FACE
A
FACE
Projet
de long-métrage
de fiction
scénario original
de
Nour-Eddine SAÏL
&
Abdelkader LAGTAÂ
Réalisation : Abdelkader LAGTAÂ
abdelkaderlagtaa@gmail.com
https://lagtaa.auweb.net
Co-production
Cinétéléma
Ecrans du Maroc
Production exécutive :
CINETELEMA
188, Bd Abdellah ben Yacine – Belvédère – Casablanca
Tél. : 022.24.53.63/24.52.22
Fax : 022.24.57.94
cinetele@marocnet.net.ma
1
EXTERIEUR – CASABLANCA – BOULEVARD MOHAMMED V – VOITURE – NUIT :
A cette heure de la nuit, la circulation sur le boulevard Mohammed V est constituée uniquement de petits taxis et de grands taxis blancs ainsi que de rares estafettes de police. Sous les arcades, situées de part et d’autre de la chaussée, les passants sont plus rares encore.
Les cartons du générique du début du film apparaissent, en surimpression, les uns après les autres.
A la fin du générique, une voiture bleu nuit s’arrête au bord du trottoir, à proximité du Marché Central. Elle reste immobile mais le moteur allumé.
A un moment, MOSTAFA, un homme d’un certain âge, en costume-cravate et portant une serviette en cuir, émerge du portail du marché, remarque une estafette de police qui roule en direction de la Place des Nations unies et rebrousse aussitôt chemin pour se cacher. Après le passage de l’estafette, il réapparaît, regarde autour de lui et se tourne vers la voiture bleu nuit. Celle-ci démarre et s’arrête devant lui. Mostafa regarde autour de lui avant de monte dans la voiture qui redémarre aussitôt.
2
EXTERIEUR – CASABLANCA – BD DE LA CORNICHE – NUIT :
Plus tard, loin du centre ville, le conducteur de la voiture, KAMAL, un jeune homme en costume-cravate, les cheveux bien coiffés et le regard perçant, voit Mostafa, assis à côté de lui, en train de regarder derrière lui et lui demande :
Kamal :
Tout va bien ?
Visiblement rassuré, Mostafa lui répond :
Mostafa :
Ça va, personne ne nous suit.
Puis il prend son attaché-case, le tient sur les genoux et se tourne vers Kamal en disant :
Mostafa :
Je t’ai promis les photocopies, eh bien, je
les ai apportées.
Kamal serre aussitôt à droite, arrête la voiture et se tourne vers Mostafa. Ce dernier ouvre l’attaché-case en prévenant :
Mostafa :
Mais fais gaffe ! Ces documents sont très
confidentiels.
Kamal :
T’en fais pas, personne n’en saura rien.
Mostafa sort une grande enveloppe blanche et la remet à Kamal. Celui-ci l’ouvre, retire les photocopies et les parcourt rapidement du regard en disant :
Kamal :
Maintenant, c’est à moi d’agir.
Ensuite il les remet dans l’enveloppe et place celle-ci à côté de lui. Mais quand il se tourne vers Mostafa, il constate qu’il a l’air inquiet et s’étonne. Mostafa lui demande aussitôt :
Mostafa (inquiet) :
Tu vois pas les deux policiers là-bas qui sont en
train de nous surveiller ?
En effet, deux policiers, debout au milieu de la route, semblent les observer. Mostafa demande à Kamal :
Mostafa (inquiet) :
Je pense qu’il vaut mieux que tu me rendes
mes photocopies.
Et il tend la main vers Kamal mais ce dernier prend les photocopies et quitte la voiture en disant :
Kamal :
Désolé, c’est pas le moment de tergiverser !
Mostafa lui emboîte le pas, le voit mettre l’enveloppe des photocopies dans le coffre qu’il referme aussitôt à clé et le menace :
Mostafa :
Je te préviens, si la police se doute de quoi
que ce soit, je nie tout.
Et il s’éloigne de la voiture au moment où les deux policiers se mettent lentement à s’approcher d’eux. Kamal le suit du regard et lui crie :
Kamal :
Merci quand même.
Puis, sans tenir compte des policiers, il remonte dans la voiture, redémarre et s’éloigne à toute vitesse.
3
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT :
Rentré chez lui, Kamal s’installe dans son bureau et se met à examiner les photocopies quand sa compagne, AMAL, le rejoint. C’est une belle jeune femme, vingt deux ans environ, les cheveux longs et les lèvres sensuelles. Portant un plateau contenant une pizza, une théière et une tasse, elle s’avance vers lui et pose le plateau sur la table de travail. Kamal lui jette un regard furtif et continue à examiner les photocopies en disant :
Kamal :
T’aurais pas dû, j’ai pas faim en ce moment.
Un peu dépitée, elle le fixe du regard puis se penche pour jeter un coup d’oeil sur les photocopies et demande :
Amal :
C’est qui ces types ?
Kamal dissimule aussitôt les photocopies en posant la main dessus et arbore un sourire de circonstance en répondant :
Kamal :
C’est pas important, ça concerne le boulot.
Amal reprend le plateau et lui annonce :
Amal :
J’ai vu le doyen cet après-midi. Il m’a
autorisé à reprendre mes études d’éco…
A ce moment, la voix d’une fillette l’interrompt :
Leyla (criant, off) :
Maman ! Maman !
Voyant son mari se tourner vers la porte et tendre l’oreille, Amal lui pose la question :
Amal :
Tu m’as entendue ?
Mais la voix plaintive de la fillette se fait entendre de nouveau :
Leyla (criant, off) :
Maman ! Maman !
Amal se résigne à s’en aller et rejoint sa fillette LEYLA, trois ans environ, qu’elle trouve dans son lit, empêtrée dans un drap dont elle essaye de se libérer. Elle s’accroupit en face d’elle et se met à l’observer en la défiant :
Amal :
Je vais voir de quoi tu es capable.
Encore sous l’emprise du sommeil, Leyla fait tout de travers et s’empêtre encore davantage. Amal entreprend de la libérer en la taquinant :
Amal :
T’es pas très futée, toi.
Leyla :
Comme toi.
Amal :
Non, comme ton papa.
Puis elle l’aide à s’allonger et lui remet le drap avant de la laisser dormir. Le téléphone se met à sonner. Amal se dirige vers le bureau de son mari et entend Kamal parler :
Kamal (off) :
Allô ! Allô ! Mostafa?… Oui, je comprends
maintenant pourquoi t’as été déstabilisé
tout à l’heure… En effet, je m’attendais
pas à trouver toutes ces grosses légumes
sur la liste… Si, c’est grave, je m’en rends
bien compte… T’as pas à t’inquiéter, Amal
dort déjà et puis elle saura rien de tout
ça, promis.
Pendant que Kamal, qui tourne le dos à la porte, chuchote au téléphone, Amal s’arrête au seuil du bureau et tend l’oreille.
Kamal :
T’en fais pas, je suis pas le genre à baisser
les bras… Peur de quoi ? Faut pas
déconner, mon vieux, les années de plomb
sont bien révolues. Puisque tu le dis, je suis
bien obligé de te croire… Bonne nuit !
Avant la fin de la conversation, Amal se retire discrètement. Kamal raccroche, reste pensif pendant un laps de temps puis décroche, examine la base du combiné puis met l’écouteur contre l’oreille et s’efforce de l’écouter avec beaucoup d’attention, comme s’il cherchait à découvrir quelque chose de particulier.
4
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – JOUR :
Le matin, Amal trouve Kamal affalé sur sa table de travail, la tête reposant sur les bras, en train de dormir. Elle se place en face de lui, l’embrasse sur le visage et plonge ses doigts dans ses cheveux. Kamal se met aussitôt à ronronner et entrouvre lentement les yeux. Voyant Amal, il l’entoure de ses bras et se blottit contre elle en refermant les yeux puis, soudain, il redresse la tête et lui demande :
Kamal :
Quelle heure est-il ?
Au lieu de répondre, elle lui met sa montre devant les yeux et ajoute :
Amal :
Je t’ai attendu en lisant que j’ai fini par
m’endormir sans éteindre la lumière.
Kamal se contente d’acquiescer de la tête. Amal jette un coup d’œil sur les photocopies étalées devant lui et essaie d’en connaître le contenu en faisant semblant de vouloir uniquement les ramasser. Kamal les lui retire et met la main dessus. Amal lui jette un regard circonspect puis se résigne à battre en retraite en disant :
Amal :
Je vais préparer le petit déjeuner.
Et elle quitte le bureau. Kamal la suit du regard et fourre ses documents dans son cartable.
Après, à la cuisine, Amal sert à manger à Kamal et prend place en face de lui quand il éclate soudain de rire et annonce :
Kamal :
Mostafa prétend que notre téléphone est
sur table d’écoute. Il est vraiment dingue,
ma parole !
Amal, imperturbable, lui rappelle :
Amal :
J’ai vu le doyen hier. Il est d’accord, je peux
reprendre mes études cette année. Je t’en ai
parlé hier mais je sais pas si tu…
Kamal (l’interrompant) :
Pardon ?
Amal se lève, se dirige vers lui et s’assied sur ses genoux en l’entourant du bras droit et en expliquant :
Amal :
Comme il me reste qu’une année pour mon
diplôme, on peut très bien prendre une bonne
pour cette période, vrai ou pas ?
Kamal la fixe d’un regard circonspect. Amal n’en tient pas compte et lui rappelle :
Amal :
Tu te rappelles que tu m’avais demandé
d’attendre seulement un an après mon
accouchement ?
En s’efforçant de sourire, elle conclut :
Amal :
Eh bien, Leyla a trois ans maintenant !
Kamal (agacé) :
Ton diplôme, t’auras toujours le temps de le
faire… quand Leyla aura atteint l’âge de l’école.
Tu connais mon point de vue là-dessus, je
veux en aucun cas confier l’éducation de ma
fille à une bonne !
Offusqué par sa réaction, elle le quitte aussitôt et reprend sa place initiale. Kamal la fixe d’un regard décidé et conclut sur un ton très ferme :
Kamal (agacé) :
Quand on fait un enfant, la moindre des
choses c’est de s’en occuper..
Amal (énervée) :
Mais moi, si je ne reprends pas maintenant, je
risque de perdre l’envie d’étudier.
Kamal :
T’as pas confiance en toi ou quoi ?
Contrariée par la question, elle lui rétorque, en appuyant sur les mots :
Amal (énervée) :
C’est toi qui n’as pas confiance en moi.
Tu as des problèmes et pourtant tu évites
de m’en parler.
Malgré sa fermeté, le ton de Kamal s’adoucit :
Kamal :
Pour te préserver !
Amal (énervée) :
Me préserver ? De quoi ?
Kamal :
Pour te préserver, je dois te tenir éloignée de
mes problèmes. Surtout en ce moment !
Pour mettre un terme à cet échange, il jette un coup d’œil sur sa montre et sort précipitamment la cuisine, en oubliant sa cigarette allumée. Amal le suit du coin de l’oeil puis, entendant le bruit de fermeture de la porte, elle tend la main vers la cigarette de Kamal et l’écrase avec acharnement.
5
INTERIEUR – CASABLANCA – BUREAU – JOUR :
LE DIRECTEUR, trônant derrière une table de travail assez imposante, est un homme chauve d’une soixantaine d’années. Après avoir terminé l’examen d’un dossier, il le referme, lève le regard vers Kamal et se met à marcher d’un bout à l’autre de sa table de travail en disant :
Directeur :
J’ai beaucoup apprécié le rapport que vous m’avez
transmis ce matin et je tiens à vous en féliciter.
Pour ne rien vous cacher, j’ai surtout apprécié le
fait de vous limiter à l’aspect purement technique
des choses car un ingénieur n’a pas à se mêler de
la portée politique des projets, il y a d’autres
responsables pour ça ! Je vais peut-être vous étonner.
Non seulement je suis très attentif à la cohérence
technique de nos barrages mais je suis très attentif
aussi à leurs répercussions économiques, sociales
et même culturelles.
Il reprend sa place derrière sa table de travail, compose un numéro de téléphone interne à deux chiffres et se met à crier dans l’appareil :
Directeur :
Allô !… Vous avez jusqu’à demain matin pour
me remettre les chiffres réels relatifs au Barrage
de la Prospérité… Oui, des deux versions, de la
première et de la dernière… Débrouillez-vous,
je ne veux rien savoir !
Et il raccroche sans attendre la réponse de son interlocuteur puis se tourne vers Kamal :
Directeur :
Quant à vous, je vous charge d’un projet plus
grandiose encore. Il s’agit d’un nouveau barrage
prévu dans le Tafilalet, donc tout un symbole !
… Bon courage !
Puis il se prend le dossier posé devant lui et le tend vers Kamal en ajoutant :
Directeur :
Prenez ! Prenez !
Kamal hésite à le prendre, surpris par cette tournure des événements qui semble lui déplaire, puis se résigne à obtempérer et quitte le bureau sans un regard vers son supérieur et sans piper mot. Le directeur le suit d’un regard circonspect, attend qu’il quitte le bureau puis compose un numéro de téléphone et garde un moment le combiné plaqué contre l’oreille avant de s’exprimer :
Directeur général :
Allô ! … Ce que moi je ne comprends pas, c’est
comment cet individu a pu accéder à un poste de
cette importance alors que son frère a fait de la
prison pour des idées séditieuses ? … Un tel
manque de vigilance me laisse stupéfait ! …Moi,
je fais ce que je peux mais c’est à vous de… Ah
bon ?… Mais sa femme n’a rien à voir avec cette
…Est-ce que vous croyez que c’est le meilleur
moyen de… D’accord, c’est à vous que revient
la décision après tout !
6
EXTERIEUR – CASABLANCA – CENTRE CULTUREL – JOUR :
De nombreux spectateurs se dirigent vers le Centre culturel du Mâarif et se pressent devant la porte. L’un d’eux s’écrie :
Spectateur 1 (criant) :
Qu’est-ce qu’on attend ?
D’autres lui emboîtent aussitôt le pas :
Spectateur 2 (criant) :
Pourquoi la porte est encore fermée ?
Spectateur 3 (criant) :
C’est pas normal tout ça !
Amal rejoint la foule et se dirige vers la porte du Centre en jouant des coudes pour pouvoir s’avancer. A ce moment, un responsable du Centre apparaît devant la foule, fait signe pour demander le silence et apporte l’information suivante :
Responsable du Centre :
Votre attention, s’il vous plaît. Nous venons de
recevoir un téléphone de la Préfecture qui nous
a informé que le spectacle de ce soir a été interdit.
Nous, évidemment, ne sommes pas d’accord et…
Hors d’elle, la foule l’empêche de continuer et se met à protester. L’un des spectateurs s’écrie :
Spectateur 4 (criant) :
Nous réclamons Bziz tout de suite ! A bas
la censure !
Le reste de la foule reprend le même slogan et le scande de plus en plus fort. Amal rebrousse immédiatement chemin en s’extirpant difficilement de la foule et s’avance vers son amie LATIFA. Cette dernière voit qu’elle a une mine dépitée et se sent coupable :
Latifa :
Désolée, c’est de ma faute. J’aurais dû acheter
les billets avant.
Amal :
Mais non, le spectacle a été interdit !
Latifa fait un geste qui trahit sa colère et se met à rouspéter :
Latifa (en colère) :
Les salauds !
Amal :
Dommage, j’avais tellement envie de rigoler.
Latifa (en colère) :
Depuis la guerre du Golfe, ils ne cessent de s’en
prendre à lui !
Elles ont juste le temps de s’extraire de la foule quand celle-ci s’ébranle et se met brusquement à refluer. Les deux jeunes femmes n’ont pas d’autre choix que de reculer. Des policiers munis de matraques viennent d’arriver et de se mettre sans immédiatement à charger la foule qui se disperse dans tous les sens tout en continuant à scander le même slogan.
7
EXTERIEUR – CASABLANCA – BOULEVARD RACHIDI – VOITURE – JOUR :
Pendant que Latifa conduit sa voiture, Amal, assise à côté d’elle, ne peut s’empêcher de regretter l’annulation du spectacle :
Amal :
Dommage, j’avais tellement envie de rigoler.
Latifa l’observe pendant un moment puis lui demande :
Latifa :
Tu m’as pas dit quelle a été la réaction de
Kamal à ton projet.
Amal :
Pas moyen de lui en parler, je sais pas ce
qu’il a en ce moment. Donc, j’attends.
Latifa :
Mais, en attendant, tu peux bien faire grève.
Amal :
Je peux pas. Tu sais, dès qu’il me touche, je
m’enflamme, c’est plus fort que moi !
Latifa éclate de rire. Amal la regarde et ne peut s’empêcher d’éclater de rire à son tour.
8
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT :
Dans la chambre de Leyla, plongée dans le sommeil, RACHIDA, une jeune fille de dix-huit ans, assise sur le bord du lit de Leyla, est en train de lire quand elle entend des pas s’approcher. Elle lève les yeux, voit Amal arriver et se met debout, le regard interrogatif. Amal comprend son étonnement et lui explique :
Amal (chuchotant) :
Le spectacle a été interdit.
Rachida :
Encore ?
Amal fait un geste d’impuissance puis se penche sur Leyla, l’embrasse sur la joue et raccompagne Rachida.
Devant la porte de l’appartement, Amal ouvre son sac à main et sort son portefeuille. Elle en retire un billet de cent dirhams et le remet à Rachida à qui elle ouvre la porte en disant :
Amal :
Merci, Rachida.
Rachida :
A bientôt.
Amal referme la porte derrière la jeune fille quand elle voit Kamal s’approcher, une enveloppe blanche dans la main. Il lui fait la bise et exprime son étonnement :
Kamal :
Déjà ?
Amal :
Le spectacle n’a pas eu lieu.
Kamal :
Normal, il doit se prendre pour une star.
Amal :
C’est pas ça, le spectacle a été interdit.
Cette information prend Kamal au dépourvu et lui donne à réfléchir. Après un moment, il se rappelle les documents qu’il a entre les mains et se dirige vers la bibliothèque du salon.
Il écarte quelques livres pour placer l’enveloppe contenant les photocopies. Mais en les manipulant, il fait tomber un vieux livre d’où glissent quelques documents. Il se penche pour les ramasser et semble se souvenir de quelque chose. Il s’installe dans un fauteuil et se met à parcourir les documents du regard.
Amal, en peignoir, arrive à l’improviste et s’arrête derrière lui. Le voyant si concentré, elle jette un regard sur ces documents puis les lui prend et reste perplexe :
Amal :
Tu m’en as jamais parlé !
Kamal :
Moi aussi j’étais parmi ceux qui rêvaient
d’émigrer..
Amal reste interloquée. Kamal reprend les documents pour les poser sur la table devant lui et tend la main vers Amal pour la faire asseoir sur le bord du fauteuil et reprend² :
Kamal :
Moi aussi j’avais l’intention de prendre le
large. D’ailleurs, pour ne rien te cacher,
c’est le jour où j’ai obtenu mon visa pour
le Canada que tu m’as téléphoné pour
m’annoncer ta grossesse !
Amal :
Non, tu te trompes. Ce jour-là, j’ai pas téléphoné.
J’avais effectivement l’intention de le faire mais,
après réflexion, j’ai préféré me pointer chez toi
sans prévenir.
Kamal baisse les yeux et essaie de se rappeler. Amal, de plus en plus furieuse, lui pose la question :
Amal :
J’aurais pas dû me rendre chez toi ce jour-là,
c’est ça ?
Kamal,comme s’il avait oublié sa présence, ne répond pas. Elle le fixe d’un regard plein de ressentiment et ajoute :
Amal :
Donc, si je comprends bien, les larmes que
t’avais versées ce jour-là, c’étaient pas des
larmes de joie comme je l’avais cru, vrai ou
pas ?
Kamal, confondu, lève le regard vers elle et la voit s’éloigner. Soudain, se rendant compte de la situation, il se lance à sa poursuite. Il réussit à l’atteindre mais elle s’éloigne en courant en lui laissant uniquement son peignoir entre les mains.
Quand il la rejoint, il la trouve allongée sur le lit, tournant le dos à la porte. Il l’observe pendant un moment, pose le peignoir devant elle puis s’assied sur le bord du lit et essaie de la caresser. Mais elle lui repousse la main. Il réfléchit pendant un moment et finit par avouer :
Kamal :
Je crois que j’ai mis les pieds dans le plat.
Il fait une pause, comme s’il attendait la réaction d’Amal, qui ne se manifeste pas, et reprend :
Kamal :
L’emplacement du barrage sur lequel je
bosse depuis des années a été totalement
modifié et en plus à mon insu. Comme
d’habitude, pour faire plaisir à un tas de
grosses légumes qui non seulement ont
reçu cette terre à l’œil mais, en plus, ils
exigent qu’elle soit irriguée. Quant aux
pauvres paysans du coin, ils n’ont qu’à
utiliser l’eau de mer… En tout cas, moi,
j’ai fait mon devoir… J’ai rédigé un rapport
dans lequel j’ai expliqué qu’il s’agit d’une
grosse erreur qui va, en plus, entraîner
des dépenses supplémentaires considérables.
Voilà comment je suis.
Face à cette confession, Amal est désarmée et ses traits s’adoucissent. Kamal lui caresse les cheveux puis se penche sur son bras et se met à le couvrir de baisers.
9
EXTERIEUR – CASABLANCA – RUE D’AMAL – JOUR :
Le matin, Amal, tire les rideaux du salon et voit Kamal dans la rue, qui ouvre la portière arrière d’une voiture noire. Avant d’y monter, il lève le regard vers Amal pour lui faire un signe de la main mais elle n’y répond qu’au moment où Kamal est déjà monté dans la voiture. Pendant toute la scène, jusqu’au départ de la voiture, Amal se rappelle leur conversation de la veille :
Kamal (off) :
J’allais oublier. Redouane a appelé. Il
arrive demain à 22 h. Je lui ai dit que tu
vas le chercher à la gare parce qu’il va
habiter chez nous.
Amal (off) :
Tu peux pas le chercher, toi-même ?
Kamal (off) :
Je pars demain dans le Sud. En mission.
Je te l’avais pas dit ?
Amal (off) :
Non, tu m’as rien dit.
Kamal (off) :
Maintenant, tu le sais.
10
EXTERIEUR – CASABLANCA – RUE D’AMAL – NUIT :
Dans la rue, Amal ouvre la voiture de Kamal et, avant d’y monter, elle regarde vers son appartement voit Leyla qui l’observe de la fenêtre, en compagnie de Rachida, en agitant les mains dans sa direction. Amal lui répond d’un signe de la main puis monte dans le voiture et démarre.
11
EXTERIEUR – CASABLANCA – GARE – NUIT :
Devant la gare Casa-Voyageurs, Amal place sa voiture dans le parking puis en descend et la ferme à clé. Un jeune homme, portant une longue veste en cuir et les cheveux coupés court, s’approche d’elle en souriant et s’adresse poliment à elle :
Jeune homme :
Bonsoir, madame.
Amal :
Bonsoir.
Jeune homme :
Est-ce que vous pouvez m’indiquer comment
me rendre au boulevard Hassan II ?
Amal se tourne en direction de la ville et commence à lui expliquer :
Amal :
Le boulevard Hassan II, c’est un peu loin
Jeune homme :
Ah bon ?
Amal :
Vous allez tout droit, après vous trouverez le
boulevard Mohammed V puis après il vous
verrez une place et là…
Soudain, le jeune homme lui ferme la bouche, se saisit d’elle et la fait doucement culbuter par terre, sans tenir compte de la présence des voyageurs devant la porte de la gare. Amal se met à se débattre pour se libérer de son emprise mais il réussit à l’immobiliser et à la maintenir sous lui.
12
INTERIEUR – CASABLANCA – APPT D’AMAL – NUIT :
Au salon, plongé dans l’obscurité, le téléphone se met à sonner, sans arrêt. Des pas pressés se font entendre, une lampe s’allume et Rachida se dépêche de décrocher. Une voix sourde lui demande aussitôt :
Rachida :
Allô !
Homme (off) :
Rachida ?
Rachida :
Qui est à l’appareil ?
Homme (off) :
Madame Amal Gharib va rentrer très
tard, c’est pourquoi elle te demande de
confier Leyla pour cette nuit à son amie
madame Latifa Rachidi. Voilà son
adresse.
Rachida :
Une seconde, s’il vous plait. Je vais
chercher de quoi écrire.
Homme (off) :
Pas la peine, l’adresse est simple et c’est
dans le quartier. Voilà, c’est le 8 rue Taha
Hussein, 4ème étage, à gauche. Compris ?
Rachida :
Mais est-ce qu’elle est… Allô ! Allô !
Constatant que son interlocuteur a raccroché, Rachida se résigne à raccrocher à son tour. Mais ce téléphone de la part d’un inconnu la trouble. Ne se sentant pas tranquille, elle va vers la fenêtre, regarde dehors puis s’installe dans un fauteuil et reste prostrée et très soucieuse.
Leyla la rejoint et se plante devant elle. Rachida la fixe d’un regard inquiet puis la prend dans ses bras et se résigne à lui poser la question :
Rachida :
Tu connais tata Latifa ?
Leyla :
Tata Latifa ? Bien sûr.
Rachida :
Tu l’aimes bien ?
Leyla :
J’aime beaucoup tata Latifa.
Rachida :
Puisque tu l’aimes beaucoup, tu veux que je
te conduises chez elle ?
Leyla acquiesce de la tête. Rachida lui prend la main et quitte le salon avec elle en lui disant :
Rachida :
Alors viens, ma chérie.
13
EXTERIEUR – CASABLANCA – GARE – NUIT :
A la gare de, un long train s’approche en freinant et s’arrête pour déverser son flot de voyageurs. Parmi ceux-ci, il y a REDOUANE, un homme d’une quarantaine d’années, les cheveux courts et le visage n’est pas rasé. Il regarde autour de lui puis quitte le quai et se dirige vers le hall de la gare. Là, non plus, il ne voit pas Amal et se met à faire les cent pas devant la porte de la gare, visiblement contrarié.
14
INTERIEUR – CASABLANCA – HALL D’IMMEUBLE D’AMAL – NUIT :
Dans le hall de l’immeuble de Kamal et Amal, Redouane trouve le numéro de leur appartement sur l’une des boîtes aux lettres et reprend son sac de voyage. A ce moment, la porte de l’ascenseur s’ouvre et laisse apparaître Rachida qui porte Leyla
sur ses bras et qui se dirige avec elle vers la sortie. Redouane leur jette un regard furtif et se dépêche de prendre l’ascenseur.
15
INTERIEUR – CASABLANCA – PALIER D’AMAL – NUIT :
Redouane sort de l’ascenseur, regarde autour de lui et s’approche de l’appartement d’Amal et Kamal. Il sonne une fois puis sonne de nouveau et tend l’oreille. Après, il frappe à la porte et tend l’oreille encore une fois mais en vain.
Intrigué, il regarde sa montre puis s’appuie contre le mur, ne sachant pas quoi entreprendre.
Zineb (off) :
Tu peux venir chez moi, y a pas de problème,
t’es le bienvenu. Seulement, une chose. Il y a
Aziz, mon petit ami, qui passe la nuit chez moi.
16
EXTERIEUR – CASABLANCA – CABINE TELEPHONIQUE – NUIT :
Dans une cabine téléphonique, Redouane, très perplexe, essaie d’expliquer la situation :
Redouane :
Je l’ai attendu une demi heure à la gare
puis une autre demi heure ici, je ne peux
pas faire attendre plus.
Zineb (off) :
Si t’es d’accord, alors attends-nous devant
l’immeuble de Kamal et on passe te chercher
en voiture. D’accord ?
Redouane :
D’accord, je vais attendre devant l’immeuble.
Il raccroche, reprend son sac de voyage et quitte la cabine téléphonique, l’air toujours contrarié.
17
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT :
Deux hommes, munis de torches électriques, fouillent le bureau de Kamal. Après un moment, l’un d’eux s’adresse à son collègue :
Agent I :
N’oublie pas de remettre toutes les affaires
à leur place.
Agent II :
D’accord.
Puis il laisse son collègue en train d’examiner le contenu des tiroirs de la table de travail de Kamal et quitte le bureau pour la chambre à coucher. Là, en fouillant, il remarque une photo encadrée d’Amal, posée sur la table de chevet. Il s’en empare, l’examine et ne peut s’empêcher d’appeler son collègue :
Agent I :
Viens voir, mon vieux.
Le second agent lui demande aussitôt :
Agent II (off) :
Les photocopies ?
Agent I :
Viens voir un morceau, mon vieux.
Le second agent déboule et prend la photo que son collègue lui tend et se met à s’extasier :
Agent II :
Quel morceau, mon Dieu ! On dirait
qu’elle sort de Play-boy !
Le premier agent s’assied sur le bord du lit et se met à fantasmer :
Agent I :
Si j’avais une nana comme ça, j’aurais
plus envie de quitter le lit. Même pas
pour bouffer !
Voyant son collègue continuer à contempler la photo avec convoitise, il se redresse et le taquine :
Agent I :
Arrête de saliver, tu vas perdre la boule !
Agent II :
C’est vrai, je le jure !
18
EXTERIEUR – CASABLANCA – PARKING DE LA GARE – NUIT :
Au parking de la gare, Redouane, ZINEB et AZIZ se faufilent parmi les voitures à la recherche de celle d’Amal. Après un moment, Zineb la reconnaît et l’indique en affirmant :
Zineb :
Voilà sa voiture.
Cette découverte plonge Redouane dans le désarroi. Il s’approche de la voiture et regarde à l’intérieur. Zineb vérifie qu’elle est fermée à clé et recule en se demandant, hors d’elle :
Zineb :
Où est-ce qu’elle s’est barrée, cette
connasse ?
Redouane se tourne vers elle et la foudroie du regard. Zineb soutient son regard et lui rétorque :
Zineb :
Ne me regarde pas comme ça, tu connais
pas cette nana. Oui, elle est belle mais
rien de plus
Et elle se détourne ostensiblement de Redouane et rebrousse chemin. Aziz lui emboîte aussitôt le pas, après avoir jeté un regard furtif sur Redouane. Resté seul, ce dernier hésite à renoncer. Il regarde attentivement autour de lui et finit par se rendre à l’évidence et rebrousser chemin à son tour.
19
EXTERIEUR – CASABLANCA – HOPITAL – NUIT :
Une ambulance s’arrête devant le service des urgences de l’hôpital Avicenne. La portière arrière s’ouvre, un infirmier met pied à terre et aide un collègue à descendre un brancard sur lequel est allongé un blessé tout ensanglanté.
A ce moment, Redouane et Zineb quittent le service, jettent un regard sur la victime puis rejoignent Aziz et, sans rien dire, ils se dirigent vers la voiture de Zineb, l’air abattu.
20
EXTERIEUR – CASABLANCA – COMMISSARIAT – JOUR :
Redouane, les traits tirés, dévale les marches de l’escalier du commissariat central, en compagnie de Zineb. Résignés, ils s’éloignent en silence.
21
INTERIEUR – CASABLANCA – HALL DE L’IMMEUBLE D’AMAL – JOUR :
Dans le hall de son immeuble, Kamal ouvre la boîte à lettres, en retire quelques lettres et, sans les ouvrir, les parcourt du regard en se dirigeant vers l’ascenseur.
22
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – JOUR :
Kamal referme la porte de l’appartement derrière lui et tend l’oreille. Le silence qui règne dans l’appartement l’intrigue. Il appelle en enlevant sa veste :
Kamal :
Amal ! Amal !
Il tend l’oreille mais en vain. Alors, il se dirige vers la chambre à coucher. Là, ne trouvant pas sa femme, il prend son oreiller entre les mains et se met à le humer quand il se rappelle quelque chose.
Au salon, le combiné collé à l’oreille, Kamal n’arrête pas de bouger. Après un moment, dès que son interlocuteur décroche, il s’installe dans un fauteuil en disant :
Kamal :
Allô ! C’est Kamal Gharib, monsieur le
directeur. Je viens de recevoir une lettre…
Il écoute son interlocuteur pendant un court moment puis, hors de lui, il rétorque en élevant la voix :
Kamal (criant) :
Cette mutation ne me plaît pas du tout
et puis c’est pas le moment….
Il éloigne le combiné et, dans un accès de rage, il le jette violemment loin de lui. Le combiné bute contre un autre fauteuil, tombe par terre et l’un de ses composants rebondit et vient choir devant Kamal.
23
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT :
En pyjama, Kamal, allongé dans son lit, dort paisiblement quand le téléphone sonne. Il se réveille en sursaut, regarde autour de lui et décroche le combiné :
Kamal :
Allô !
Redouane (off) :
Salut, c’est Redouane. T’es rentré quand ?
Kamal :
T’es où ? Amal est avec toi ?
Redouane (off) :
Je suis avec Zineb.
Kamal :
Et Amal ? Elle est avec vous ?
Redouane (off) :
Ecoute, j’ai hâte de te voir.
Kamal :
Donc Amal et Leyla sont avec vous, c’est
ça ?
Redouane (off) :
Ne tarde pas.
24
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT DE ZINEB – NUIT –
PLUS TARD :
Zineb, adossée à la porte de sa chambre à coucher, tend l’oreille. Redouane la rejoint et lui demande en chuchotant :
Redouane (chuchotant):
Qu’est-ce qu’il fait ?
Zineb (chuchotant):
Le pauvre, il essaie de se soulager comme
il peut
Redouane (chuchotant):
Il faut pas le laisser tout seul.
Zineb pousse le battant de la porte et voit Kamal, assis sur le bord du lit, la tête basse, en train de pleurer. Pendant que Redouane prend place à côté de lui, en l’entourant de son bras, Zineb s’accroupit devant lui et se met à lui caresser les mains.
Après un moment, elle lui soulève délicatement le menton et lui dit :
Zineb :
Elle a peut-être un empêchement que
nous pouvons même pas soupçonner.
Redouane se met aussitôt de la partie :
Redouane :
Ne t’en fais pas, elle va bientôt donner
signe de vie.
Zineb :
En tout cas, ce qui est sûr c’est qu’elle est pas
aux urgences, ni chez les flics, on a été partout.
Redouane :
Donc rien de grave, elle va pas disparaître.
Kamal, qui pendant ce temps a gardé les yeux baissés, repousse brusquement son frère en se levant et le désigne d’un doigt accusateur :
Kamal (criant) :
Et toi, oui toi…
Redouane, alerté par le cri, lève un regard étonné. Kamal continue :
Kamal (criant) :
… pourquoi t’as pas disparu comme elle ?
Zineb se précipite rapidement vers lui et lui rétorque :
Zineb :
T’as pas le droit ! C’est ton frère aîné quand
même.
Et elle l’entoure de ses bras pour le calmer. Il se blottit contre elle puis la repousse elle aussi et quitte précipitamment la chambre. Zineb le voit s’en aller et crie après lui :
Zineb :
Kamal ! Kamal !
Puis elle lui emboîte le pas, suivie aussitôt par Redouane.
25
INTERIEUR – CASABLANCA – PALIER DE ZINEB – NUIT :
En se dépêchant, Zineb réussit à rattraper Kamal, au moment où il quitte l’appartement, mais il la repousse et prend le chemin de l’escalier.
A ce moment, Zineb ne peut s’empêcher de lui dire :
Zineb (chuchotant) :
J’espère en tout cas qu’elle n’a pas profité
de son voyage pour…
En entendant cette réflexion, Kamal rebrousse chemin immédiatement et, devinant l’intention de sa sœur, complète aussitôt sa phrase en disant :
Kamal (off) :
Pour me plaquer, c’est ça ?
Ensuite, la foudroie longuement du regard avant d’ajouter :
Kamal :
Pourquoi tu la détestes à ce point ? Qu’est-ce
qu’elle t’as pris, dis-moi ?
Sans attendre, Zineb lui répond du tac au tac :
Zineb :
C’est à toi qu’elle as pris la fille !
Cette réponse brutale laisse Kamal complètement coi. Ne trouvant rien à rétorquer, il la toise d’un long regard plein de ressentiment et bat aussitôt en retraite. Redouane, debout dans l’embrasure de la porte, en reste médusé.
26
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT :
Redouane pénètre discrètement dans la chambre à coucher d’Amal et Kamal et trouve ce dernier, qui lui tourne le dos, en train de parler au téléphone :
Kamal :
Allô ! Allô ! C’est Kamal… Amal n’est pas chez
vous ?… Parce qu’elle disait qu’elle voulait voir
voir sa mère, c’est pourquoi… Elle a pas téléphoné
cette semaine ni la semaine dernière ?
Kamal regarde soudain sa main gauche qui ne tient rien et tente maladroitement de sauver la situation :
Kamal :
En fait, elle est chez ma sœur Zineb. Elle m’a
laissé un message que voilà mais que j’avais mal
déchiffré. Donc y a pas à s’inquiéter, tout
va bien, très bien même !
Il raccroche mais continue à répéter :
Kamal :
Tout va bien ! Oui, tout va bien !
Redouane s’avance vers lui. Kamal se retourne, le voit et s’immobilise. Remarquant l’étonnement de son frère, Kamal lui rétorque en s’emportant :
Kamal (en colère) :
Qu’est-ce que tu veux que je dise à son père ?
Redouane :
A ta place, je lui aurais dit la vérité !
Hors de lui, Kamal se redresse en s’écriant :
Kamal (criant) :
Mais t’es pas à ma place ! D’ailleurs, tu peux
pas l’être parce que tu peux pas savoir ce qu’Amal
représente pour moi, tu piges ?
Puis il s’assied sur le bord du lit et reste prostré, la tête entre les mains. Devinant sa souffrance, Redouane s’installe à côté de lui et lui pose la main sur l’épaule. Kamal se tourne après un moment vers lui et lui avoue :
Kamal :
Tu sais, il y a des choses que je ressens
depuis un certain temps mais que j’ose
même pas m’avouer… Tu me connais,
quand je commence un boulot, j’essaie de
le faire bien, selon les normes et dans les
délais… mais cela, mes supérieurs n’y
accordent aucune importance !… Pourquoi
ils m’enlèvent du barrage sur lequel je
travaille depuis plus de deux ans et
m’expédient subitement dans le désert
où je dois me rendre demain ou après-
demain au plus tard…
Il baisse les yeux puis après un moment de silence il se tourne de nouveau vers Redouane et conclut avec amertume :
Kamal :
J’ai plus confiance dans ce pays !
Redouane lui tapote sur l’épaule puis lui suggère :
Redouane :
Tu as aucune idée chez qui elle pourrait être ?
Hors de lui, Kamal lui rétorque aussitôt en s’écriant :
Kamal (criant) :
Mais elle est où cette putain de femme ?
Redouane ne sait quoi lui répondre mais ne cesse de l’observer. Kamal se rappelle soudain :
Kamal :
Oui, elle a une amie, j’avais oublié celle-là.
Il prend le répertoire posé près du téléphone en réfléchissant à haute voix :
Kamal :
Elle s’appelle comment d’ailleurs ? Latifa…
Latifa comment ?… Rachidi ? C’est ça.
Il se met aussitôt à feuilleter le répertoire, trouve le numéro de Latifa et, reprenant espoir, il appelle :
Kamal :
Allô !… Est-ce que Latifa est là ?
Khadija (off) :
Elle est en voyage. Qui la demande ?
Kamal (dépité) :
Ah bon ? Elle est partie en voyage avec qui ?
Khadija (off) :
Pardon ? Mais qui êtes-vous ?
Kamal (en colère) :
Ça vous regarde ?
Hors de lui, il raccroche brutalement et reste prostré pendant un long moment avant de se blottir contre Redouane.
27
EXTERIEUR – CASABLANCA – RUE – NUIT:
En continuant à raser les murs, Amal s’avance rapidement en regardant devant elle. En dépit de l’heure tardive, une voiture ralentit et se met à faire marche arrière pour rester à son niveau et le CHAUFFEUR l’interpelle :
Chauffeur :
Où vas-tu comme ça par ce froid, ma
petite gazelle ? Gazelle, monte avec
moi que je te réchauffe un peu !
Amal s’arrête, se tourne vers lui et le foudroie d’un regard désespéré. Sa réaction inattendue laisse le chauffeur stupéfait. Comment cette jeune femme, toute menue, peut-elle se comporter ainsi, dans une rue déserte et en pleine nuit. Il hésite puis redémarre en disant :
Chauffeur :
Allez, tant pis !
Dès que la voiture s’éloigne, Amal reprend sa marche quand un MOTOCYCLISTE, une armoire à glace, ralentit à son niveau et se met à la déshabiller du regard en susurrant :
Motocycliste :
C’est plus fort que moi, je peux pas accepter
qu’une gazelle comme toi soit ainsi exposée
au froid et aux agressions. Si tu acceptes ma
modeste moto, je suis prêt à te conduire où tu
veux, même jusqu’à mon lit…
Amal s’arrête et le fixe d’un regard méprisant. Le motocycliste, désarçonné, perd les pédales et bat aussitôt en retraite.
28
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT DE LATIFA – NUIT :
Latifa ouvre la porte de son appartement et découvre avec étonnement Amal plantée devant elle sur le palier. Elle la foudroie d’un regard peu amène et manifeste aussitôt sa mauvaise humeur :
Latifa :
Ne me refais plus jamais ça, s’il te plaît !
Jamais, jamais, jamais !
Cette réaction ne surprend pas Amal. Latifa laisse la porte ouverte et s’en va. KHADIJA, la bonne de Latifa, apparaît dans l’embrasure de la porte, voit Amal et lui fait la bise avant de l’inviter à entrer :
Khadija :
Entre !
Elle s’efface pour la laisser passer et referme la porte derrière elle. Amal trouve sa fille Leyla en train de dormir, la fixe longuement du regard puis s’assied sur le bord du lit et se met à la caresser. Khadija, debout derrière elle, l’observe avec compassion. Amal se lève, prend Leyla dans ses bras et se dirige vers la sortie.
29
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT :
A la chambre à coucher, Amal met sa fille dans son propre lit, en lui posant la tête sur l’oreiller de Kamal. Ensuite, elle s’apprête à rebrousser chemin quand elle découvre que sa photo a disparu du cadre posé sur la table de chevet. Intriguée, elle fixe le cadre vide pendant un moment puis le met à l’envers et quitte la chambre.
Dans la baignoire pleine d’eau savonneuse, elle se lave en se frottant de plus en plus brutalement avec un gant de toilette, comme si elle voulait se faire mal.
Après le bain, elle se place devant la glace et soumet ses cheveux à un long brossage tout aussi violent, comme si elle voulait s’arracher les cheveux.
30
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT –
PLUS TARD :
Quand elle se met au lit, Amal n’arrive pas à dormir. Dès qu’elle éteint la lumière, elle semble craindre quelque chose et se met à regarder autour d’elle avec inquiétude, ce qui l’oblige à rallumer de nouveau l’abat-jour.
A un moment, elle se rend à la salle de bain pour chercher des somnifères. Ne les ayant pas trouvés, elle retourne à son lit et essaie de lire mais elle ne comprend pas ce qu’elle lit et passe son temps à fixer la même page sans avancer.
Au milieu de la nuit, le livre encore dans la main et la lumière toujours allumée, elle se met à crier dans son sommeil :
Amal (criant) :
Non, c’est faux, je suis pas une pute !…
Vous allez voir, quand mon mari…
Allongée à côté d’elle, Leyla ouvre les yeux puis, effrayée, elle se redresse en criant :
Leyla (criant) :
Papa ! Papa !Papa !
Amal se réveille en sursaut, se rend compte de la situation et prend aussitôt sa fille dans ses bras. Les larmes aux yeux, elle la serre de plus en plus fort.
31
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – JOUR :
Le matin, un rayon de soleil effleure le visage d’Amal et finit par la réveiller. Elle ouvre les yeux et aperçoit aussitôt sa fille Leyla. Celle-ci, debout dans l’entrebâillement de la porte, l’observe en catimini, le regard circonspect. Amal lui sourit et lui tend la main mais Leyla se détourne d’elle et s’enfuit.
Après, au bureau de son mari, Amal trouve à côté du téléphone un mot laissé par Kamal. Elle le prend et y trouve la phrase manuscrite suivante : » Si tu tiens encore à moi, tu sauras certainement me retrouver. » Sous la signature de Kamal, elle remarque un numéro de téléphone. Ne croyant pas ses yeux, elle relit le mot plusieurs fois et se décide à téléphoner.
Elle entend quelqu’un décrocher le téléphone et s’empresse de demander :
Amal :
Allô, c’est Errachidia ?
Standardiste (off) :
Oui, j’écoute.
Amal :
Bonjour, madame. Est-ce que je peux parler à
monsieur Kamal Gharib ?
Standardiste (off) :
Vous faites erreur, madame.
Amal (étonnée) :
Impossible, c’est la délégation de votre ministère
ici, à Casa, qui m’a donné votre téléphone…
Son interlocutrice devient cassante en lui rétorquant :
Standardiste (l’interrompant, off) :
Personne ne porte ce nom ici.
Amal (déçue) :
Ah bon ? Alors passez-moi votre directeur.
Après une longue attente, Amal entend une voix rauque :
Lamrani (off) :
Oui, j’écoute.
Amal :
Bonjour, monsieur le directeur. Voilà, je suis la
femme de monsieur Gharib, l’ingénieur…
Lamrani (l’interrompant, off) :
Faire abandon de poste à un moment où le pays
a besoin du barrage duquel il a été chargé, c’est
de l’irresponsabilité pure et simple !
Amal (inquiète) :
Mais où est-ce que je peux le trouver ?
Lamrani (l’interrompant, off) :
Votre mari, madame, ne mérite pas la
qualité d’ingénieur !
Amal (inquiète) :
Allô ! Allô !
Constatant que son interlocuteur lui a raccroché au nez, Amal laisse le combiné lui échapper de la main, stupéfaite.
Furieuse, elle reporte sa colère sur le papier et le déchire. Mais, ce faisant, elle découvre au verso un portrait de son mari, désormais divisé en deux morceaux inégaux, et un sentiment de culpabilité s’empare d’elle. Elle éclate en pleurs et se met à essayer de rassembler les deux morceaux du portrait.
Après, elle sert à Leyla son petit déjeuner à la cuisine. En mangeant une pomme, elle essaie de faire parler sa fille :
Amal :
C’était bien chez tata Latifa ?
Sans même lever la tête, Leyla, toujours fâchée contre sa mère, lui répond d’une manière laconique :
Leyla :
Oui !
Amal :
Tu t’es pas beaucoup ennuyée ?
Leyla :
Non !
Amal :
Mais je t’ai manqué quand même ?
Leyla ne répond pas. Amal la fixe d’un regard courroucé mais la fillette continue imperturbablement à prendre son petit déjeuner, comme si de rien n’était. Amal abandonne sa pomme et quitte ostensiblement la cuisine.
32
INTERIEUR – CASABLANCA – BANQUE – JOUR :
Dans une agence bancaire, Amal compte les billets de banque que la CAISSIERE vient de lui remettre puis les met dans son sac et demande :
Amal :
Est-ce que je peux connaître le solde ?
Caissière :
Bien sûr.
La caissière pianote sur son ordinateur pour procéder aux vérifications nécessaires et inscrit le solde sur un morceau de papier qu’elle remet à Amal. Déçue par la somme, Amal réagit :
Amal :
C’est tout ?
Caissière :
Il y a 2 ou 3 semaines, votre mari a fait un
retrait.
La réponse de la caissière sonne comme un verdict. Amal, comme une somnambule, prend Leyla par la main et se dirige avec elle vers la sortie en hochant la tête.
33
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – JOUR:
Installée à la cuisine, Amal se met à examiner les offres d’emploi du journal » Le Matin « . Elle en coche un certain nombre mais, en les relisant, elle en exclut quelques unes en les biffant puis reprend la lecture des autres.
Après, elle commence à rédiger une demande d’emploi. Mais elle déchire le premier et reprend de nouveau quand elle entend, soudain, quelqu’un sonner à la porte. Surprise, elle interrompt instantanément son travail et quitte la cuisine.
A partir du salon, elle regarde vers la rue, à travers la fenêtre. Elle voit Redouane et Zineb et se met à les observer. Ils lèvent le regard vers son appartement en se concertant puis regagnent leur voiture et s’en vont.
34
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – JOUR –
PLUS TARD :
Plus tard, Amal s’accroupit devant une plante toute rabougrie et se met à lui enlever les feuilles sèches avant de l’arroser. Ensuite, elle se dirige vers une autre plante visiblement déjà morte et se met à l’examiner. Leyla s’approche d’elle. Amal l’entoure de ses bras et lui explique :
Amal :
Je vais l’arroser pour qu’elle redevienne
verte comme avant… Mais si elle ne
redevient pas verte, c’est que la maison
ne lui convient plus.
Leyla :
Pourquoi ?
Amal :
Pourquoi ? Parce que nous sommes restées
seules.
Leyla se s’éloigne d’elle. Amal se met à arroser la plante quand Leyla la rejoint avec le combiné du téléphone. Amal, étonnée, lui demande :
Amal :
Pourquoi le téléphone ?
Leyla :
Pour appeler papa.
Amal prend le téléphone et s’installe dans un fauteuil. Elle compose un numéro de mémoire et demande sans préalable :
Amal :
Est-ce que tu peux venir maintenant ?
Et, sans attendre, elle raccroche, repose le combiné sur la table du salon puis prend la main de Leyla et quitte le salon.
35
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT :
Au salon, Amal découpe une pizza et pousse un morceau vers Latifa, assise sur le canapé à côté d’elle. Latifa l’observe pendant un moment puis lui dit en souriant :
Latifa :
Cette fois-ci, je te tiens. T’as disparu où,
petite diablesse ? T’as un amant, c’est
ça ?
Amal baisse les yeux et garde le silence. Latifa continue à l’observer en allumant une cigarette et ajoute, visiblement déçue :
Latifa :
Comme tu veux. En tout cas, tu m’avais joué
un sale tour. Je comprenais pas pourquoi
t’avais abandonné ta fille chez moi pendant
tout ce temps. J’arrêtais pas de téléphoner chez
toi, j’allais devenir dingue !
Voyant qu’Amal continue à garder le silence, l’air abattu, elle sort un carnet de chèques de son sac et demande :
Latifa :
Dis-moi, t’as besoin de combien en ce moment ?
Amal se redresse et s’approche d’elle en se décidant enfin à parler :
Amal :
C’est vrai que j’ai pas terminé mes études
d’économie mais il me restait presque rien,
un an c’est tout. Mais je dois vite trouver
un boulot.
Latifa :
Si tu m’avais écoutée à l’époque, au lieu de
suivre l’avis de Kamal…
Amal (décidée) :
Ne m’en parle plus, s’il te plait. Lui, pour
moi, c’est fini. Maintenant, c’est l’avenir
qui m’intéresse. Uniquement.
Latifa l’entoure de ses bras et la serre contre elle pour lui signifier son approbation. Mais Amal se libère de son étreinte et ajoute :
Amal (décidée) :
Je sais que ça va pas être facile, que je dois
trouver du boulot, que je dois prendre un
appart plus modeste et surtout que je dois
cesser de pleurer.
Ensuite, elle sourit et demande :
Amal (décidée) :
Et si on prenait une cuite maintenant ?
Elle tend un verre de vin à Latifa, prend un autre puis trinque avec son amie et boit aussitôt une bonne gorgée de son verre. Latifa reprend son paquet et lui offre une cigarette. Amal en tire une bouffée et s’adosse contre le fauteuil, visiblement plus détendue.
Plus tard, à la salle de bain, Amal, très éméchée, se rafraîchit le visage puis se redresse. Voyant dans la glace que Latifa vient de la rejoindre, elle lui demande en chuchotant :
Amal (chuchotant) :
Serre-moi !
Latifa l’entoure de ses bras et la serre contre elle. Amal se blottit contre elle et s’abandonne à son étreinte.
36
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT –
REVE :
Amal, dans son lit en train de dormir, ouvre lentement les yeux et regarde devant elle avec appréhension. Elle voit Kamal, allongé en face d’elle, en train de la contempler, et un large sourire illumine son visage.
37
INTERIEUR – CASABLANCA – APPARTEMENT D’AMAL – NUIT –
RETOUR AU PRESENT :
Le sourire d’Amal s’estompe brusquement et elle se redresse et s’assied en fixant du regard l’autre partie du lit. Latifa, qui dormait sur le côté en face d’elle, ouvre les yeux et voit qu’elle a l’air soucieux. Elle s’assied à côté d’elle et lui demande :
Latifa :
Qu’est-ce qui t’arrive ?
Amal :
J’ai un tel mal de tête…
Latifa :
C’est pour ça que tu fais cette tête ? T’as la
gueule de bois, c’est tout.
Amal :
Non, c’est pas tout. J’ai rêvé encore de ce salaud
de Kamal. Et chaque fois que je rêve de lui, adieu
le sommeil !
FONDU AU NOIR.
38
EXTERIEUR – STATION DE PEAGE – VOITURE – JOUR :
Un élégant 4×4 bleu quitte une station de péage et s’en éloigne de plus en plus vite.
39
EXTERIEUR – AIRE DE REPOS – VOITURE – JOUR :
Plus loin, le 4×4 s’arrête dans une aire de repos. Les cheveux ondulés et plus clairs, Amal descend de la voiture, sort un téléphone portable de son sac à main et s’adosse contre l’arrière du véhicule pour téléphoner :
Amal :
Allô, Latifa ? Est-ce qu’elle a demandé après
moi ?
Latifa (off) :
Pour le moment, non.
Amal :
Tant mieux. Il est préférable qu’elle ignore
tout de mon projet, sinon elle va me faire
chier comme pas possible, surtout que je suis
décidée maintenant à régler cette affaire.
Latifa (off) :
Alors, bonne route !
Amal :
Merci, Latifa.
Amal raccroche et s’apprête à allumer une cigarette quand elle change d’avis et rappelle son amie :
Amal :
T’es fâchée contre moi ?
Latifa (off) :
Têtue comme tu es, ça servirait à rien !
Amal :
C’est bien ou pas ?
Latifa (off) :
A condition que tu rentres pas les mains vides !
Amal :
Merci, Latifa.
Rassurée, cette fois-ci, elle raccroche et allume une cigarette. Après en avoir tiré quelques bouffées, elle regarde autour d’elle et son visage devient progressivement triste et soucieux.
40
EXTERIEUR – MARRAKECH – VOITURE – JOUR :
La voiture d’Amal traverse la ville de Marrakech, longe la place Djemaâ-el-Fna et pénètre lentement dans la médina.
41
INTERIEUR – MARRAKECH – MUSEE DAR SI SAÏD – JOUR :
A l’accueil du musée de Dar Si Saïd, ancien palais du XIXème siècle, un vieux planton répond à Amal :
Planton :
Je vais lui annoncer votre arrivée.
Amal :
Je vais l’attendre à l’intérieur.
Planton :
D’accord, madame.
Puis il la quitte en se dépêchant. Amal lui emboîte le pas tout en contemplant une collection de portes sculptées en bois de cèdre, visiblement très anciennes.
Ensuite, pendant qu’elle examine une exposition de coutelas exposés dans une vitrine, Redouane, un homme au visage marqué et aux cheveux sel et poivre, pénètre discrètement dans la pièce. Il voit Amal, qui continue à visiter l’exposition, et se met à l’observer. Son élégance et sa sveltesse l’impressionnent.
Après un moment, il se racle la gorge et l’appelle :
Redouane :
Amal ?
La jeune femme se tourne vers lui et le fixe d’un regard interrogatif. Il lui sourit et lui pose la question :
Redouane :
Tu m’as pas reconnu ?
Amal :
Tu as changé.
Redouane :
Toi aussi. T’es beaucoup plus belle !
Elle sourit, le compliment lui fait plaisir. Redouane lui tend la main puis, après une courte hésitation, il se décide à lui faire la bise.
Après, pendant qu’ils quittent la salle d’exposition, il regarde autour de lui, comme s’il cherchait quelqu’un, et demande :
Redouane :
Où est Leyla ?
Amal :
Leyla ne pouvait pas venir, elle a classe.
Redouane :
Dommage ! Elle a quel âge maintenant ?
Amal :
Dix ans.
Redouane :
J’avais bien envie de la revoir. Dommage !
Amal ouvre son sac à main, en retire une enveloppe et la tend vers lui. Il l’ouvre et trouve quelques photos de Leyla. Il se met à les examiner et constate :
Redouane :
Elle ressemble beaucoup plus à toi qu’à lui.
Cette observation fait plaisir à Amal. Elle s’arrête au milieu du jardin du musée et répond :
Amal :
Il y a quand même un peu de justice dans
ce monde !
Cette remarque surprend Redouane. Il hoche la tête et emboîte le pas à Amal qui se dirigeait vers la sortie.
42
EXTERIEUR – ROUTE DE OUARZAZATE – VOITURE – JOUR :
En conduisant, Amal enlève ses lunettes de soleil et se met à regarder les paysages autour d’elle avec un intérêt croissant.
Après un moment, découvrant quelques sommets encore enneigés, elle demande à Redouane :
Amal :
C’est ça l’Atlas ?
Redouane (off) :
Celui-ci, c’est le Haut Atlas.
Amal :
Différent des Alpes mais c’est pas mal du tout !
Redouane (off) :
Si je comprends bien, tu connais pas beaucoup
le pays !
Amal :
J’en connais ce qui m’intéresse. Quant au
reste…
Redouane, assis à côté d’elle, l’observe pendant un moment puis se racle la gorge et lui pose la question :
Redouane :
Dis-moi, pourquoi, il y a sept ans, t’avais refusé
de nous recevoir, Zineb et moi ?
Amal :
Je ne voulais voir personne.
Redouane :
Personne en général ou personne de la
famille ?
Amal :
A l’époque, je ne voyais pas la différence.
Redouane :
Et maintenant ? Tu es toujours aussi…
Sans le regarder, Amal l’interrompt :
Amal (l’interrompant) :
Je n’étais pas comme ça avant.
Mettant ainsi fin à la conversation, elle regarde droit devant elle et se concentre sur la conduite.
43
EXTERIEUR – OUARZAZATE – TAXI – FIN DE JOURNEE :
Installé sur la banquette arrière d’un taxi, Redouane s’adresse au chauffeur en disant :
Redouane :
C’est un vieil ami que j’ai pas vu depuis
très longtemps.
Le taxi longe le quartier des boutiques d’artisanat et pénètre dans la casbah de Taourirt puis réduit sa vitesse et s’engage dans le labyrinthe des ruelles étroites et de plus en plus sombres du quartier.
44
EXTERIEUR – OUARZAZATE – TERRASSE D’AÏSSA – NUIT :
Redouane, furieux, longe la balustrade de la terrasse qui donne sur les monts entourant la ville de Ouarzazate en fulminant :
Redouane :
Merde, merde !
Puis il s’approche d’Aïssa, un homme dépassant la cinquantaine, assis à une table sur laquelle il y a une bouteille de vin et un bol d’olives. Aïssa allume une cigarette et lui répond :
Aïssa :
Je croyais que je te l’avais dit dans ma
lettre. En tout cas, il est venu ici pour
assister à une réunion des ONG du coin.
Il prend une gorgée de vin de son verre et ajoute :
Aïssa :
Tu sais, tous les bourges qui se cachaient comme
des poules mouillées quand nous étions en prison,
eh bien, maintenant ils ont créé leurs journaux
et squattent les associations pour promouvoir
la nouvelle mode appelée société civile ! En fait,
ils cherchent uniquement à faire des affaires.
Redouane rebrousse chemin pour s’adresser à Aïssa :
Redouane :
T’es sûr au moins qu’il s’agit de lui ?
Aïssa :
Aucun doute là-dessus. Bon, au départ, je
l’ai pas reconnu parce qu’il a beaucoup changé.
Mais dès que j’ai vu son nom sur la liste des
participants, je l’ai tout de suite abordé. Et là,
il a fait semblant de pas se rappeler de moi,
le salaud !
Redouane :
Normal, mon vieux, il était trop jeune quand
nous avons été arrêtés.
Aïssa :
Cesse de le défendre, c’est qu’un bourge
comme les autres, lui aussi, crois-moi.
Redouane avale une gorgée de vin et retourne auprès d’Aïssa en disant :
Redouane :
Je crois qu’il voulait tout simplement se
payer ta tête ! C’est son côté farceur que
tu connais pas. Donc, il a pas changé.
Tant mieux !
Aïssa :
D’accord, disons qu’il m’a oublié, moi, mais
pourquoi il a fait semblant d’être surpris
quand j’ai demandé de tes nouvelles, hein ?
Il t’a oublié, toi aussi ?
Redouane fronce les sourcils, intrigué par les paroles d’Aïssa, et s’assied en face de lui en s’étonnant :
Redouane :
Ah bon !
Aïssa :
Eh oui !
L’air soucieux, Redouane avoue :
Redouane :
Ce qui me fait chier, c’est que je sais
vraiment pas quoi dire à Amal.
Aïssa éclate aussitôt de rire et se met à le taquiner :
Aïssa :
Tu m’as l’air d’en pincer pour cette bourge.
Fais gaffe, sinon on va te perdre, camarade !
Redouane, embarrassé, baisse la tête pour éviter le regard de son ami. Aïssa continue à rire en poursuivant :
Aïssa :
Il manquait plus que ça, que Redouane devienne
bourge.
45
INTERIEUR – OUARZAZATE – CHAMBRE D’HOTEL D’AMAL – NUIT :
Emmitouflée dans un peignoir de bain, Amal parle dans son téléphone portable, assise sur le bord de la baignoire :
Amal :
Tu me demandes pas où je suis ?
Leyla (off) :
Je sais que t’es en voyage.
Amal :
Est-ce que je te manque ?
Leyla (off) :
Pour le moment, non.
Amal
Donc… ça va ?
Leyla (off) :
Ouais, ça va.
Amal :
Donc… bonne nuit !
Leyla (off) :
Bonne nuit !
Les réponses laconiques de Leyla prennent Amal de court et lui donnent en même temps à réfléchir.
Un peu plus tard, Redouane, assis sur un coffre, baisse la tête, visiblement embêté, en disant :
Redouane :
Moi aussi je croyais qu’il habitait ici. Mais
toute façon, nous serons chez demain ou
après-demain.
Amal, très énervée, se plante aussitôt devant Redouane et lui rétorque en élevant la voix :
Amal :
A condition que tu ne me dises pas demain
soir qu’il a changé d’adresse entre temps et
qu’en fin de compte il se trouve un peu plus
au Sud ou un peu plus au Nord ou je ne sais
quoi encore.
Puis elle s’éloigne de lui et se précipite vers la partie salon de la chambre. Elle allume rapidement une cigarette et s’installe sur un canapé. Redouane la rejoint mais reste debout, en s’appuyant sur le mur de séparation, ne sachant pas quoi entreprendre. Après avoir tiré quelques bouffées de sa cigarette, Amal finit par lui adresser la parole :
Amal :
Mais c’est de ma faute. Avant de prendre la
route, j’aurais dû avoir ses coordonnées.
Elle ajoute en élevant la voix :
Amal :
En vérité, j’aurais dû m’assurer que tu
l’as déjà retrouvé avant de me décider à
débarquer ici, dans ce bled perdu que je ne
connais pas et dont je ne comprends pas
les règles.
Hors de lui, Redouane prend précipitamment place en face d’elle et lui rétorque :
Redouane :
Je suis peut-être vieux jeu, mais ce que je fais là,
je le fais pour mon frère et pour ma nièce.
Puis il se met debout et continue en élevant la voix :
Redouane :
C’est pourquoi je vais continuer ce voyage, même
sans toi et sans ta putain de bagnole !
Ensuite, il se précipite vers la sortie et quitte la chambre en claquant la porte derrière lui. Amal reste imperturbable et ne le suit même pas du regard.
46
INTERIEUR – OUARZAZATE – COULOIR D’HOTEL – NUIT :
Redouane s’éloigne d’un pas pressé, en pestant. Mais en arrivant cependant devant la porte de sa chambre, il rebrousse chemin. Il pousse le battant de la porte d’Amal et reste interdit. Amal, debout en tournant le dos à la porte, enlève sa robe de chambre et reste ainsi nue pendant un court moment avant d’enfiler une nuisette bleu nuit.
Malgré sa fascination, Redouane se résigne à refermer la porte tout en évitant de faire du bruit. Toutefois, au lieu de regagner sa chambre, il reste immobile devant celle d’Amal, perturbé.
47
INTERIEUR – OUARZAZATE – CHAMBRE D’HOTEL D’AMAL – NUIT :
Pendant ce temps, Amal, ayant repris sa place, continue à fumer quand elle entend quelqu’un frapper à la porte. Sans bouger, elle répond :
Amal :
Entrez !
La porte s’ouvre et un GROOM apparaît, portant un plateau avec un repas, une bouteille de vin et un ballon. Il s’approche d’elle en saluant :
Groom :
Bonsoir, madame.
Il pose le plateau devant elle et présente la facture. Amal la signe et la lui remet avec un billet de banque. Il la remercie avant de se retirer :
Groom :
Merci et bon appétit.
Amal reprend sa cigarette et reste méditative. Un peu plus tard, elle se met au vin mais sans toucher à son repas.
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INTERIEUR – OUARZAZATE – CHAMBRE D’HOTEL D’AMAL – NUIT –
PLUS TARD :
Au milieu de la nuit, Amal dort sur le ventre pendant que sa main droite se promène sur la moitié vide du lit avant de s’accrocher à l’oreiller reposant à côté du sien.
49
INTERIEUR – OUARZAZATE – CHAMBRE D’HOTEL D’AMAL – JOUR :
Le matin, dès qu’elle ouvre les yeux, Amal trouve un bouquet de roses posé sur le coffre placé contre le mur de séparation. Etonnée, elle s’en approche et le sent puis se met à fouiller parmi les feuilles à la recherche d’une carte de visite ou d’un mot pour identifier l’expéditeur. Ne trouvant rien, elle prend le téléphone et compose un numéro interne à deux chiffres :
Amal :
Allô ! La réception ?
Réceptionniste (off) :
Oui, madame.
Amal :
Merci pour les roses, elles sont vraiment
magnifiques !
Réceptionniste (étonné, off) :
Pardon ? Vous voulez des roses, madame ?
Amal (étonnée) :
Comment ça ? Ce n’est pas l’hôtel qui a placé
un bouquet dans ma chambre ?
Réceptionniste (off) :
Non, madame ! Mais si vous en voulez…
Amal (l’interrompant) :
Merci beaucoup.
Réceptionniste (off) :
Vous voulez un bouquet ou deux ?
Amal :
J’ai dit merci, c’est-à-dire non.
Elle raccroche et reste intriguée. Après, elle se lève pour s’habiller quand son téléphone portable, posé sur la table de chevet, se met à sonner. Elle l’attrape, reconnaît le numéro de son interlocuteur en regardant l’écran et répond en se baladant dans la chambre :
Amal :
Mounir ? T’es où ?
Mounir (off) :
Tu me manques énormément.
Amal :
Donc, le bouquet, c’est toi.
Mounir (off) :
Je commence à regretter de t’avoir encouragée à
faire ce voyage avec ton beau-frère.
Amal :
Que faire ? C’est lui qui connaît le chemin.
Mounir (off):
Mais j’ai peur pour toi.
Amal :
T’as aucune raison..
Mounir (off):
C’est plus fort que moi. Je comprends que tu
dois mettre de l’ordre dans ta situation mais
j’ai peur pour notre projet.
Cette attitude lui déplaît. Elle s’arrête de marcher et répond d’une manière ferme :
Amal :
T’as tort. Maintenant que je sais que tu
m’attends, je suis encore plus déterminée.
Mais si tu continues à me parler de peur,
tu risques de me décourager. C’est pourquoi
tu dois t’abstenir de m’appeler tant que j’ai
pas terminé. Voilà. Je t’embrasse !
Et sans attendre, elle éteint le téléphone, le remet à sa place sur la table de chevet et s’assied sur le bord du lit, visiblement soucieuse.
50
EXTERIEUR – ROUTE D’ERRACHIDIA – VOITURE – JOUR :
Le 4×4 débouche sur un plateau désertique qui s’étend à perte de vue, surplombé à l’horizon par une série de monts qui rappellent le Far West américain, et s’arrête au bord de la route. La portière droite s’ouvre ensuite et Redouane met pied à terre. Il s’avance parmi les cailloux et s’installe sur une pierre en tournant le dos à la voiture.
Après un moment, Amal quitte le véhicule, le contourne puis s’adosse contre la portière de droite et allume une cigarette. Tout en fumant, elle observe Redouane à travers ses lunettes sombres puis se dirige vers lui.
Dès qu’il la sent derrière lui, il se tourne vers elle et lui déclare :
Redouane :
Tu le sais peut-être pas, mais j’avais une
fiancée.
Intriguée par cette confession inattendue, Amal s’assied à côté de lui. Il hésite pendant un instant puis reprend :
Redouane :
Elle enseignait avec moi. Mais après mon
arrestation, elle a… craqué au bout de la
troisième année !
Soudain ému, il garde le silence. Amal enlève ses lunettes puis écrase le reste de sa cigarette et le fixe du regard quand il reprend :
Redouane :
Elle avait envie de coucher avec moi comme
avant… mais il me restait encore cinq années
au trou… Bref, ne pouvant plus supporter la
douleur qu’elle me décrivait dans ses lettres,
j’ai rompu avec elle… pour lui rendre sa
liberté… Elle a cessé alors de me rendre visite
mais elle s’est mise à coucher avec n’importe
qui et à m’écrire pour me raconter les émotions
que cela lui procurait… Comme si elle les
vivait avec moi, uniquement avec moi… Mais
moi, j’ai compris ça que plus tard,… après son
suicide !
Emue à son tour, Amal tend la main vers lui et lui tient l’avant-bras. Il lui jette un regard furtif puis se met à pleurer en silence en murmurant :
Redouane (murmurant) :
Elle s’appelait Nour… J’ai rêvé d’elle cette nuit
… Pour la première fois depuis très longtemps…
Mais quand je l’ai approchée, elle avait ton
visage… Son visage à elle, je l’ai oublié !
Le voyant complètement effondré, Amal s’approche davantage de lui et essaie de le consoler en essuyant ses larmes.
51
EXTERIEUR – ROUTE D’ERRACHIDIA – VOITURE – JOUR –
PLUS TARD :
Plus tard, le 4×4 s’engage dans une route qui traverse un paysage aussi désertique que le précédent. Amal ne peut s’empêcher d’exprimer l’idée qui n’arrête pas de la tarauder :
Amal (off) :
Après tout ce que j’ai vu ici, depuis Marrakech,
je n’arrive pas à croire qu’il a volontairement
quitté une ville comme Casa pour s’enterrer dans
un tel bled perdu
Redouane ne bronche pas.
52
EXTERIEUR – PLAQUE DE SIGNALISATION – VOITURE – JOUR :
Plus loin, le 4×4 s’arrête à proximité d’une plaque de signalisation. Redouane quitte la voiture et s’en approche. La plaque porte l’indication » RICH 30 kilomètres « , en arabe et en français. Mais le mot RICH est barré et remplacé par le tag suivant : TAZMAMART 30 KM, dans les deux langues.
Amal, assise derrière le volant, voit Redouane lire le tag puis rebrousser chemin vers la voiture et reste songeuse. Soudain, un bruit de grincement de porte se fait entendre.
53
FLASH – BACK
EXTERIEUR – CASABLANCA – PRISON – NUIT :
En pleine nuit, la porte cochère de la Prison Civile de Casablanca s’ouvre subitement et Amal en sort. Elle s’avance devant soi comme une somnambule, sans prêter attention au garde qui fait les cent pas devant le portail.
Après quelques pas, elle regarde derrière elle et voit une banderole, battue par le vent, déployée au-dessus de la porte et portant l’inscription » A l’occasion de l’illustre Fête du Trône, la Direction et le Personnel de la Prison Civile de Casablanca souhaitent à SM Hassan II un très long et très glorieux règne « .
Mal en point, elle se détourne de la banderole et regarde autour d’elle avec appréhension mais ne voit personne en train de l’attendre.
54
RETOUR AU PRESENT –
EXTERIEUR – PLAQUE DE SIGNALISATION – VOITURE – JOUR :
Amal, appuyée sur le volant de la voiture, se tourne vers Redouane, assis à côté d’elle, qui se penche vers elle, ahuri :
Redouane :
Ils t’ont donc arrêtée parce qu’ils t’ont trouvée
en train de parler avec un type…
Amal (l’interrompant) :
Il m’avait simplement demandé de lui indiquer
l’avenue Hassan II. Il puait l’alcool mais
c’était pas une raison de pas le renseigner. Alors,
quand je lui ai indiqué le boulevard, il a perdu
l’équilibre et il s’est accroché à moi et m’a fait
tomber avec lui. A ce moment-là, les flics sont
arrivés…
Redouane (furieux) :
Et ils t’ont arrêtée, c’est ça ?
Amal :
Le lendemain matin, j’ai été présentée au tribunal
et condamnée pour incitation à la débauche !
Redouane (furieux) :
Lui évidemment…
Amal :
Je l’ai plus revu !
Redouane (furieux) :
Si quelqu’un d’autre m’avait raconté la même
histoire, je l’aurais jamais cru, bien que je sois
au courant de choses plus graves encore.
Amal :
Maintenant, tu sais tout.
Redouane, profondément touché, s’approche d’Amal, l’attire vers lui et la serre dans ses bras.
55
EXTERIEUR – ROUTE DE TOULA – VOITURE – JOUR :
Pendant qu’Amal continue à conduire, Redouane, plongé dans ses pensées, lève le regard vers la jeune femme et déclare :
Redouane :
Je te demande pardon ! Je croyais simplement
que t’avais fugué après une dispute avec Kamal.
Amal sourit avec amertume. Redouane ajoute :
Redouane :
T’aurais dû quand même me parler de ça à
l’époque.
Amal :
Tu sais, je croyais qu’il m’avait abandonnée
pour s’en aller refaire sa vie au Canada, comme
il voulait le faire avant…
Redouane la regarde avec admiration et reconnaît :
Redouane :
T’es une femme formidable !
Elle lui sourit avec reconnaissance, visiblement touchée par ce compliment. Pendant ce temps, il continue à l’observer quand, après un moment, quelque chose se met à le préoccuper. Ne pouvant pas se retenir, il lui demande :
Redouane :
Mais… il t’ont pas humiliée quand même ?
Comme si elle s’y attendait, cette question la met immédiatement hors d’elle. Elle se tourne brusquement vers lui et le fusille du regard en s’écriant :
Amal (criant) :
Qu’est-ce que tu veux dire ? Je vois, tu veux
savoir s’ils m’ont déshonorée, c’est ça ?
Redouane (confus) :
Qu’est-ce que tu vas chercher là ? T’as mal
compris ma…
Amal (l’interrompant en criant) :
Au contraire, j’ai très bien compris. Et puis,
ça ne m’étonne pas du tout car ton souci,
c’est de ramener à ton petit frère une femme
propre, non souillée, vrai ou pas ?
Elle essaie de l’ignorer pour se concentrer sur la conduite. Mais ne pouvant pas ravaler sa rage, elle explose de nouveau, de plus en plus sarcastique :
Amal :
Eh bien, j’avoue avoir été violée ! Mais
une seule fois ! Une fois, c’est rien. La
marchandise est encore valable !
Culpabilisé, Redouane ne sait plus quoi dire, ni quoi faire. Il lui jette de temps en temps un regard furtif, rongé de remords.
Soudain, Amal éclate en sanglots en s’appuyant contre le volant de la voiture qui échappe à son contrôle. Surpris par cette tournure des événements, Redouane se jette sur le volant pour rectifier la direction de la voiture en criant :
Redouane (criant) :
Attention !
Mais dès qu’il parvient à arrêter la voiture, Amal la quitte et s’éloigne en courant, trébuchant contre les rochers et les rares arbustes qui parsèment cette contrée désertique. Redouane la voit s’asseoir sur une pierre, met pied à terre et se dirige vers elle. Mais dès qu’il s’approche, elle se met aussitôt à crier :
Amal (criant) :
Qu’est-ce que tu veux au juste ? Me violer,
toi aussi ?
Redouane :
Pourquoi tu me détestes à ce point ?
Puis il se dirige vers la voiture. Mais tout de suite après, il change d’avis et fonce vers elle en criant à son tour :
Redouane (criant) :
Que tu le veuilles ou non, je suis ton beau-
frère et, à cause de ça, je suis responsable
de toi ! Compris ?
Puis, sans attendre, il rebrousse chemin, reprend sa place dans la voiture et claque la portière derrière lui.
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EXTERIEUR – TOULA – VOITURE – JOUR :
Le 4×4 descend lentement du haut d’une colline, prend un virage puis un deuxième et roule vers une oasis verdoyante.
57
EXTERIEUR – TOULA – DISPENSAIRE – VOITURE – JOUR : SOUAD, une jeune infirmière, sort d’un petit dispensaire rural en compagnie de Redouane en enlevant sa blouse blanche. Les deux s’approchent du 4×4 puis Redouane fait les présentations :
Redouane :
(A Amal) Souad. (A Souad) Amal,… ma
femme !
Souad :
Bienvenue.
Souad prend place sur le siège arrière. Redouane referme la portière derrière elle puis passe devant la voiture pour reprendre sa place à côté d’Amal. Celle-ci lui jette un coup d’œil assassin puis, le voyant baisser la tête pour éviter son regard, elle se détourne de lui et démarre immédiatement.
58
EXTERIEUR – TOULA – MAISON DE KAMAL – JOUR :
Amal, une bouteille d’eau minérale dans la main, suit Souad et Redouane qui pénètrent dans la cour de la maison de Kamal. Souad leur explique :
Souad :
Il est parti ce matin à Errachidia avec les
responsables d’une association marocaine
de France qui veulent nous aider à installer
l’eau courante.
Amal regarde autour d’elle puis s’éloigne d’eux. Souad la suit du regard puis se tourne vers Redouane :
Souad :
Vous voulez boire quelque chose ?
Redouane :
Non, merci beaucoup.
Souad jette un regard intrigué vers Amal puis la rejoint dans le bureau de Kamal et la voit allumer une lampe, comme pour vérifier l’existence du courant. Devinant son intention, Souad l’informe :
Souad :
L’électricité, on l’a déjà. D’ailleurs, c’est
votre beau- frère qui a trouvé le financement.
Il nous reste l’eau courante maintenant.
Amal jette un regard sur l’ordinateur, l’imprimante et les dossiers posés sur la table de travail puis, ignorant Souad, elle quitte le bureau et retourne auprès de Redouane dans la cour. Celui-ci la voit s’installer sur un canapé et lui annonce :
Redouane :
Je vais l’attendre dehors.
Il rebrousse chemin et se dirige vers la sortie. Souad rejoint Amal et s’assied en face d’elle. Amal allume une cigarette et lui demande :
Amal :
Est-ce que je peux avoir un verre ?
Souad :
Un verre de quoi ?
Comme pour se moquer d’elle, Amal lui répond avec acrimonie :
Amal :
De rien. Un verre vide.
Comme si de rien n’était, Souad, conciliante, se lève pour aller chercher un verre. Amal la suit d’un regard plein d’appréhension pendant qu’elle s’éloigne d’elle. Dès que Souad lui ramène le verre, elle y verse de l’eau de sa bouteille et se met à boire quand Souad lui avoue :
Souad :
C’est curieux, il a jamais parler de vous !
Amal lui jette un regard hostile puis s’abstient de lui réponse et continue à fumer. Après avoir tiré quelques bouffées, elle daigne lui adresser la parole et lui pose la question :
Amal :
Est-ce qu’il va tarder beaucoup ?
Souad ouvre son sac à main, en sort une carte de visite et la tend à Amal, en disant :
Souad :
Si vous avez un portable, voilà le numéro du
sien.
Amal prend la carte de visite et se met à l’examiner, tout en affichant un détachement méprisant.
59
EXTERIEUR – TOULA – GARGOTE – JOUR :
Pendant ce temps, Redouane s’approche d’une gargote située à un croisement de rues non asphaltées et regarde autour de lui. En fin de compte, il pénètre dans la gargote et s’adresse au gargotier :
Redouane :
Bonjour.
Gargotier (off) :
Bonjour.
Redouane :
Un café noir, s’il vous plaît.
Gargotier (off) :
Prenez place.
Redouane se met à une table près de la porte et se met à surveiller la rue déserte qui se prolonge devant lui, en pente ascendante, jusqu’à l’horizon.
60
EXTERITOULA – TOULA – MAISON DE KAMAL – JOUR :
A la maison de Kamal, Amal et Souad se promènent sur la terrasse, protégée du soleil par un porche soutenu par une série de poutres. Amal, le visage toujours fermé, écoute Souad lui raconter :
Souad :
Certains disent qu’il a été l’un des dirigeants
d’un mouvement républicain clandestin.
D’autres disent qu’il a été à la tête d’un
mouvement pro-berbère bien qu’il ne soit
berbère. Ils disent aussi qu’à cause de ça,
ils auraient essayé de le liquider. Mais
comment savoir ? Dès que je lui pose la
question sur son passé, il détourne la
conversation et parfois il se met même en
colère.
Souad s’adosse contre l’une des poutres et fixe Amal du regard avant de lui demander :
Souad :
Puisque vous le connaissez mieux que
moi, vous pouvez peut-être m’aider.
Puis voyant qu’Amal est restée silencieuse, elle ajoute :
Souad :
Est-ce qu’il a vécu un drame ou quelque
comme ça ?
Prise au dépourvu, Amal se décide à répondre par une autre question :
Amal :
Et vous ?
Souad :
Pardon ?
Amal :
Qui êtes-vous ?
Souad :
Vous avez oublié ? Je suis infirmière, pardi !
Amal :
Mais encore ?
Souad baisse la tête et garde le silence. Amal fronce les sourcils puis se tourne vers elle et attend de pied ferme. Un sourire d’amertume se dessine sur le visage de Souad qui s’efforce de s’expliquer :
Souad :
Comment vous dire? D’un côté, je me
sens pas capable de passer toute ma vie
ici. Mais d’un autre côté…
Amal :
Vous avez peur de le perdre, c’est ça ?
Souad :
Oui, vous avez raison. C’est pourquoi je
suis très contente que vous soyez venue.
Amal :
Ah bon ?
Souad :
Si, c’est vrai, je suis très contente… et
j’espère que vous allez m’aider à mieux
connaître Kamal !
Dès qu’elle entend le nom de son mari, Amal ne se retient pas. Elle assène une violente gifle à Souad puis reprend son sac à main et s’en va en pressant le pas. Souad se palpe la joue et la suit d’un regard ahuri, ne comprenant pas la réaction d’Amal.
61
EXTERIEUR – TOULA – GARGOTE – JOUR :
Le GARGOTIER, un homme d’une quarantaine d’années, assis en face de Redouane, se penche vers lui et lui raconte :
Gargotier :
C’est une histoire pas très nette. Il y a quelques
années, il y a eu une grosse manifestation de
berbères dans la région. Alors, il y a des gens
qui disent que votre frère a été pris pour l’un
des chefs de ce truc. Il a été poursuivi par les
gendarmes et il est tombé dans un ravin !
Incrédule, Redouane hoche la tête et rétorque :
Redouane :
Non, c’est absurde ! Kamal n’a jamais rien
compris à la politique. Pour lui, si le pays
est arriéré, c’est uniquement parce que les
bonnes personnes ne sont pas aux bonnes
places. Vous comprenez ce que je veux dire ?
Gargotier :
Pour l’accident, vous pouvez me croire, c’est
la vérité. Pour le ravin aussi, j’ai vu la voiture
accidentée, de la ferraille, quoi ! Pour le reste,
vous connaissez les gens, ils vous racontent
plein de conneries.
62
EXTERIEUR – TOULA – MAISON DE KAMAL – JOUR :
Redouane arrive du village et trouve Souad, à la terrasse de la maison, prostrée dans un fauteuil en osier, et lui pose la question :
Redouane :
Où est Amal ?
Sans le regarder, Souad s’écrie :
Souad :
Allez vous-en, je ne veux vous voir ni
vous, ni votre femme !
Surpris par sa réaction, Redouane la fixe longuement du regard en hésitant puis s’efforce de s’expliquer :
Redouane :
Je dois vous avouer quelque chose. Voyez-
vous, ne connaissant pas votre relation
avec Kamal, je m’étais dit…
Il s’interrompt puis se décide à lui révéler brutalement la vérité :
Redouane :
Amal n’est pas ma femme, c’est la femme
de Kamal.
En apprenant cette information, Souad, indignée, se dresse immédiatement en face de lui et l’accable de reproches :
Souad (criant) :
Vous êtes un homme, vous ? A cause de votre
mensonge, j’ai révélé à votre Amal que je vis
avec votre frère. Content, maintenant ?
Atterré par cette révélation, Redouane se rend compte de son erreur et lui tourne le dos pour rebrousser chemin. Souad fait un pas vers lui et continue à crier :
Souad (criant) :
De toute façon, je vous crois pas. Kamal m’aime
et vous pouvez rien contre ça !
Etouffé par la rage, Redouane s’arrête pour la foudroyer d’un regard plein de haine et s’éloigne en se dépêchant. Souad le suit du regard puis reprend sa place initiale, complètement effondrée.
63
EXTERIEUR – ROUTE D’ERRACHIDIA – JEEP – JOUR :
Pendant ce temps, Kamal, au volant d’une jeep, emprunte une piste qui traverse un plateau sec et débouche sur une route asphaltée. Là, il voit Amal, stationnée au bord de la route, en train de verser de l’eau dans le moteur de son 4×4 et s’arrête. Il descend de sa jeep et s’apprête à se diriger vers elle quand, à ce moment, Amal, qui ne l’a pas vu, referme le capot de son 4×4 puis reprend aussitôt sa place derrière le volant et redémarre sur les chapeaux de roues.
Kamal la suit du regard puis remonte dans sa jeep et redémarre, en prenant la direction opposée.
64
EXTERIEUR – ERRACHIDIA – PISCINE D’HOTEL – CREPUSCULE :
Dans un hôtel d’Errachidia, Amal trouve Latifa au bord de la piscine, en train de feuilleter un magazine et, sans la saluer, elle se plante devant elle. Latifa lève le regard vers elle, remarque son air renfrogné et s’explique :
Latifa :
Je devais te voir de toute urgence. Elle croit
que toi aussi tu vas l’abandonner !
Amal lui tourne le dos et se met à s’éloigner. Latifa se précipite vers elle et la rattrape. Elle la regarde droit dans les yeux et lui pose la question :
Latifa :
Qu’est-ce qui se passe ? Il t’a mal reçue ?
Amal se détourne d’elle et garde le silence. Pendant ce temps, Leyla, maintenant une fillette d’une dizaine d’années, observe la scène du balcon d’une chambre donnant sur la piscine et voit Latifa informer Amal en disant :
Latifa :
En tout cas, depuis ton téléphone de
Ouarzazate, elle a fait la grève de la faim !
Amal (s’écriant) :
T’es folle ? Et tu l’as laissée comme ça à Casa ?
Et elle foudroie Latifa d’un regard assassin. Latifa lui indique de lever le regard vers un balcon du premier étage. Là, Amal découvre Leyla en train de l’observer, l’air obstiné, et reste sidérée.
65
EXTERIEUR – TOULA – CREPUSCULE :
A l’entrée du village, Redouane voit une jeep arriver et fixe son conducteur d’un regard très attentif. Croyant le reconnaître, il lui fait signe. Le conducteur s’arrête à côté de lui, met lentement pied à terre et s’approche, un sourire hésitant sur les lèvres. Redouane, très ému, se précipite vers lui et le serre dans ses bras.
66
INTERIEUR – ERRACHIDIA – CHAMBRE D’HOTEL DE LEYLA – NUIT :
Appuyée contre la porte-fenêtre, Annal tourne le dos à Leyla, assise à califourchon sur le lit de sa chambre, en gardant la tête baissée :
Leyla :
Non, j’ai pas écouté aux portes. J’ai entendu
Latifa par hasard, je le jure.
Amal :
Et qu’est ce que t’as appris de si grave pour
décider de faire une grève de la faim ?
Leyla :
J’ai compris que tu fais ce voyage que pour
divorcer avec papa !
Puis, après avoir observé sa mère du coin de l’œil pendant un moment, elle reprend :
Leyla :
Latifa a dit aussi autre chose.
Amal se sent flageoler sur ses jambes mais, devinant que sa fille devait l’observer, elle essaie tant bien que mal de ne laisser apparaître aucun signe de faiblesse.
Voyant que sa mère n’a pas réagi, Leyla prend de l’assurance et se décide à vider son sac :
Leyla :
Elle a dit que t’as un fiancé… Non, pas un
fiancé… Un autre homme, quoi !… A la place
de papa !
Amal cesse de lui tourner le dos et s’approche d’elle en rétorquant :
Amal :
Et qu’est-ce que tu crois ? Parce que ton père
m’a quittée, je suis donc condamnée à passer le
reste de ma vie toute seule, c’est ça ? Lui, il s’est
peut-être déjà remarié mais, moi, j’en ai pas le
droit, c’est ça ? J’ai pas droit à l’amour, à la
tendresse…
Elle s’assied au bord du lit, face à sa fille, et entreprend de s’expliquer avec elle en appuyant sur les mots :
Amal :
Ecoute- moi bien. Une femme normalement
constituée a certains besoins vitaux que
seul un homme peut correctement satisfaire.
Pourquoi ça ? Parce que la femme a un sexe
et l’homme un sexe différent. Ainsi nous
sommes faits. C’est pourquoi j’ai besoin de
Mounir… Je veux dire…
Leyla (l’interrompant) :
Donc, c’est vrai, t’as un fiancé.
Amal lève le regard vers Leyla, voit qu’elle a l’air obstiné et baisse la tête en continuant :
Amal :
Qu’est-ce que tu as à me reprocher ? Malgré la
disparition de ton père, je me suis tuée au boulot
pour t’acheter une maison confortable, pour te
mettre dans une très bonne école, pour que tu
manques de rien et pour…
Leyla (l’interrompant) :
Rassure-toi, j’ai rien oublié. J’ai pas oublié
les soirées que j’ai passées toute seule avec la
bonne, les nuits passées toute seule à pleurer.
Pour le pognon, c’est vrai, rien à dire. Mais ce
que tu sais pas, c’est que j’ai fait de ce pognon.
Eh bien, je l’ai utilisé pour payer des filles de
l’école pour qu’elles acceptent de devenir
copines à moi !
Incapable de supporter plus longtemps cette série de reproches, Amal la foudroie d’un regard plein de ressentiment puis se redresse et quitte la chambre en claquant la porte derrière elle. Leyla la suit du regard puis sort de sous l’oreiller une photo légèrement froissée en noir et blanc de son père Kamal et se met à la contempler.
67
INTERIEUR – TOULA – MAISON DE KAMAL – NUIT :
Dans la cour de sa maison, Kamal, installé dans le canapé, examine attentivement une série de photos puis se lève et se met à marcher en continuant à regarder les mêmes photos, l’air de plus en plus perturbé. A la fin, il rebrousse chemin et s’appuie contre le tronc d’un arbre pour s’adresser à Redouane, installé désormais à la place occupée au début par Kamal, et se met à raconter :
Kamal :
Au début, ce qui m’a intrigué, c’est l’adresse
qui figurait sur ma carte d’identité. Alors que
j’habite ici à Toula, ma carte portait une adresse
de Casa. Mais, plus tard, lors d’une mission à
Casa, j’ai retrouvé la maison. Ses habitants ne
m’ont pas reconnu et n’ont pas été capables de
me renseigner.
Redouane :
Pas étonnant, Après ta disparition, Amal a loué
un appartement moins cher.
Kamal jette les photos sur la table et conclut :
Kamal :
C’est pas clair tout ça. Il vaut mieux attendre
demain pour en parler. Tu peux passer la nuit
ici si t’as pas où crécher.
Et il s’apprête à s’éloigner. Redouane lui emboîte aussitôt le pas, le rattrape et lui dit :
Redouane :
Je peux pas, je peux pas attendre jusqu’à
demain. Sinon, je vais flipper.
Kamal :
Tu vas attendre jusqu’à demain.
Redouane le prend par la main, le ramène vers la table et le fait asseoir en insistant :
Redouane :
Assieds-toi et écoute-moi, même si tu
prétends que tu te souviens pas de moi !
Kamal :
Allez, vas-y.
Malgré l’air sceptique de son frère, Redouane ne renonce pas. Mais, perturbé, il ne sait pas par quoi commencer. Il hésite pendant un moment, fait signe à Kamal de patienter puis, retrouvant le fil de sa pensée, il commence :
Redouane :
Tu prétends que tu te souviens pas de moi, soit.
Moi je suis pas important. Mais je vais te
parler de la femme et ta fille dont je t’ai montré
les photos. Peut-être que tu vas te rappeler
d’elles, qui sait ? Donc, voilà. Le jour où
t’étais venu en mission ici, Amal, ta femme,
devait m’attendre à la gare… D’accord ?
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INTERIEUR – ERRACHIDIA – CHAMBRE D’HOTEL D’AMAL – NUIT :
En se regardant dans la glace de la salle de bain, Amal, en soutien-gorge, contemple longuement sa poitrine en souriant. Après un moment, son sourire se dissipe et un air de tristesse voile son regard.
69
EXTERIEUR – TOULA – MAISON DE KAMAL – NUIT :
Voyant que son frère est resté sans réaction, Redouane lui soulève délicatement le menton et découvre que la souffrance a transformé son visage et qu’il a perdu sa contenance assurée. Alors il lui demande :
Redouane (chuchotant) :
Alors, qu’est-ce que tu penses maintenant
de tout ça ? Est-ce que ton accident…
Soudain, sans qu’il s’y attende, Redouane se retrouve violemment projeté en arrière et voit Kamal, les traits défigurés, foncer sur lui pour lui sauter au collet et le secouer sans ménagement en criant :
Kamal (criant) :
Me parle jamais d’accident, jamais de passé,
jamais de mémoire…
Puis, aussi subitement, il le lâche et se détourne de lui en ajoutant :
Kamal :
De quel droit tu viens semer le doute dans mon
esprit ? Pourquoi tu inventes toutes ces fables ?
Qu’est- ce que tu cherches ? Tu veux bousiller ma
vie, c’est ça ?
Redouane se rend compte de son échec et baisse les yeux, le regard extrêmement triste et l’air très malheureux.
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EXTERIEUR – ERRACHIDIA – HOTEL – NUIT :
Un camion s’arrête devant l’hôtel d’Errachidia. Redouane en descend fait un signe de remerciement au chauffeur et pénètre dans l’hôtel.
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INTERIEUR – ERRACHIDIA – RESTAURANT D’HOTEL – NUIT :
Attablée toute seule au restaurant de l’hôtel, Amal tient un menu dans la main et s’adresse au GARÇON, debout en face d’elle :
Amal :
Ensuite, je voudrais un poulet aux frites
pour la chambre 517.
Le garçon note la commande, reprend la carte du menu, pose un papier sur la table et s’en va. A ce moment, Redouane pénètre dans le restaurant, voit Amal et se dirige vers elle.
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EXTERIEUR – TOULA – DISPENSAIRE – NUIT :
La jeep de Kamal s’arrête dans la cour du dispensaire et Kamal en descend. Il traverse d’un pas pressé la cour du dispensaire et se dirige vers la fenêtre de l’une des salles. Il regarde à l’intérieur et se met à appeler :
Kamal :
Souad ! Souad !… T’es folle de vouloir
passer la nuit comme ça ?… Ouvre-moi
la porte… Je ne pars pas d’ici tant que
tu m’auras pas répondu.
Souad (off) :
Rentre chez toi.
Kamal :
Sans toi, je vais nulle part.
Souad, emmitouflée dans une couverture en laine, assise au milieu de la salle des soins, lui rétorque :
Souad :
Je sors pas d’ici tant que tu m’auras pas
expliqué ce qui se passe vraiment.
Kamal :
Moi-même, je comprends rien à tout ça.
Ce type est certainement fou. Il prétend
être mon frère alors que je l’ai jamais
vu avant…
Souad :
Et cette nana, c’est pas ta femme non plus ?
Kamal, en colère, donne un violent coup de poing contre la vitre puis se dirige vers sa jeep. Mais à mi-chemin, il rebrousse chemin et, d’un pas ferme, s’approche de nouveau de la fenêtre et interpelle Souad :
Kamal :
Souad, écoute-moi.
Souad, l’air malheureux, l’interrompt aussitôt :
Souad :
En vérité, je te connais pas très bien. T’as
jamais voulu me parler de ta famille, ni
de ton passé…
Lui rappeler son passé, le met immédiatement hors de lui. Il jette un regard plein de ressentiment vers Souad et s’éloigne de la fenêtre. Il s’adosse contre sa jeep et reste longtemps à méditer avant de se décider à faire une autre tentative. Il s’approche de la fenêtre, jette un regard vers l’intérieur et un sourire d’amertume se dessine sur son visage. Souad est en train de dormir. Ne sachant pas quoi faire, il reprend sa jeep et quitte les lieux.
73
INTERIEUR – ERRACHIDIA – RESTAURANT D’HOTEL – NUIT :
Amal, complètement déroutée, baisse le regard pendant que Redouane, assis en face d’elle, conclut :
Redouane :
Rien à faire, j’ai tout essayé.
Amal, très troublée, se demande, comme si elle se parlait à elle-même :
Amal :
Ça veut dire qu’il n’est pas responsable de
ce qui s’est passé entre nous ? Je n’arrive
pas à y croire.
Redouane :
Le plus important, c’est qu’à présent t’es en
mesure de décider librement de ton destin.
Voyant qu’Amal ne réagit pas, il exhibe une feuille de papier et la tend fièrement vers elle :
Redouane :
Regarde ce que je t’ai apporté de sa part.
Regarde au moins..
Amal déplie la feuille, la parcourt rapidement du regard puis se met à en examiner le contenu avec beaucoup d’attention. Mais au lieu de l’explosion de joie comme Redouane l’attendait de sa part, Amal donne au contraire l’impression d’être plutôt déçue. Déçu à son tour, il ne se retient pas et l’apostrophe :
Redouane :
Le divorce ne t’intéresse plus ?
Au lieu de lui répondre, elle abandonne la feuille sur la table et quitte précipitamment le restaurant.
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EXTERIEUR – ERRACHIDIA – JARDIN D’HOTEL – NUIT :
Redouane retrouve Amal assise sur un banc, sous l’un des arbres du jardin, l’air abattu. Il se met à côté d’elle et pose sur main sur son épaule en disant :
Redouane :
Je me sens aussi inutile qu’au moment de ma
sortie de prison quand j’ai découvert que le
peuple qui devait se révolter et nous libérer de
la servitude n’a rien fait. J’ai compris alors
que ce peuple magnifique n’existait en réalité
que dans mon imagination et celle de quelques
fous comme moi !
Amal se tourne vers lui puis se blottit contre lui. Satisfait par cette tournure des événements, Redouane, un sourire hésitant aux lèvres, profite de l’opportunité et lui chuchote :
Redouane (chuchotant) :
Maintenant, tout dépend de toi. Il te suffit de faire
le bon choix, si tu vois ce que je veux dire…
Mais elle se détache immédiatement de lui et le fusille du regard. Ne comprenant pas ce changement, Redouane exhibe de nouveau l’accord de divorce signé par Kamal et le lui tend en posant encore une fois la question :
Redouane :
C’est ce que tu voulais ou je me trompe ?
Elle se détourne de lui. Agacé par ce comportement changeant, il ajoute en élevant la voix :
Redouane :
Tu veux quoi au juste ? La liberté te fait
peur à ce point ?
Là, elle ne peut plus se retenir. Elle se lève et se plante devant lui en rétorquant à haute voix :
Amal (criant) :
De quelle liberté tu parles ? Tu décides à
ma place alors que je t’ai rien demandé et tu
oses encore me parler de liberté !
Redouane (criant) :
Mais c’est ce que tu voulais ! Tu crois que
j’ai pas deviné que t’as accepté de faire ce
voyage uniquement pour obtenir le divorce ?
Amal (criant) :
Comment tu peux en être sûr à ce point ?
Tu peux pas cesser de vouloir imposer aux
autres ta putain de conception du bonheur
sans leur consentement ? Le suicide de ta
fiancée t’as rien appris ?
Redouane, vivement touché par ce rappel douloureux, se jette aveuglément sur elle et lui assène une gifle si violente qu’elle l’envoie mordre la poussière.
75
INTERIEUR – ERRACHIDIA – BAR – NUIT :
Dans un bar miteux, Redouane est très éméché. Au comptoir, il se penche vers le BARMAN et demande :
Redouane :
Encore deux bières.
Il attend que le barman les décapsule et les lui remet et retourne dans la salle auprès d’une jeune PROSTITUEE. Il s’installe en face d’elle, lui verse de la bière et l’encourage :
Redouane :
Vas-y, bois.
Il avale une bonne gorgée de bière puis prend la main de la jeune fille et lui fait le baisemain. La jeune fille éclate de rire et lui chuchote :
Prostituée (chuchotant) :
Arrête, j’suis pas comme ça, moi.
Redouane :
Ah, bon ! T’es comment alors ?
Prostituée :
J’suis une fille du peuple, moi.
Redouane :
Ça tombe bien, j’adore ce putain de peuple,
moi.
Puis il l’attire vers lui et se penche pour l’embrasser sur la bouche en chuchotant :
Redouane (chuchotant) :
Allez, embrasse-moi comme le peuple, si
t’es vraiment une fille du peuple.
Sans attendre, il l’attire vers lui et l’embrasse sur la bouche. Puis il lui sourit et ajoute :
Redouane :
Vas-y, roule-moi une pelle comme t’as
jamais fait dans toute ta putain de vie !
Et il l’attire de nouveau vers lui et l’embrasse longuement sur la bouche, en renversant les chopes et les bouteilles de bière posées sur la table.
76
INTERIEUR – ERRACHIDIA – CHAMBRE DE LA PROSTITUEE – NUIT :
Affalé sur le lit d’une chambre peu éclairée, Redouane est déjà ivre. Il lorgne la jeune prostituée, en contre-jour, qui est en train de se déshabiller devant lui tout en marmonnant :
Redouane :
T’es bougrement plus bandante que Sharon
Stone et cette connasse de bourgeoise qui m’a
rejeté.
La prostituée s’accroupit devant lui, l’aide à se redresser et se met à le déshabiller pendant qu’il continue à marmonner :
Redouane :
Pas étonnant, putain, les bourgeoises savent pas
ce qu’est l’amour, ce sont que des marchandises
de merde !
Il fixe la prostituée du regard et lui déclare :
Redouane :
Tu commences à m’intéresser. Comment tu
t’appelles, toi, fille du peuple de mes deux ?
Prostituée (souriant) :
Je m’appelle Nour ! Pas mal, hein ?
Sa réponse lui tombe dessus comme la foudre. Il sent immédiatement l’effet de l’alcool disparaître et demande de nouveau :
Redouane :
T’as dit quoi ? Tu t’appelles comment ?
Prostituée (riant) :
Nour, mon chéri ! Il te plaît, hein ?
Hors de lui, Redouane lui flanque aussitôt une paire de gifles. Elle perd l’équilibre et tombe à la renverse. Il se jette sur elle et se met à la cogner sans ménagement, en pleurant et en criant :
Redouane (criant) :
T’as pas honte, connasse ? Nour, c’est le
nom de mon ex, ça peut pas être ton vrai
nom, jamais. Tu sais au moins ce que ça
veut dire Nour ? C’est la lumière de la
révolution qui va éliminer toute votre
espèce !
A force de se débattre, la jeune femme réussit à se libérer de son étreinte en le repoussant d’un violent coup de pied et quitte précipitamment la pièce en criant :
Prostituée (off):
Brahim, Bouchaïb, au secours ! Au secours !
Redouane se précipite derrière elle en criant :
Redouane (criant) :
Où vas-tu ? Attends !
77
EXTERIEUR – BORD DE ROUTE – NUIT :
Au bord d’une route, en pleine campagne, des gémissements de plus en plus distincts se font entendre. Puis Redouane, le visage ensanglanté et tuméfié, se redresse, voit une voiture s’approcher et se met à lui faire signe en appelant :
Redouane :
Hé ! Hé ! Hé !
Mais son appel reste sans effet. Une autre voiture passe mais ne s’arrête pas non plus.
78
EXTERIEUR – ROUTE DE TOULA – VOITURE – NUIT :
En pleine nuit, le 4×4 s’engage dans une piste de plus en plus caillouteuse. Après un court moment, on entend la conversation suivante :
Leyla (off) :
Mais est-ce qu’il va me reconnaître ?
Amal (off) :
D’après ton oncle, non.
Leyla (off) :
Et d’après toi ?
Agacée, Amal ne répond pas. Leyla, insatisfaite, pose une autre question :
Leyla (off) :
Et si mon oncle n’a pas dit la vérité ?
Amal (off) :
Je pense que c’est pas le genre, je le connais
assez bien maintenant.
Leyla (off) :
Moi, je le connais pas du tout. Donc, je suis
pas obligée de lui faire confiance.
Leyla se tait, comme si elle attendait la réaction de sa mère, puis revient à la charge :
Leyla (off) :
C’est pas possible qu’il me reconnaisse pas,
je suis sa fille unique quand même. Je suis
vraiment sa fille, n’est-ce pas ?
Amal s’abstient de répondre et continue à conduire en silence.
79
EXTERIEUR – ETANG – VOITURE – NUIT :
Après un virage, le 4×4 débouche lentement sur un étang situé au bord de la piste et d’où provient un coassement assourdissant. En le longeant, Amal voit deux jeunes filles portant des fagots de bois. Elle arrête la voiture, met pied à terre et les aborde :
Amal :
Attendez-moi ! Est-ce que vous savez où se
trouve le village de Toula ?
Les jeunes filles voient Amal en robe de soirée et bien maquillée et se regardent, étonnées par cette apparition inattendue. Amal reprend sa demande :
Amal :
Toula. Le village de Toula.
L’une des jeunes filles répond quelque chose en berbère mais Amal ne comprend pas ce qu’elle dit et se rend compte du problème :
Amal :
Vous parlez pas arabe ? A-r-a-b-e ?
Les deux jeunes filles la fixent d’un regard désarmant de gentillesse et font un signe de tête négatif, l’air vraiment désolé.
Amal, stupéfaite, les quitte et rebrousse chemin vers la voiture en hochant la tête et en s’étonnant
Amal :
Elles parlent même pas l’arabe ! Comment
est-ce possible ?
Elle s’arrête devant la voiture et regarde autour d’elle cette contrée désertique illuminée par un faible clair de lune et donne l’impression de vouloir baisser les bras. Leyla descend de la voiture, s’approche de sa mère et se blottit contre elle. Amal hoche la tête et lui annonce :
Amal :
Nous nous sommes égarées.
80
EXTERIEUR – PLATEAU ROCAILLEUX – AUBE :
A l’aube, le 4×4 suit une autre piste qui ne mène nulle part, débouchant sur un précipice qui surplombe une vallée traversée par une rivière minuscule. Amal arrête la voiture, met pied à terre et s’avance parmi les rochers. Fouettée par le vent, elle regarde autour d’elle sans savoir vers où aller. A la fin, elle se résigner à s’installer sur un rocher et reste ainsi à méditer.
Après un moment, Leyla descend de la voiture, se dirige vers Amal et l’entoure de ses bras en lui avouant :
Leyla :
Je t’aime beaucoup, maman.
A ce moment, Amal lui sourit, réconfortée par cette réconciliation, et se rappelle quelque chose. Elle ouvre son sac à main, en retire son téléphone portable et une carte de visite en expliquant :
Amal :
J’avais oublié que j’ai la carte de visite de
ton père.
Elle les remet à Leyla et ajoute :
Amal :
Voilà, si tu veux l’appeler.
Surprise, Leyla reste perplexe. Elle regarde la carte de visite et hésite avant de demander :
Leyla :
Mais est-ce qu’il va me répondre ?
Amal :
Je vais voir de quoi tu es capable.
Leyla :
Et s’il me reconnaît pas ?
Amal :
Tu es sa fille quand même, vrai ou pas ?
Leyla acquiesce d’un signe de la tête puis se décide à lui poser la question :
Leyla :
Mais est-ce que tu es d’accord pour le voir
avec moi ?
Comme si elle ne s’attendait pas à cette question ou comme si elle n’était pas encore en mesure d’y faire face, Amal jette un regard furtif vers Leyla puis se tourne vers l’oasis et la fixe du regard pendant que Leyla se lève et se dirige vers la voiture pour téléphoner.
Nour-Eddine SAÏL
&
Abdelkader LAGTAÂ

