Rencontre : Abdelkader Lagtaâ,réalisateur de La moitié du ciel
Le film a bénéficié du soutien du Fonds Image (OIF / CIRTEF).
Le cinéma marocain profite de certaines ouvertures dans la vie politique pour traiter de sujets longtemps réprimés. Abdelkader Lagtaâ se positionne à son tour et fait œuvre de mémoire. Comme l’ont entrepris Jillali Ferhati (Mémoire en détention, 2004), Hassan Benjelloun (La Chambre noire, 2004) et certains confrères, le réalisateur fouille l’histoire du Maroc avec La moitié du ciel, 2014. Cette fiction évoque la situation des opposants du règne de Hassan II dans les années 70, en s’inspirant du livre La liqueur d’Aloès, 2004, écrit par Jocelyne Laâbi.
Femme militante et épouse de l’écrivain Abdellatif Laâbi, cofondateur de la fameuse revue aux idées de gauche, Souffles, Jocelyne Laâbi travaille à ses côtés. Marocaine de coeur et d’engagement, aux origines françaises, elle évoque dans son récit le combat des femmes de détenus politiques au Maroc, pour la reconnaissance de leur statut et la défense de leurs droits.
Le film retrace l’arrestation d’Abdellatif Laâbi, en janvier 1972, à Rabat, du point de vue de son épouse. Lorsque l’écrivain est libéré, un mois après, avec son ami Abraham Serfaty, le climat est tendu dans le royaume où Hassan II, rescapé d’un attentat militaire en 1971, a lancé une forte campagne de répression. Laâbi est de nouveau arrêté, en mars 1972, mais Serfaty échappe à la police. La sœur de ce dernier est aussi arrêtée et torturée comme plusieurs de leurs camarades.
Révoltée, soucieuse pour ses trois enfants, Jocelyne s’engage aux cotés d’autres femmes de détenus pour suivre leur procès déjà joué d’avance, et revendiquer le statut de prisonnier politique pour son mari et ses compagnons. Au fil des ans, elles s’organisent et gagnent de meilleures conditions de visite tout en obtenant une reconnaissance publique lors des mouvements étudiants de 1979.
En portant le récit de Jocelyne Laâbi sur grand écran, Abdelkader Lagtaâ tente de sensibiliser les spectateurs d’aujourd’hui aux luttes des années 70. Malgré la rigueur du sujet, propice au film à thème, il insuffle de la vitalité à l’action avec une caméra souple, des images soignées et des fondus au noir qui ponctuent les épisodes du combat. L’emploi de quelques images d’archives, judicieusement disposées, animées avec discrétion, étoffe le propos. Et le cinéaste ménage quelques scènes de rires, de respiration, entre les femmes de prisonniers.
Abdelkader Lagtaâ a épinglé l’hypocrisie des hommes avec Un amour à Casablanca, 1991, tissé un portrait vif des citoyens dans Les Casablancais, 1998, n’hésitant pas à aborder la corruption et la mémoire de sa génération par Face à face, 2003, puis le désir de changer de vie dans Yasmine et les hommes, 2007. Aujourd’hui, il revient sur le climat pesant des années de plomb avec La moitié du ciel qui connaît un bon écho au Maroc. Mais la distribution du film se limite à son territoire (*) et Abdelkader Lagtaâ pointe les difficultés de production des auteurs marocains ainsi que leurs obstacles pour une diffusion en Occident.
pouvais pas me tromper sur l’esprit de la période parce que j’étais accompagné par Abdelatif et Jocelyne Laâbi. Ainsi il y a des situations dans le film, qui auraient nécessité normalement, une expression particulière comme la colère par exemple, mais nous n’avons pas exprimé ça de la manière attendue parce que à l’époque, au Maroc, il y avait une certaine pudeur. On n’employait pas certains mots, considérés comme vulgaires, malgré le radicalisme politique des gens. C’est ça qui est extraordinaire. D’un côté, il y a une sorte d’extrémisme et de l’autre il y a une retenue, une pudeur pour exprimer les choses. Ça figure parmi les choses que nous avons respectées pour pouvoir transposer cette atmosphère qui régnait.
– Pourquoi avoir souligné ce propos en mettant des images d’archives ?
La question s’est posée pour les spectateurs qui ne connaissent pas la période et n’ont aucune idée de ce qui s’est passé, que ce soit au Maroc ou en France. Ça concerne peut-être beaucoup plus les spectateurs non marocains. Il fallait donner quand même un certain nombre de repères, et les donner vite pour qu’on se débarrasse de cet aspect documentaire, puis laisser les gens face à la fiction, à l’histoire, à l’évolution du récit.
– Pourquoi avoir animé légèrement ces documents ?
C’est une petite animation, très discrète. Comme certaines images d’archives étaient en mouvement, il fallait trouver le moyen de rendre la chose homogène.
– Diriez-vous que La moitié du ciel est un film historique ou que c’est un film d’histoire ?
Je ne me suis pas posé cette question. Pour moi, c’est un film contemporain qui traite d’un sujet qui continue à concerner le peuple marocain. Les conséquences de ces années de plomb n’ont été résolues seulement qu’il y a une dizaine d’années environ, quand on a pu se mettre d’accord sur les témoignages, la retransmission des paroles des victimes, sur leur indemnisation, etc. Donc c’est toujours récent. La plupart des protagonistes de cette histoire sont toujours vivants et ils sont actifs, soit dans les associations des droits de l’homme, soit dans la création, dans la culture.
– Au delà de cette situation, pensez-vous que la liberté d’expression est vraiment plus grande qu’avant, au Maroc ?
Oui, incontestablement, elle est beaucoup plus grande qu’avant. Il y a eu un certain nombre d’événements qui ont fait que cette marge de liberté s’est élargie. Parmi ces contributions, il y a l’apport de toutes ces victimes de la répression des années 70 et 80. Il y a eu incontestablement l’apport du Mouvement du 20-Février, né en 2011, le Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles malgré la modestie de son combat, et puis il y a la presse évidemment, ainsi que le travail accompli par la société civile. Tout ça a fait que cet espace de liberté s’est élargi, des choses ont été arrachées que le pouvoir, les autorités, ont été obligés de prendre en compte. Je ne dis pas que la liberté d’expression au Maroc est aussi grande que dans les pays démocratiques mais il y a une évolution incontestable et il faut continuer à se battre pour ça parce qu’il y a encore un certain nombre de tabous qui continuent de nous narguer.
– Ça vous donne envie de poursuivre cette question par un autre film ?
Absolument, j’ai un scénario qui est prêt et j’espère pouvoir le présenter lors de la prochaine session du Fonds d’aide au Maroc.
Propos recueillis et introduits par Michel AMARGER
(Africiné / Paris)
pour Images Francophones

