots me manquent car je ne suis pas habitué à
m’exprimer en français. (Hésitant) Je voudrais vous
connaître davantage !
Elle pose son verre de thé puis se lève et le fixe du regard pendant un moment avant de répondre :
FATY :
N’insistez pas, vous risquez d’être déçu ! C’est
vrai, je suis originaire de ce patelin… ce village,
mais je n’y vis plus depuis longtemps. Je viens
de rentrer de France où j’ai fait mes études…
J’ai obtenu un diplôme d’infirmière… Que dire
encore ?… Maintenant, je dois partir.
Et elle s’approche de lui, met le couvercle sur le tajine vide et le prend en se redressant. Saïd tend aussitôt la main vers elle pour la retenir.
SAÏD :
Non, ne pars pas ! Ne partez pas !
FATY :
Dorénavant, il me sera difficile de vous rendre
visite parce que vous n’êtes plus malade.
SAÏD :
Au contraire, je ne me sens pas encore très bien !
Est-ce que je peux vous poser une question ?
FATY :
Faites toujours.
SAÏD :
Comment soigner les affections que les médicaments
ne peuvent pas guérir ?
FATY (souriant) :
Les affections auxquelles vous faites allusion ne font
pas partie de mes compétences ! Vous savez, ce qui
m’a permis de me déplacer en toute liberté, c’est que
les villageois ont été occupés par leur conflit… Mais
la situation va certainement changer, à cause de la
fête du mouton.
SAÏD :
Mais vous, vous n’êtes pas d’ici. Vous n’avez donc pas
A subir leur loi.
FATY :
Mais, en ce moment, je suis ici.
SAÏD :
C’est pourquoi ce déguisement.
FATY :
Je ne le considère pas comme un déguisement. Ces
habits, pour moi, me rappellent mes racines, c’est
tout. Maintenant, je dois partir.
Elle lui sourit et se dirige vers la sortie.
51
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
Saïd lui emboîte le pas et s’arrête devant la porte de la salle de classe pour la suivre du regard. Ali, qui jouait dans la cour, se met à la suivre. Faty se tourne vers lui pour lui faire signe de se dépêcher. Mais Saïd, à ce moment-là, victime d’une sorte d’hallucination, croit voir son ancienne amie Hayat à sa place.
52
AKOUCHTIM. PALMERAIE. EXTERIEUR JOUR :
Le lendemain, Saïd enfile le pull-over rouge de Kamal et se décide à aller à la rencontre de Faty. Il se rend à la palmeraie et se met à la chercher. Il la trouve installée sous un palmier, en train de lire, et se met discrètement à l’observer. Il hésite à la rejoindre et se résigne, malgré lui, à battre en retraite.
53
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Le soir, Saïd ressort la lettre en morceaux qu’il avait ramassé de la poubelle à Casablanca et se met de nouveau à essayer de la reconstituer, dans l’espoir de réussir à trouver l’adresse de son père. Après quelques tentatives, il se résigne à abandonner, la mort dans l’âme.
54
AKOUCHTIM. PALMERAIE. EXTERIEUR JOUR :
Faty traverse la rivière et pénètre dans la palmeraie. Elle se dirige vers le palmier sous lequel elle a l’habitude de s’installer pour lire quand elle découvre Saïd, portant le pull-over rouge de Kamal, en train de l’attendre. Etonnée, elle lui demande :
FATY :
Qu’est-ce que vous faites ici ?
SAÏD :
Je vous attendais. Pourquoi vous me fuyez ?
FATY :
Non, je ne vous fuis pas. Tout simplement…
SAÏD (l’interrompant) :
Si, vous me fuyez alors que j’a besoin de vous.
Vous ne le croirez peut-être pas, mais je n’ai
pas arrêté de penser à vous. Il m’est arrivé même
de rêver de vous. Que voulez-vous, je suis comme
ça, je…je me suis très attaché à vous, je… Est-
ce que je peux vous tutoyer ?
En ce moment, Bachir traverse la rivière et se dirige vers la palmeraie. En s’en approchant, il entend des voix indistinctes et s’arrête. Il se dissimule aussitôt derrière un arbuste et se met à regarder autour de lui. Après un moment, il distingue deux silhouettes serrées l’une contre l’autre. Il se met à les épier et finit par reconnaître Faty mais ne reconnaît pas Saïd car il lui tourne le dos.
BACHIR :
C’est certainement l’un de ces enfoirés d’instituteurs !
Mais lequel des deux ?
Soudain, il semble découvrir quelque chose. Il reconnaît le pull-over rouge de Kamal. Cette découverte met Bachir hors de lui.
55
AKOUCHTIM. MAISON FATY. INTERIEUR NUIT :
Plus tard, Faty, allongée sur son lit, essaie d’oublier ses préoccupations en lisant un roman. Or, après un moment, elle abandonne la lecture et se met à réfléchir quand son cousin Bachir la rejoint. Il a les traits tendus. Elle se redresse et le regarde avec une certaine appréhension. Il se ressaisit et s’adresse à elle en berbère :
BACHIR :
Voilà, j’ai enfin trouvé un acheteur pour le terrain
de ton père. Il a un fils en Belgique et c’est ce fils
qui va envoyer l’argent directement à ton père. Tu
ne pouvais pas trouver mieux.
FATY :
Merci beaucoup.
BACHIR :
Demain , nous allons signer le contrat de vente.
Après, tu pourras téléphoner à ton père pour lui
annoncer la nouvelle. D’accord ?
FATY :
D’accord.
Mais, constatant qu’elle était soucieuse, Bachir s’étonne. Il la fixe du regard et lui pose la question :
BACHIR :
Qu’est-ce que tu as ? J’ai l’impression que tu
n’es pas très contente.
FATY :
Si, voyons !
La réponse de Faty ne lui paraît pas convainquante. Il hésite puis finit par s’en aller en fronçant les sourcils.
56
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Saïd, attablé à son bureau, semble excité. Comme si la rencontre avec Faty lui a donné un nouvel espoir, il ressort la lettre en morceaux et se met de nouveau à essayer de la reconstituer.
57
AKOUCHTIM. MAISON FATY. INTERIEUR NUIT :
Pendant ce temps, Faty semble trouver beaucoup de difficultés pour s’endormir. Elle change plusieurs fois de position mais en vain. A la fin, elle se redresse, allume une bougie et se regarde dans un petit miroir. Elle réfléchit pendant un moment, semble hésiter puis elle commence à se maquiller.
58
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR NUIT :
Saïd n’en croit pas ses yeux. Avoir ainsi Faty dans son lit le remplit d’une joie immense. Il la serre dans ses bras puis se met à la couvrir de baisers. Ensuite, il la regarde, toujours étonné, et lui demande, ému :
SAÏD (ému) :
Dis-moi que tu m’aimes. Je n’ai jamais eu la chance
d’entendre une jeune fille me déclarer son amour…
alors que moi j’ai besoin d’amour et de tendresse…
FATY (l’interrompant, émue) :
Mais je suis là avec toi, pour toi.
Puis elle se blottit contre lui, les larmes aux yeux. Il l’entoure de ses bras, la serre contre lui de toutes ses forces et se met à l’embrasser avec fougue. Elle s’abandonne à ses assauts en gémissant.
En ce moment, une main écarte doucement le rideau de séparation de la salle de classe. C’est Hayat. Elle voit Saïd et Faty en train de faire l’amour et ses traits changent aussitôt d’expression. Elle est tellement stupéfaite qu’elle semble avoir perdu toute capacité de réaction. Après un moment, les larmes se mettent à se bousculer dans ses paupières et elle quitte les lieux en courant.
59
AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR AUBE :
En se réveillant, Saïd ne trouve pas Faty. Mais il trouve une feuille de papier déposée sur son bureau. Il la déplie et se met à lire :
FATY (off) :
Très Cher Ami,
Logiquement, étant donné l’évolution précipitée de
nos relations, je devrais m’adresser à toi autrement.
Mais je ne peux m’y résoudre car je t’ai effrontément
menti. Par intérêt ? Par lâcheté ?
En tout cas, voilà ce que je t’ai dissimulé : après mon
diplôme d’infirmière, mon père, qui tient une épicerie
à Paris, a proposé que je m’installe à mon compte au
lieu de travailler pour les autres. Dans ce but, il a
consenti à me laisser vendre une ferme qu’il possède
ici. Dès que mon cousin Bachir l’aura vendue, alors
je rentrerai chez moi. Mais » chez moi « , c’est où ?
En réalité, la vente a déjà eu lieu et mon départ aura
lieu dans deux jours. Deux maudits jours ! Inutile
de me vouer aux gémonies, j’y suis déjà !
Saïd, désespéré, se met brusquement à froisser la lettre avec acharnement.
60
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
En se dirigeant vers la classe de Saïd, Bachir voit le pull-over rouge en train de sécher sur un fil accroché à la façade de la classe de Kamal et s’arrête. Il s’en approche et se met à le froisser comme s’il voulait le mettre en morceaux. Kamal le surprend et s’étonne de le voir agir ainsi.
KAMAL :
Bonjour.
Mais Bachir, au lieu de répondre à son salut, le toise d’un regard plein de ressentiment et se détourne de lui d’une manière ostentatoire. Il se dirige vers la classe de Saïd et frappe à la porte. Kamal le suit du regard puis se met à défroisser son pull-over.
Pendant ce temps, Bachir s’adresse à Saïd qui vient de lui ouvrir :
BACHIR :
Bonjour, maître.
SAÏD :
Bonjour.
BACHIR :
Je vous remercie pour l’aide apportée à mon petit frère
Ali et je voudrais vous inviter à la fête qui sera organisée
par les jeunes du village à l’occasion de l’Aïd-el-Kébir.
Mais il est important que vous veniez seul, tout seul, ne
L’oubliez pas ! A demain !
Il tend la main à Saïd et rebrousse chemin. Après quelques pas, il jette un regard furibond sur Kamal et se tourne vers Saïd pour ajouter à haute voix :
BACHIR :
Nous, les montagnards, nous sommes peut-être des
gens réservés mais nous savons reconnaître les vrais
hommes et les apprécier à leur juste valeur. Par contre,
nous méprisons tous ceux qui nous manqueraient de
respect et porteraient préjudice à notre honneur ! Ceux-
là, nous finissons tôt ou tard par les écraser !
Il jette de nouveau un regard méprisant sur Kamal puis pivote sur lui-même et se dirige d’un pas alerte vers le village.
61
AKOUCHTIM. VILLAGE. EXTERIEUR NUIT :
Saïd trouve le village en proie à une vive agitation. Quelque peu intimidé, il reste un peu à l’écart de l’aire de jeu. Il voit un personnage couvert de peau de caprin et portant une tête de bouc. Il constate qu’il est accompagné d’un autre personnage grimé en esclave. Les deux sont suivis par de nombreux jeunes qui dansent autour d’un grand feu allumé au milieu de la place du village.
Saïd finit par repérer Ali parmi eux. Il l’observe pendant un moment puis dès qu’il le voit s’approcher, il s’élance vers lui, l’attrape par la main et l’entraîne loin de l’aire de jeu.
SAÏD :
Dis-moi, où est ta cousine ?
ALI :
Elle n’est pas là.
SAÏD :
Pourquoi ? Elle est où ?
ALI :
Je ne peux pas…
SAÏD (l’interrompant) :
Dépêche-toi, je dois savoir ! Il ne faut pas mentir !
Allez, vas-y !
ALI :
Mon grand frère Bachir m’a dit de ne rien dire !
Saïd est stupéfait. Il repousse Ali loin de lui et se met à réfléchir. Cette situation semble l’inquiéter.
62
AKOUCHTIM. MAISON FATY. INTERIEUR AUBE :
Bachir, portant une lampe à pétrole, pénètre doucement dans la chambre de Faty. Il pose la lampe sur un guéridon puis s’approche de la jeune fille. Il la réveille et lui annonce :
BACHIR :
Bonjour, c’est l’heure.
Faty se redresse sur les coudes, lui jette un regard furtif et baisse la tête. Elle n’est pas particulièrement joyeuse du départ. Il l’observe du coin puis la quitte en hochant la tête.
63
OUARZAZATE. AEROPORT. INTERIEUR JOUR :
A l’aéroport, Faty, l’air maussade, fait la queue devant le guichet d’enregistrement. Elle porte un ensemble de jeans bleu et s’avance en réfléchissant, le voyage semble lui pose problème. Quand elle enregistre son ticket, elle s’éloigne du guichet sans savoir où aller. Pendant que les autres voyageurs se dirigent d’un pas alerte vers la salle d’embarquement, elle se met, elle, à déambuler sans but précis puis elle s’adosse contre un mur et reste immobile, indifférente à l’appel diffusé à travers l’aéroport :
SPEAKER (off) :
Les passagers de la compagnie Royal Air Maroc
à destination de Paris sont priés de se présenter
immédiatement à la salle d’embarquement. Merci.
Le même appel reprend en français. Pourtant, Faty n’y prête aucune attention. Elle sort une lettre de Saïd de son sac à main et la parcourt du regard. En ce moment un autre appel est diffusé :
SPEAKER (off) :
Mademoiselle Afroukh est priée de se présenter
d’urgence à la salle d’embarquement. Merci.
Soudain, elle plie la lettre, la fourre dans son sac à main puis prend son sac de voyage et se dirige précipitamment vers la salle d’embarquement. Mais en arrivant devant l’employé de service, elle change d’avis. Elle s’éloigne de lui en s’écriant :
FATY (criant) :
Non !
64
AKOUCHTIM . COUR D’ECOLE. EXTERIEUR CREPUSCULE :
Saïd pénètre dans la cour de l’école en courant. Il regarde autour de lui puis se précipite vers la salle où habite Kamal et se met à frapper à la porte en criant :
SAÏD (criant) :
Kamal ! Kamal ! Ouvre, je t’en prie !
Ne recevant aucune réponse, il regarde derrière lui puis frappe de nouveau à la porte en criant :
SAÏD (criant) :
Kamal, ouvre, j’ai besoin de toi !
N’ayant pas reçu de réponse cette fois-ci encore, il ne peut se retenir et frappe la porte d’un violent coup de pied. La porte, à sa grande surprise, s’ouvre immédiatement.
65
AKOUCHTIM. CHAMBRE DE KAMAL. INTERIEUR CREPUSCULE :
Le spectacle qu’il découvre en pénétrant dans la chambre de Saïd le remplit d’horreur. Devant lui, il voit Kamal complètement inanimé. Il pend au milieu de la chambre, suspendu au plafond au bout des manches de son pull-over rouge.
Saïd, les yeux dilatés d’effroi, sent le vertige s’emparer de lui. Il laisse fuser un cri sauvage et s’appuie sur une sorte de guéridon de fortune pour ne pas perdre l’équilibre. Puis, il éclate en sanglots et se met à jeter par terre les ustensiles de cuisine qu’il trouve à sa portée. Ensuite, il se met à ramper jusqu’à Kamal et s’accroche à ses pieds, comme s’il voulait l’attirer vers lui et le prendre dans ses bras.
66
AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR NUIT :
Il ressort dans la cour en s’accrochant au mur pour ne pas tomber et se dirige vers le village en criant :
SAÏD (criant) :
Sauve qui peut ! Au secours ! Au secours !
Il s’élance vers la haie de roseaux qui délimite la cour de l’école et essaie de l’escalader. Il glisse et tombe puis se redresse et finit par tomber de l’autre côté. Il se redresse de nouveau et détale en direction du village en lançants des cris déchirants, de plus en plus étouffés par les sanglots.
67
OUARZAZATE. BAR D’HOTEL. INTERIEUR NUIT :
Saïd, appuyé au comptoir, est resté seul avec la barmaid. Il essuie du revers de la main les larmes qui glissent sur ses joues et fait signe à la barmaid. Elle lui remplit son verre de vin rouge et s’apprête à s’éloigner. Mais il l’attrape par la main et lui indique le second verre vide qui se trouve devant lui. Elle le regarde et s’étonne :
BARMAID :
C’est le verre de qui ?
SAÏD (contrarié) :
J’ai déjà subi l’interrogatoire des gendarmes, ça
me suffit !
BARMAID :
Je ne pige rien.
SAÏD (ironique) :
Tu piges rien et tu vois rien ! Mais rassure-toi,
tu n’es pas la seule ! (Indiquant le verre vide)
Ce verre, figure-toi, est pour mon ami Kamal ! Il
le boira quand il en aura envie et basta !
BARMAID :
Mais il est déjà mort, ton ami. Il va peut-être
ressusciter, c’est ça ?
SAÏD (vexé) :
C’est toi qui es morte ! D’ailleurs, le drame pour
toi, c’est que tu ne t’en rends même pas compte !
BARMAID (agacée) :
Je crois que tu es sur le point de perdre la boule !
SAÏD (sarcastique) :
Moi ? Moi, si tu veux savoir, je ne parle que pour
ceux qui sauront saisir mes allusions !
A bout de patience, elle hausse les épaules, remplit le second verre et s’éloigne en lui lançant un regard de travers. Il regarde autour de lui et, soudain, s’écrie :
SAÏD (criant) :
Taisez-vous !
BARMAID :
Mais il n’y a personne, tu es le dernier client !
Il s’affale sur le comptoir en pleurant puis se met à glisser malgré lui et finit par tomber à la renverse en criant.
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AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
Faty, portant toujours sa tenue de jeans bleue, elle s’avance doucement vers la fenêtre de la » chambre » de Saïd et jette un regard discret vers l’intérieur, en évitant d’être découverte.
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AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
A l’intérieur de la » chambre « , un gendarme en uniforme fouille les affaires de Saïd, en se disant :
GENDARME I :
Comment peut-on vivre dans un trou pareil ?
N’ayant rien découvert de suspect, il se dirige vers l’autre partie de la salle où son collègue, lui aussi en uniforme, est attablé au bureau de Saïd, penché sur la lettre du père du jeune homme. Le premier gendarme s’arrête devant lui et lui demande :
GENDARME I :
Est-ce que tu as trouvé quelque chose ?
GENDARME II :
J’ai reconstitué cette lettre mais elle ne concerne
pas notre problème.
GENDARME I :
Donc, rien à signaler. On s’en va alors ?
Ils prennent leurs cartables et se dirigent vers la sortie.
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AKOUCHTIM. COUR D’ECOLE. EXTERIEUR JOUR :
Faty se cache aussitôt pour ne pas être découverte et attend qu’ils partent avant de pénétrer dans la salle de classe.
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AKOUCHTIM. SALLE DE CLASSE. INTERIEUR JOUR :
Elle prend place derrière le bureau de Saïd et constate que la lettre en morceaux est totalement reconstituée.
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OUARZAZATE. CHAMBRE D’HOTEL. INTERIEUR NUIT :
Saïd, une serviette autour de la taille, quitte la salle de bain et se dirige vers le lit. Il est fatigué et a encore la gueule de bois.
Mais la surprise qui l’attend est telle qu’il se fige sur place, sans se rendre compte que la serviette s’est mise à glisser, le dénudant de plus en plus. Halima, sa marâtre, assise sur le bord du lit, le fixe du regard sans se départir de son austérité.
Les larmes aux yeux, il s’avance lentement vers elle et tombe dans ses bras, à moitié nu. Il se blottit contre elle, s’abandonnant ainsi à son destin. Elle l’entoure de ses bras, le serre contre sa poitrine et le couvre avec les pans de sa robe.
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OUARZAZATE. CHAMBRE d’HOTEL. INTERIEUR JOUR :
Saïd est plongé dans un profond sommeil. Halima se réveille et ouvre les yeux. Elle voit son visage en face du sien et sourit. Elle est visiblement satisfaite de son exploit. Elle se redresse et lui caresse le visage. Il se réveille en sursaut et se tourne aussitôt vers elle. Il semble très surpris par sa présence, comme s’il a oublié son arrivée la veille et qu’il vient subitement de se rendre compte de l’étau dans lequel il vient de nouveau d’être pris. Il lui demande avec amertume :
SAÏD :
Tu es arrivée quand ?
HALIMA :
Qui est cette Faty dont tu n’as pas arrêté de
prononcer le nom toute la nuit ?
SAÏD :
Qu’est-ce que tu fais ici ?
HALIMA :
Il est temps que tu te réveilles pour de bon !
Puis elle quitte le lit et se dirige vers la salle de bain. Il la suit du regard et semble impuissant à réagir.
Un peu plus tard, Halima, déjà habillée, constate que Saïd n’a pas bougé de sa place. Elle s’approche de lui et lui annonce, décidée :
HALIMA :
Ecoute-moi bien. Maintenant, je vais prendre
les tickets du voyage et régler la note de l’hôtel.
Alors, dépêche-toi de prendre ton petit déjeuner
et rejoins-moi à la réception. N’oublie surtout
pas, l’autocar pour Casa part dans une heure.
Compris ?
Après son départ, il se rend dans la salle de bain et se met à se laver. A un moment donné, il entend des pas. Il s’essuie le visage et quitte la salle de bain pour aller se rhabiller. Il jette la serviette sur le lit en disant :
SAÏD :
C’est fini, ma décision est prise. Je rentre à la
maison.
Il enfile une chemise puis un pantalon. Il jette un regard furtif vers la fenêtre et s ‘assied sur le bord du lit pour mettre ses chaussettes.
SAÏD :
Mon père est introuvable, Kamal est mort et
toi…tu t’en vas bientôt… Alors que veux-tu
que je fasse ? Vers qui veux-tu que je me tourne,
vers qui ? En fait, tu n’aurais pas dû venir. Tu
veux me pousser au suicide ou quoi ?
Il pousse un profond soupir et baisse la tête, complètement abattu. En ce moment, Faty s’élance vers lui et l’attire vers elle. Elle lui relève la tête et le serre dans ses bras en disant :
FATY :
N’y pense pas, je ne pars plus en France !
Il en reste bouche bée. Il la regarde fixement comme s’il cherche à s’assurer qu’elle est réellement en face de lui, dans ses bras.
SAÏD (incrédule) :
Comment ça ? Tu es sérieuse ?
Au lieu de lui répondre, elle le serre contre elle et se met à couvrir son visage de baisers. Au début, il hésite puis se décide à l’embrasser sur les lèvres, convaincu qu’elle est revenue vers lui pour de bon.
Après, elle se libère doucement de son étreinte, lui sourit et lui annonce avec fierté :
FATY :
Ecoute-moi bien. J’ai enfin reconstitué l’adresse
de ton père ! Nous allons à Fès pour lui rendre
visite !
SAÏD :
Est-ce nécessaire ?
FATY :
Evidemment !
Puis, décidée, elle prend son sac de voyage et le pousse vers la fenêtre en lui expliquant :
FATY :
Nous devons passer par la fenêtre pour éviter
de rencontrer ta mère.
SAÏD :
Tu sais, la rencontrer ne me fait plus peur !
FATY :
Non, je ne peux pas courir ce risque. Suis-moi.
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OUARZAZATE. TERRASSE D’HOTEL. EXTERIEUR JOUR :
Elle traverse la fenêtre et l’entraîne derrière elle. Puis elle se dirige vers le parapet de la terrasse. Elle se penche avec précaution pour évaluer la distance qui sépare la terrasse du sol et se tourne vers Saïd. Constatant qu’il continue à hésiter, elle lui fait signe de s’approcher. Elle le place à côté d’elle et saute à terre. Il regarde derrière lui puis se décide à sauter lui aussi.
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OUARZAZATE. CHAMBRE D’HOTEL. INTERIEUR JOUR :
Halima pousse brusquement le battant de la chambre d’hôtel où elle avait laissé Saïd et se met à chercher ce dernier. Elle jette un regard sur la salle de bain puis vers la fenêtre en maugréant :
HALIMA :
Il est parti où encore ?
Elle regarde encore autour d’elle puis se précipite vers la valise de Saïd. Elle l’entraîne derrière elle et quitte la chambre en courant.
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MARRAKECH. PLACE JAMAÂ-EL-FNA. EXTERIEUR JOUR :
A Marrakech, Saïd et Faty se faufilent parmi la foule et les étals des commerçants et traversent la place de Jamaâ-el-Fna en pressant le pas.
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MARRAKECH. PARKING DE GARE. EXTERIEUR JOUR :
Ils arrivent au parking de la gare, regardent derrière eux et, à travers les voitures stationnées, se dépêchent de pénétrer dans le bâtiment de la gare des chemins de fer.
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MARRAKECH. QUAI DE GARE. EXTERIEUR JOUR :
De nombreux voyageurs montent dans le train. Faty prend Saïd par la main et se met à courir en l’entraînant derrière elle.
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MARRAKECH. TRAIN. INTERIEUR JOUR :
Faty monte dans le train, son sac de voyage de chez Saïd et s’apprête à se diriger vers les compartiments. Mais elle remarque que Saïd semble hésiter. Au lieu de la suivre, il se met à observer le quai, comme s’il attendait quelqu’un. Elle l’attrape par la main et le tire vers elle en l’appelant :
FATY (criant) :
Saïd ! Saïd !
Il jette encore un dernier coup d’œil sur le quai puis lève un regard inquiet vers Faty. Celle-ci l’attire vers elle en disant :
FATY :
Qu’est-ce que tu as ? Dépêche-toi !
A la fin, il finit par se décider. Il baisse la tête et suit Faty. Ils pressent le pas pour aller s’installer dans un compartiment.
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MARRAKECH. QUAI DE GARE. EXTERIEUR JOUR :
En ce moment, le train démarre. Mais Saïd et Faty, installés dans un compartiment, semblent soudain voir quelqu’un. Saïd entend Halima l’appeler et se redresse malgré lui.
Halima glisse, tombe et se redresse en tendant les mains vers le train qui, de plus en plus rapide, continue sa course inexorable, indifférent à sa souffrance.
Abdekader Lagtaâ

