Face à face

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Fiction

FACE A FACE
Présentation

Après Un amour à Casablanca (sorti en 1992), Les Casablancais (sorti en 1999) et La Porte close (sorti en 2000), j’ai eu le sentiment d’avoir acquis assez d’expérience pour entreprendre cette fois-ci une œuvre cinématographiquement plus ou moins différente.
Ayant interrogé certains tabous relatifs à la relation amoureuse (Un amour à Casablanca, La Porte close), à la pratique religieuse (Les Casablancais) et à l’homosexualité en tant que différence non tolérée au Maroc (La Porte close), j’ai tenté de traiter dans Face à face d’un jeune couple que l’arbitraire va briser et livrer à l’errance, une errance qui pourrait par certains aspects constituer une sorte de prolongement de celle du héros de La Porte close.

Le nouveau projet m’a permis également de traiter des années 90, décennie qui a profondément marqué ma vie, étant celle au cours de laquelle j’ai pu réaliser mes précédents longs-métrages. Ce qui fait de ce projet pour moi une sorte de retour sur ma condition de cinéaste ayant souffert de l’arbitraire, moi aussi. En effet, la censure s’est acharnée à éliminer de La Porte close un certain nombre d’aspérités en l’expurgeant de quelques plans jugés par elle particulièrement  » indécents.  » En plus de ces coupures et malgré elles, de nombreux exploitants ont catégoriquement refusé de le programmer dans leurs salles sous le prétexte que leur public serait familial et n’aurait jamais toléré une production cinématographique, par surcroît marocaine, comportant autant de  » vulgarité ! « . Les Casablancais, quant à lui, n’a nullement été inquiété par cette commission officielle. En revanche, après l’avoir pourtant programmé, quelques exploitants ont exigé la coupure de quelques plans sous la menace de le retirer de leurs salles !

Cela étant, et en dépit de ces tracasseries révoltantes, je constate que ces films ont tous connu au Maroc un intérêt relativement important et suscité pas mal de débats, au point de me faire taxer de provocateur par une partie de la presse. Ce qui me permet de croire qu’ils répondent à un certain besoin, voire à un besoin certain. C’est pourquoi j’ai essayé d’approfondir ma démarche dans cette nouvelle production mais en accordant cette fois-ci un intérêt particulier au traitement esthétique.

Tout d’abord, j’ai cherché à ne pas me contenter de raconter une histoire mais j’ai essayé, en la racontant, d’explorer la complexité des principaux personnages et d’interpréter la réalité qui les enserre de partout.
Ensuite, je me suis efforcé d’articuler la dichotomie passé/présent de manière à inscrire l’incertitude qui taraude Amal puis Redouane et que ce dernier va finir par instiller dans la tête de Kamal et Souad, provoquant ainsi un désarroi encore plus profond. Quant à la dichotomie huis clos/espace  » westernien « , elle m’a notamment servi à inscrire l’évolution mentale de ces mêmes personnages. En effet, en passant du cocon urbain, propice au complot et à la manipulation, à l’espace infini du sud désertique, où les anciens repères s’avèrent rapidement inopérants (l’héroïne n’avoue-t-elle pas qu’elle ne comprend pas les lois qui régissent ces contrées qui font pourtant partie d’elle-même ?), chaque personnage est progressivement mis à nu, dépouillé de ses certitudes et se retrouve abandonné à lui-même. Ce qui explique la quête existentielle à laquelle chacun va se livrer pour poser ses nouvelles marques, quête qui, en dehors des aléas de la vie politique ou sociale, constitue pour moi le principal contenu du film.
En outre, cette quête, qui se déploie en direction du sud, a été aussi l’occasion pour moi d’interroger le mythe des origines (ne sommes-nous pas originaires du sud ? Ne sommes-nous pas considérés comme des gens du sud ?) et poser ainsi la question de l’identité à laquelle nous sommes tous, à un degré ou un autre, brutalement confrontés, notamment sur le plan de l’expression artistique.
C’est d’ailleurs pour ces raisons que la ville de Casablanca est filmée de manière à semer l’inquiétude alors que le sud est traité comme un espace infini mais nullement obvie, particulièrement pour nos personnages citadins, car c’est un espace propice autant à l’errance qu’à la recherche de soi pour redonner un sens à son existence.

Abdelkader LAGTAA


Fiche technique

FACE A FACE
long-métrage de fiction


I
Caractéristiques


II
Synopsis


III
Interprétation


IV
Equipe technique

I
Caractéristiques :

Genre…………. : fiction
Procédé………. : pellicule couleur
Format………… : 35 mm
Cadre…………. : 1,85
Son…………….. : Dolby SR
Durée…………. : 1h 41m 42s, 6 bobines
Version……….. : en arabe marocain, sous-titrée en français

II
Synopsis :

KAMAL est un jeune ingénieur qui participe à la réalisation d’un grand barrage. Au milieu des années 90, à un moment donné de l’évolution des travaux, il découvre que le projet a été modifié à son insu. En apprenant que les raisons de cette modification sont liées à des intérêts particuliers qui portent gravement préjudice à la finalité de l’investissement, il manifeste vivement son opposition. Face à cette attitude, son patron l’envoie en mission à Errachidia, aux confins du désert.

A son retour, il constate avec stupéfaction que sa femme AMAL et sa fille LEYLA ont disparu sans laisser de trace. Les recherches pour les retrouver ne donnant aucun résultat, il finit par croire que sa femme l’a quitté à cause d’un vieux différend entre eux. Ayant appris, en outre, qu’il a été muté à Errachidia, il se résigne à rejoindre son nouveau poste.

Quand AMAL réapparaît quelque temps plus tard, elle découvre que son mari a disparu et croit qu’il a quitté le Maroc pour le Canada, pays où il avait l’intention de s’installer après ses études.

Des années plus tard, AMAL réussit à se faire une place au soleil en devenant un cadre supérieur dans une grande entreprise et à trouver une âme sœur en la personne de MOUNIR. A ce moment, son beau-frère, REDOUANE, ancien prisonnier politique, lui apprend que KAMAL est au Maroc, installé dans un village du Sud du pays !

Réflexion faite, AMAL accepte de faire le voyage avec REDOUANE. Leurs motivations s’avèrent néanmoins contradictoires. REDOUANE, pour sa part, semble décidé à convaincre son frère de reprendre sa femme, ce qui correspond également au désir de LEYLA. Quant à AMAL, elle nourrit un espoir totalement différent. A l’insu de son beau-frère, elle désire secrètement arracher le divorce à KAMAL pour pouvoir se remarier avec MOUNIR.

Mais le périple d’AMAL et REDOUANE prend une autre tournure. En devenant un voyage dans la mémoire, il finit par transformer profondément les projets de tous les principaux protagonistes.

III
Interprétation :

Amal : Sanaâ ALAOUI
Redouane, frère de Kamal : Younes MEGRI
Kamal, mari d’Amal : Mohamed MAROUAZI
Souad, compagne de Kamal : Bouchra IJOURK
Latifa, amie d’Amal : Leïla BELARBI
Aïssa, ami de Redouane : Salaheddine BENMOUSSA
Zineb, sœur de Kamal et Redouane : Houda RIHANI
Mostafa : Omar SAYED
Nour : Najat RAZOUANI
Directeur de Kamal : Omar AZZOUZI
Leila (10 ans) : Soumaya CHIFA
Leila (3 ans) : Salma CHIFA
Rachida : Wahiba BOUALI
Jeune homme à la gare : Abdelmalek AKHMISS
Aziz : Anas EL AAKIL
Gargotier : Mostafa LATIF
Khadija : Sanaâ ESSALHI
Inspecteur 1 : Boubker HILAL
Inspecteur 2 : Mohamed HRAGA
Guichetière de banque : Amal TAHA
Dragueur en voiture : Mohamed SEKKAT
Dragueur en motocyclette : Kamal ROGUI
Agent 1 : Mostafa HAMSANY
Agent 2 : Abdelaziz HOUBAIBI
Réceptionniste (off) : Mohamed CHIFA

IV
Equipe technique et de post-production :

Scénario : Nour-Eddine SAÏL & Abdelkader LAGTAÂ
Participation aux dialogues : Farid ZAHI

Réalisateur : Abdelkader LAGTAÂ
1er assistant à la réalisation : Aziz SALMY
2ème assistante à la réalisation, chargée du casting : Meriem ZAKARIA

Producteur exécutif : Latif LAHLOU
Directeur de production : Hamid HERRAF
Comptable de production : Mohamed HAJJI
Secrétaire de production : Raja RACHIDI

Directeur de la photo : David NISSEN
1er assistant-opérateur : Abdou ZOUHEIR
2ème assistant-opérateur : Imad RECHICH
Photographe de plateau : Ymane FAKHIR

Ingénieur du son : Antoine OUVRIER
Perchiste : Mohammed SIMOU

Régisseur d’extérieur : Khaled HAFFAD
Régisseur à Ouarzazate : Ahmed AFAADAS
Régisseur : Abderrahmane ENNAJI

Ensemblier : Younes HADIRI
Accessoiriste : Karim HAFFAD
Maquillage & coiffure : Maria JITTOU
Costumes : Amina HMADA

Chef-électricien : Azzedine MAZILE
Electriciens : Hamid LITAMA & Hicham EL BENNISSI
Groupiste : Samir TAGHI
Chef-machiniste : Hassan CHRIJ
Machinistes : Hicham RAHO & Youssef EL GHENATI

Montage image : Abdelkader LAGTAÂ
Montage son : Abdelilah HILAL & Dominique SCHMIT
Assistante au montage image & son : Ghizlane ASSIF
Bruitage : Pierrick PASCHE

Musique originale : Emmanuel BINET
Piano : Virginie PASDELOUP
Contrebasse : Emmanuel BINET
Enregistrement : Pierre BIANCHI

Mixage : Dominique SCHMIT
Assistant au mixage : Gilbert NOGUEIRA

Etalonnage : Christophe LUCOTTE
Montage négatif : Danielle MALEVIL

Caméra : Alga Samuelson
Pellicule : Fuji
Montage Avid : Cinétéléma
Auditorium : Studios de Saint-Ouen
Générique : Test
Laboratoire : LTC

V
Production :

Cinétéléma – Ecrans du Maroc – 2M
avec le concours du Fonds d’Aide à la Production
et le soutien du Programme Medea


Journal du tournage

FACE A FACE

Journal du tournage Mercredi, 1er mai 2002
Aujourd’hui, la veille du premier jour de tournage de mon quatrième long-métrage de fiction. Enfin ! Je dis enfin parce que le tournage de mon film précédent avait démarré fin octobre 1997, encore sous l’ancien régime et avant même l’avènement du gouvernement dit d’alternance ! Quatre années entières et toute une demi année plus tôt ! Une éternité en somme, au cours de laquelle ma femme et mon fils déménagèrent en France, un nouveau roi de droit divin s’installa sur le trône, quelques rescapés du bagne de Tazmamart de droit sous-humain publièrent leurs mémoires et Abraham Serfaty et les autres exilés politiques regagnèrent le pays, sans que j’eusse l’opportunité filmique de m’exprimer là-dessus.
Donc, jour J moins un. Après quelques années de travail acharné sur le scénario. Après de nombreuses tentatives pour s’attacher les services de coproducteurs dont, notamment, un producteur parisien et une productrice montréalaise qui avaient manifesté leur intérêt au milieu de l’année dernière mais qui, suite aux événements de triste mémoire du 11 septembre 2001, ne donnèrent plus signe de vie jusqu’à ce jour, confondant peut-être Maroc et Afghanistan, à l’instar des nombreux états-uniens qui, qu’à Dieu ne plaise, prennent souvent Morocco pour Monaco ! Bref, hourrah !

Jeudi, 2 mai 2002
Le premier jour de tournage, je me levai à 05h00 du matin pour prendre la route à 06h30, en direction de Marrakech, car le premier tour de manivelle était prévu à 07h30 environ, à la gare de péage de Berréchid, à une trentaine de kilomètres de Casablanca. Ce que j’ignorais, c’est que le tournage dans une gare de péage nécessitait une dizaine de jours de démarches, notamment auprès de la direction des autoroutes, du ministère des transports, de la gendarmerie et de je ne sais quelle autre bureaucratie encore, pour obtenir l’autorisation de procéder à ces prises de vues.
Pour ne rien vous cacher, je dois avouer que cette scène n’était prévue ni dans le scénario, ni dans le découpage. Ce dernier, comme vous le savez, on a beau le peaufiner, il n’acquiert jamais un statut définitif. Heureusement d’ailleurs. Il demeure néanmoins une référence, un ensemble de repères pour moi dans mes rapports avec mes proches collaborateurs. C’est pourquoi je m’interdis de me présenter sur le plateau sans avoir au préalable préparé les scènes à tourner, tout en demeurant toutefois réceptif à l’énergie pouvant être dégagée par le plateau et donc ouvert à l’improvisation et au changement.
Pour revenir à cette histoire de gare de péage, j’en avais ressenti le besoin quelques jours seulement avant le tournage, le lendemain des repérages techniques effectués en compagnie du directeur photo. Par conséquent, étant donné qu’il n’y avait plus le temps de me soumettre à la procédure bureaucratique, je décidai de passer outre. Tout simplement. Nous camouflâmes la caméra à l’arrière d’une voiture et nous subtilisâmes ce plan à l’insu de la machine bureaucratique.
Drôle de premier tour de manivelle ! Volé, comme un baiser, à la Truffaut ! A l’instar du film lui-même, volé lui aussi à une réalité économique encore peu propice à un cinéma différent de la production jetable.

Vendredi, 3 mai 2002
Après une nuit à Marrakech, il fallait prendre la route en direction de Ouarzazate, en associant voyage et tournage. Etant donné la traversée de la chaîne montagneuse de l’Atlas, ce n’était pas une mince affaire. Malgré le vertige dont la route sinueuse, en pentes tantôt ascendantes tantôt descendantes, n’avait pas manqué de nous gratifier, nous réussîmes tant bien que mal à venir à bout du plan de travail de la journée, à l’exception, prévisible d’après moi, d’une scène devant avoir lieu au crépuscule à Ouarzazate même. Donc, deuxième jour de tournage, premier retard. Déjà la pression insupportable du temps qui me collera sans arrêt aux fesses pendant toute la durée de cette aventure. Et comme le temps c’est de l’argent, ce dont je manquerai certainement toute ma vie (les choix engagent et sont faits pour être assumés, évidemment !), eh bien, il n’était pas question de céder à ces monstres, ni à l’un ni à l’autre.
Ce qui me permettait de garder confiance, c’était une équipe globalement compétente et, en particulier, des acteurs habités, un directeur photo, un ingénieur du son et une scripte complices ainsi qu’un producteur exécutif soucieux de mettre à ma disposition, dans la mesure du possible, les moyens nécessaires à la réussite du film. Que demande le peuple de plus ?

Samedi, 4 mai 2002
Premier jour de tournage à Ouarzazate. Qu’est-ce que Ouarzazate allait pouvoir me dispenser de ses couleurs, de l’âpreté de ses paysages et surtout de sa lumière ? Allait-elle faire preuve de discernement et accepter d’agir en complicité avec moi ou, au contraire, allait-elle m’accabler de ses journées caniculaires, ses après-midi venteuses et ses nuits glaciales en les agrémentant de fausses teintes et autres calamités défavorables à l’image et au son ? En tout cas, l’engrenage allait s’enclencher et les journées trépidantes allaient débouler sans prévenir, les unes derrière les autres, sans état d’âme.
Pour la première scène, nous débarquâmes avec nos cliques et nos claques à l’entrée de Skoura comme une smala de gitans : plusieurs gros camions et de nombreuses voitures dont une sorte de monstre, la voiture travelling, alors qu’il s’agissait uniquement d’un film à petit budget ! Quoi qu’on puisse dire, le cinéma demeure une machine encore trop lourde pour nous, d’autant plus que nos épaules ne sont pas assez larges pour en supporter le fardeau !
Un handicap qui allait m’empoisonner la vie jusqu’à la fin du tournage : la voiture de l’héroïne du film était un tantinet plus bruyante que prévu, bien qu’elle fusse neuve et à essence. Voilà une constante qui va déterminer le son de tous les plans intérieur voiture, en exigeant une adaptation particulière de ma part et de la part des comédiens.
Pour faire la scène suivante, il fallait rebrousser chemin en pleine canicule et se rendre de l’autre côté de Ouarzazate, sur la route de la casbah d’Aït Ben Haddou. Mais le jeu en valait bien la chandelle. En dépit de l’inconstance de cet abruti de soleil et de ses fausses teintes inattendues, le premier plan de la scène fût un travelling de toute beauté.
Post-scriptum : Plus tard, en juillet- septembre, ce travelling finira malheureusement dans les chutes et passera à la trappe. En effet, le montage auquel j’étais parvenu au départ durait pas moins de deux heures. Cependant, réflexion faite, je m’étais rendu compte qu’il me fallait faire preuve d’humilité et renoncer à cette durée inhabituelle pour moi, pour plus de lisibilité et pour assurer aussi un tempo conforme au propos du film. En fait, dans cette version de deux heures, le voyage d’Amal et Redouane durait une journée supplémentaire qu’il me fallût, la mort dans l’âme, me résoudre à enlever toute entière. J’aurais pu pourtant la garder, comme une sorte de bonus, pour la diffusion télévisuelle mais les fonds ont cruellement manqué pour le faire.

Dimanche, 5 mai 2002
Aujourd’hui, on commença par une scène intérieur nuit, celle où Redouane (Younes MEGRI), assez éméché, commençait à subir le charme d’Amal (Sanaâ ALAOUI). D’un plan à l’autre, la sensualité inhérente à ce face à face ambigu devenait plus perceptible. Soudain, le dernier plan sembla poser problème. Habitué à travers mes films précédents à voir certains comédiens et comédiennes devenir tout d’un coup plus ou moins récalcitrants dès qu’il s’agissait pour eux d’investir leur corps, je redoublai aussitôt de vigilance. Cependant, contrairement à mes appréhensions, l’actrice fit preuve du professionnalisme que j’étais en droit d’attendre d’elle (je l’avais choisie pour interpréter le rôle féminin principal sans même un bout d’essai, à la suite uniquement d’un bref entretien au cours duquel je m’étais rendu rapidement compte qu’elle dégageait autant de douceur et de sensualité que de détermination, ce qui correspondait, à mon avis, à la complexité du personnage d’Amal) et s’acquitta du plan tel que je le prévoyais. Ouf ! Quel soulagement ! Quel bonheur aussi !
La deuxième scène, extérieur crépuscule, fut portée à bout de bras par le grand Salaheddine BENMOUSSA. Voilà un comédien talentueux démontrant constamment une intégrité et un professionnalisme à toute épreuve.
Quant au crépuscule, je m’en rends de plus en plus compte, c’est une pure vue de l’esprit. A l’instar de l’aurore. A peine avez-vous planté votre caméra que cette vue de l’esprit vous faussait dare-dare compagnie et vous planquait là comme si vous étiez le genre de type à qui personne ne donnerait sa fille. C’est fou ce que les mots peuvent peser lourd au cinéma ! C’est pas pour dire mais un crépuscule, c’est pas du tout un don du ciel, c’est plutôt un coût, du pèze sonnant et trébuchant souvent au-dessus des moyens modiques dont les pauvres bougres comme moi sont obligés de se contenter. Pourtant, il paraît que l’économie aussi fonde l’esthétique. Mais à qui le dites-vous !

Lundi, 6 mai 2002
Mal barré. Encore le crépuscule. Pas un seul mais deux. C’est vrai que plus on est de fous, plus on rit ! Comme il fallait s’y attendre, l’un de ces foutus crépuscules ne fut pas tourné. Reporté au lendemain.
Cependant, le clou de la journée, c’était tout à fait autre chose. La petite Soumaya, engagée pour incarner le personnage de Leyla (la fille unique du couple Amal – Kamal, interprété par Sanaâ ALAOUI et Mohamed MAROUAZI) dans la seconde période du scénario, devait inaugurer son rôle par un face-à-face très tendu avec sa mère Amal.
Lors du casting, c’était cette même scène que j’avais demandé aux candidates d’interpréter. Je l’avais choisie pour deux raisons : l’importance des dialogues et l’effort d’interprétation qu’elle impliquait. Les essais vidéo m’avaient rapidement convaincu que cette petite, malgré les apparences, était la plus apte à relever le défi. D’ailleurs, lors du casting pour le rôle du petit Kamal dans Les Casablancais, j’avais vécu à peu près la même expérience. J’avais rapidement repéré Amine KABLY, malgré son apparente timidité, me fiant en particulier à un seul indice, son regard. Parmi tous les membres de l’équipe, seul le directeur photo, Michel LA VEAUX, qui filmait les essais, avait deviné le critère ayant déterminé ma décision.
C’est probablement à mon précédent travail avec les enfants (Abdelaziz OUJRI dans La Porte Close et Amine KABLY, Mahmoud OSFOUR et les délicieuses Sofia AÂRAB et Ghita EL HEDDAJ dans Les Casablancais) que je dois cette intuition, ce qui m’a permis d’opérer vite mon choix.
Après le tournage de cette scène inaugurale pour Soumaya, le directeur photo, David NISSEN, m’avoua qu’il avait été très impressionné par l’intensité du regard de la petite. N’est-ce pas ?

Mardi, 7 mai 2002
La fameuse scène du non moins fameux crépuscule que je n’avais pas pu tourner la veille étant enfin dans la boîte, je pouvais m’attaquer à l’un des moments les plus importants du film, la séquence où Amal finissait par couper l’herbe sous les pieds de Redouane en lui ôtant tout espoir. Au départ, cette scène était composée de quelques plans dont le premier était un travelling subjectif, caméra à l’épaule. Réflexion faite, je me rendis compte que cette démarche constituait en fait une demi-mesure et je proposai au directeur photo, cadreur en même temps, de traiter toute la scène en un plan-séquence, la caméra à l’épaule évidemment.
Il arrive parfois que la solution soit à portée de main, déjà là, bien présente ou au moins esquissée et que le regard ne soit pas capable de la détecter. C’est archi-connu, il n’est pas toujours aisé de débusquer ce qui est trop proche pour être vu. En effet, le premier plan indiquait déjà l’approche qui s’imposait mais il m’avait fallu un effort supplémentaire pour m’en convaincre. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais considéré le découpage comme une instance à laquelle le tournage devait se soumettre. La fabrication d’un film étant un processus qui n’aboutit à son terme qu’avec la copie standard du même film, je reste constamment ouvert et à l’écoute de ce que la réalité du plateau (comédiens, dispositif, décors, imprévus…) serait en mesure de m’apporter pour affiner ma vision du monde. Lors de ce tournage, cette disponibilité m’amena parfois à trahir mon propre découpage et à fusionner les plans d’une scène en un plan-séquence. Mais cette fusion n’est pas toujours de tout repos. Il accule tant les comédiens que le dispositif image et son à un effort particulier. L’interprétation d’une séquence en continu et son éclairage sont beaucoup plus ardus que lors d’un simple plan. En même temps, le plan-séquence constitue une opportunité unique pour l’expression des comédiens et celle de la caméra, sans parler de la mise en scène.
Pour le son, par contre, il n’y a généralement que des inconvénients. Quand on tourne dans des décors naturels, les intérieurs sont souvent exigus et peu adaptés aux exigences du cinéma. Et là vous verrez tout de suite comment l’espace se retrouve vite investi par les comédiens, la caméra et la machinerie au détriment du son et vous verrez par conséquent comment le perchman est contraint de jongler avec tous les obstacles, s’astreignant parfois à de véritables acrobaties, pour tendre sa perche aux sources diégétiques du son (dialogues et autres sons dans le champ et parfois même hors-champ) tout en s’abstrayant du cadre, lui et sa perche. On lui demande en fait d’être là sans être là, d’être sans être. Tout compte fait, cependant, le jeu en vaut vraiment la chandelle.

Mercredi, 8 mai 2002
Aujourd’hui, jour de relâche. Le dimanche de l’équipe. Au Maroc, les équipes de tournage travaillent six jours par semaine. Comme en France. Au Canada, par contre, cinq jours uniquement. Les Canadiens partent du principe que les départements censés préparer le plateau du lendemain ne pourraient guère se reposer s’il n’y avait qu’un seul jour de relâche. Ce qui n’est pas totalement faux dès lors qu’il s’agit d’une équipe réellement professionnelle au sein de laquelle les responsabilités sont bien définies et engagent tout un chacun. En gros, ceci est le lot de la mise en scène, la production et la décoration.
Dans une équipe digne de ce nom, il y a une hiérarchie stricte, liée à la structure organisationnelle et surtout au degré de responsabilité à l’égard du film, tant sur le plan artistique, technique que financier. Ce qui explique, par exemple, le pouvoir ô combien légitime de la mise en scène.
Depuis le début du tournage, je m’étais imposé la règle stricte de me détacher des contingences de la vie quotidienne pour me concentrer uniquement et exclusivement sur mon travail. Dans ce cadre, je m’étais abstenu de tout contact extérieur au film et, en dehors du tournage, avec les autres membres de l’équipe. Cette distance me permettait d’avoir du recul par rapport aux aléas du tournage et, en particulier, de placer mes rapports avec mes collaborateurs exclusivement sur le plan professionnel. Je sais que cette attitude fût diversement interprétée et appréciée mais je n’en avais cure, l’essentiel pour moi était de préserver ma propre vision du film ainsi que mon énergie pour le réaliser dans des conditions et des délais raisonnables, sans concession sur le plan dit artistique.
Par conséquent, lors du jour de relâche, pendant lequel chacun vaquait à ses propres loisirs de détente, de tourisme ou d’autre chose, je préférais, quant à moi, m’isoler pour mieux préparer les séquences des jours suivants. Comme un ermite, dans un face à face exclusif avec mon ordinateur.

Jeudi, 9 mai 2002
Encore une journée mixte, jour et nuit, de 15h00 de l’après-midi à 01h00 du matin. Elle commença tout à fait normalement quand, lors de la préparation de la deuxième scène, quelqu’un de l’équipe provoqua un incident avec l’un des régisseurs et quitta le plateau en menaçant de s’en aller si le régisseur n’était pas renvoyé. Je le savais, rares sont les Marocains qui connaissent réellement leurs limites et agissent en conséquence. Ce chantage dérisoire n’impressionna évidemment personne. Au contraire, le tournage reprit et se termina sans d’autres anicroches. Mieux, ce jour-là, non seulement je tournai toutes les scènes prévues par la feuille de service mais je réussis en outre à ajouter deux plans supplémentaires. Ce n’est pas pour dire mais personne n’est indispensable. A bon entendeur, salut ! C’est malheureux, en tout cas, d’inaugurer la deuxième semaine de tournage dans cette atmosphère.
A souligner tout de même, en dépit de cette faute professionnelle grave qui ne déstabilisa d’ailleurs que son propre auteur, la première participation au tournage de Mohamed MAROUAZI et la prestation particulièrement réussie de la maquilleuse, la délicieuse Maria JITTOU, lors de la dernière scène de la journée, celle où Redouane, portant les traces de coups donnés par une horde de maquereaux, se retrouve abandonné à lui-même, donc à l’errance.
Ah, encore une chose. Autre problème révoltant. Le Ministère de l’éducation nationale, sollicité depuis longtemps pour m’autoriser à tourner dans une école rurale de la région de Ouarzazate, n’accéda pas à la demande de la production et ce, malgré de nombreuses interventions, y compris celle de Souheil BEN BARKA, le directeur général du Centre cinématographique. En apprenant la mauvaise nouvelle, j’entrepris d’autres démarches, au niveau local cette fois-ci, mais sans résultat non plus, le jacobinisme makhzénien s’opposant systématiquement à toute initiative décentralisée. En cherchant à comprendre la motivation de ces bureaucrates ministériels, j’allais découvrir que l’entourage du ministre, qui avait réclamé l’interdiction totale de La Porte Close lors de sa présentation devant la commission de censure en février 1999, n’avait pas admis que ce même film, bien qu’amputé de plusieurs plans, soit malgré tout autorisé à être distribué en avril 2000. Dirigé pourtant depuis le début de 1998 par d’illustres hommes de gauche, voilà comment se comporte un grand ministère à l’égard d’un film national, en lui mettant tout simplement les bâtons dans les roues. Il fallait y penser, n’est-ce pas ? Comment se fait-il que ce Ministère, qui se targue d’enseigner les droits de l’homme et de la femme, peut-il sévir contre ces mêmes droits en s’opposant à la liberté d’expression d’un homme dont l’unique  » délit  » est d’être tout simplement un cinéaste ? C’est quoi ça, bordel ? De la schizophrénie habituelle ou un simple retournement de veste ? Il y en a, je vous jure…
Devant un tel forfait, signe indéniable de la makhzénisation rampante d’une certaine gauche, il ne me restait qu’une seule solution. La mort dans l’âme, comme on dit, je décidai de déjouer l’arbitraire sournois en opérant une feinte tactique. Au lieu d’une école, je choisis de tourner dans un dispensaire mais non encore homologué par le Ministère de tutelle, non homologation qui m’épargna le piège de solliciter l’autorisation de Rabat. En conséquence, je transformai le personnage de l’institutrice en infirmière, ce qui, tout compte fait, ne porta aucunement préjudice à la cohérence du récit et constitua même un plus. Qui parmi les hommes de chez nous n’aurait-il pas besoin de soins ?

Vendredi, 10 mai 2002
Conséquences des incidents d’hier, je relevai un malentendu dans la feuille de service, relatif à l’emplacement des décors de la journée, et j’avisai rapidement la production. Aussitôt branle-bas de combat et rectifications indispensables au niveau notamment de la régie et la décoration. Ouf ! Ce fût quand même possible !
Il aurait été franchement malheureux que cette journée soit ratée ou perturbée alors qu’elle réunissait pour la première fois les trois principaux comédiens du film : Sanaâ ALAOUI, Younes MEGRI et Mohamed MAROUAZI, sans parler de la sympathique Bouchra IJOURK qui interprétait le rôle de Souad et dont cette journée constituait sa première participation au tournage.
Malgré tout, et contre vents et marées, la journée fût très réussie. Le face-à-face entre Redouane et son frère Kamal, interprétés par Younes et Mohamed, fût particulièrement émouvant.
Quand on a affaire à des comédiens de cette qualité, les aléas deviennent pratiquement inoffensifs et n’entament en rien la détermination de tous ceux parmi les membres de l’équipe qui sont réellement habités par le cinéma et qui ne se contentent pas de l’habiter.

Samedi, 11 mai 2002
Contrairement aux journées précédentes, celle-ci semblait assez légère bien qu’elle connût un changement de dernière heure. Pour des raisons de modification de calendrier, due en fait à la non disponibilité d’un décor dont l’autorisation tardait à venir, le comédien casablancais qui devait incarner le rôle du gargotier ne pouvant pas s’adapter à cette modification et se libérer en conséquence, j’avais été amené à le remplacer par quelqu’un du coin. Il y a parfois des contraintes de ce genre qui vous obligent à prendre des décisions difficiles.
Cela étant dit, la journée se déroula sans anicroche sauf vers la fin. Après le tournage du dernier plan, l’ingénieur du son eût besoin d’enregistrer un son seul. Mais, contre toute attente, il fût extrêmement difficile d’obtenir le silence nécessaire. Cette situation inadmissible m’obligea à intervenir pour rappeler à chacun ses obligations. En effet, quand la conscience professionnelle n’est pas totalement intégrée, ne fait pas vraiment partie des mœurs et quand certains individus débarquent dans le cinéma par accident, par ce qu’ils ont raté leur carrière ailleurs ou parce qu’ils sont issus de ce nouveau leurre appelé formation sur le tas, eh bien, ma foi, il faut s’attendre à tout…

Dimanche, 12 mai 2002
Cinq scènes quand même. La principale parmi elles réunissait Amal et Redouane et lors de laquelle Amal finissait par se résigner à faire elle aussi des aveux, particulièrement douloureux, à son beau-frère. Au début, cette confession pouvait laisser croire qu’une certaine entente allait s’établir entre eux. Toutefois, à cause d’une maladresse de la part de Redouane, tout allait soudain voler en éclats.
La scène s’avéra difficile à tourner. Pour des raisons de sécurité, la caméra ayant été accrochée à la portière de la voiture de jeu et pouvait donc être facilement heurtée par un autre véhicule, il fallût arrêter la circulation pendant les prises, ce qui nécessita une organisation et une énergie considérables qui mirent visiblement à rude épreuve les nerfs de certains. En conséquence, deux membres de l’équipe, trop fragiles pour supporter cette tension, faillirent en venir aux mains. Leur esclandre risible, qui coïncida avec la fin de la journée, ne réussit guère à perturber le tournage. Par contre, il me confirma dans ma conviction qu’un fâcheux relâchement commençait à s’installer et contre lequel il fallût réagir en conséquence.

Lundi, 13 mai 2002
Pas moins de six scènes. En présence de ma femme, arrivée de France, en compagnie de son frère et de sa belle-sœur. En présence aussi d’une équipe de la télévision belge venue faire une émission sur Ouarzazate et qui profita de mon tournage pour glaner quelques plans et pour me demander une interview.
Il y a quand même des journées bénies au cours desquelles le tournage se déroule dans une sérénité gratifiante qui vous fait oublier tous les aléas inhérents chez nous à ce genre d’exercice.
En dépit de cette sérénité, le temps me manqua pour entreprendre l’une des scènes prévues. Une autre, par contre, je décidai moi-même de la sucrer, me rendant compte, au vu de ce qui avait été déjà fait, qu’elle devenait complètement inutile. Ça arrive.
Mardi, 14 mai 2002
Journée tout à fait cruciale, celle du tournage de la scène finale du film, l’une de celles que les spectateurs sont supposés (et invités à) garder en mémoire, bien au chaud. En plus, il s’agit d’une scène effet aube, s’il vous plaît. Il fallait donc, à moi autant qu’à la nature, faire très très très gaffe afin de ne pas rater l’effet.
Je ne vous cache pas, que tout au long de cette journée mixte, je n’avais pas cessé d’y penser, me tenant prêt à renoncer à n’importe quelle autre scène pour y parvenir. Mais, comme par hasard, le monde étant évidemment fondamentalement injuste, notre maquilleuse tomba soudain malade, juste au moment où l’équipe s’apprêtait à rejoindre le décor de la fameuse scène. Panique et branle-bas de combat. L’hôpital le plus proche était à quinze kilomètres dont au moins dix kilomètres de piste. Voyez-vous, quand on se pique d’être en mesure d’entreprendre un tournage en dehors des routes nationales… En outre, il fallait coûte que coûte raison garder et éviter toute précipitation excessive pour ne pas aggraver davantage la situation.
Qu’auriez-vous fait à ma place sans votre maquilleuse ? En tout cas, moi, je fus incapable de raison garder et décidai de continuer à tourner d’autant plus que la petite Soumaya (qui incarnait le rôle de Leyla, la fillette du couple) était arrivée spécialement de Casablanca pour la scène en question et qu’elle ne pouvait ni prolonger son séjour parmi nous, ni se rendre disponible un autre jour. Il y a parfois des cas limites comme ça. La galère, quoi !
Nous nous rendîmes donc au décor en question et quelques femmes de l’équipe s’attelèrent aussitôt à la rude tâche d’essayer de maquiller Sanaâ. Ce maquillage étant raccord avec une scène précédente, il fallait mobiliser aussi la scripte. Quant à moi, tout en organisant la scène avec le directeur photo, je n’arrêtais pas de jeter de temps en temps un coup d’œil sur l’évolution de ce malheureux maquillage qui me donnait énormément de soucis. En vérité, et pour ne rien vous cacher, je n’arrivais pas à me débarrasser d’un vif sentiment de culpabilité à l’égard de Maria, la maquilleuse, qui non seulement avait des doigts de fée mais, en plus, était la grâce et la gentillesse mêmes. La seule chose qui pouvait peut-être me racheter auprès d’elle, c’est qu’elle était consciente de l’importance de l’enjeu et qu’elle savait en même temps que je l’appréciais beaucoup, en tant que technicienne et en tant que femme.
Cette situation, qui n’était pas de tout repos, me rappela mon fils. Entiché de philosophie hindoue, celui-ci ne cesse de me recommander de positiver, convaincu que mon  » optissimisme « , c’est-à-dire optimisme-pessimisme, ne peut m’apporter que des malheurs. Je voudrais bien voir ce qu’il aurait fait à ma place !
Soudain, un miracle ! Au moment où je commençais réellement à désespérer, le maquillage n’étant pas tout à fait ça et l’aube menaçant de foutre le camp, voilà que Maria surgit comme une fée. Malgré l’état d’affaiblissement qui se lisait encore sur son beau visage, elle n’en fût guère cas et s’attela immédiatement à la tâche, conscience professionnelle oblige. Ainsi la séquence fût tournée à temps et Sanaâ y fût tout simplement splendide. J’allais oublier, c’était la dernière journée de tournage à Ouarzazate. La preuve, contrairement aux idées reçues, qu’un bonheur aussi ne vient jamais seul. Merci Maria ! Merci Sanaâ !

Vendredi, 17 mai 2002
Après une journée de voyage et une journée de repos, nous voilà enfin à Casa. Pour des raisons pratiques, nous commençâmes la journée par le départ d’Amal pour Ouarzazate, scène que nous n’avions pas pu tourner le 2 mai.
Dans ce but, nous nous rendîmes de bonne heure à la sortie de Casa, sur la route de Marrakech, sur la petite colline qui domine la ville, située à hauteur de la grande surface Makro. Mais là, en cherchant l’angle approprié, je me rendis vite compte que l’espace était pollué par toute une série de panneaux publicitaires gigantesques qui s’exhibaient d’une manière abjecte, en agressant l’œil avec leurs gadgets immondes du genre MacDo et autres cochonneries, mais, en plus, ils dissimulaient tout un pan de la ville en rendant son filmage pour le moins mal aisé. Quels sont ces trépanés qui ont autorisé cette pollution ? Est-ce que c’est à cause de notre pacifisme, voire notre docilité, qu’ils nous font encore avaler toutes ces couleuvres ?
Après, il fallait rejoindre le décor destiné à servir d’appartement pour Amal, Kamal et leur fillette Leyla. Etant donné le nombre important de scènes devant s’y dérouler, ce décor nécessitait plus d’une semaine de tournage. A cause de cela, il m’avait demandé beaucoup d’efforts et de déplacements pendant les repérages. Mais son choix m’avait globalement satisfait à cause, notamment, de sa vastitude et de son appartenance au parent de l’un des techniciens du film, ce qui permettait d’y travailler en toute quiétude. Du moins, c’est ce que j’avais pensé au départ.
Quand on choisit de tourner dans un décor naturel, et non dans un studio, il y a forcément des inconvénients car jamais un tel décor n’est totalement conforme à l’imagination du réalisateur. Heureusement, toutefois, que le cinéma est doté d’un redoutable pouvoir d’illusion qui lui permet de tordre le cou à la réalité et de la soumettre à ses objectifs. Ainsi, la configuration spatiale du décor naturel, par exemple, change au gré de la mise en scène, par l’entremise du découpage.
Cela étant dit, un accroc inattendu. Dès le prelight, opération au cours de laquelle le réalisateur et le directeur photo déterminent en gros les différents espaces de jeu à l’intérieur du décor et donc à éclairer, un problème de branchement. Le propriétaire de l’appartement du rez-de-chaussée refusa catégoriquement que le câble de notre groupe électrogène traverse son jardin. Un deuxième accroc, mais de moindre importance celui-là, le propriétaire du décor refusa à son tour de nous autoriser à faire des trous pour accrocher des tableaux aux murs ! Il fallût donc, le cinéma n’étant jamais à court d’idées, faire un tas d’acrobaties pour transcender ces obstacles.
Malgré tout, j’étais très satisfait d’avoir trouvé ce décor, bien qu’il fût nécessaire de l’aménager et de le meubler conformément au scénario. A ce propos, je voudrais raconter une anecdote assez significative. En examinant l’emplacement des meubles dans le décor avec le décorateur, meubles que nous avions choisi la veille (jour de relâche pourtant), je remarquai des fleurs artificielles dans un vase et je lui exprimai mon aversion pour ce genre de gadget. Il les retira aussitôt et me demanda si je voulais des roses à la place. Au lieu d’acquiescer, le lui suggérai de voir avec la maîtresse de maison. Mais cette réponse le laissa perplexe. Il croyait probablement qu’il s’agissait d’une boutade car de quelle maîtresse de maison était-il question ? De Sanaâ ALAOUI qui incarnait le personnage d’Amal, la maîtresse de maison du film ou la maîtresse de maison propriétaire de l’appartement-décor ? J’aurais très bien pu accepter la proposition du décorateur ou lui indiquer d’autres fleurs mais je préférai de cette manière attirer indirectement son attention sur le fait qu’un film faisait l’objet d’un travail d’équipe, ce qui exigeait de la part de chacun des créateurs de cette équipe un degré d’implication en mesure de lui permettre de donner le meilleur de lui-même. Une actrice n’était pas engagée uniquement pour apprendre des dialogues et se mouvoir suivant les directives du réalisateur. Elle devait s’approprier son personnage et, dans ce cadre, s’approprier également le décor au sein duquel son corps allait se mouvoir et émouvoir, dans le but de l’aider à se sentir plus à l’aise et stimuler ainsi son énergie créatrice et son imaginaire. Par conséquent, la consulter à propos des fleurs devant agrémenter son appartement n’était pas du tout une boutade pour moi.
C’est une question de méthode de travail, de conviction profonde. Tout simplement. Dans mes rapports avec ceux de mes collaborateurs qui participent à un degré ou un autre à la dimension créative du film (le directeur photo, les comédiens principaux, l’ingénieur du son, le décorateur, la maquilleuse et la costumière), je commence toujours par exposer ma vision des choses et j’attends de leur part qu’ils prennent l’initiative de me faire des propositions et, dans le cas contraire, qu’ils suivent tout simplement mes indications. En général, ces indications sont exprimées en aparté. Je m’abstiens de les donner en public, par souci de ne pas bloquer l’intéressé. Concernant les acteurs, par exemple, j’essaie d’éviter de jouer la scène devant eux, pour ne pas inhiber leur désir et ne pas donner l’impression de vouloir limiter leur apport… sauf quand je me rends compte que malgré mes indications leur approche n’épouse pas la mienne. A l’évidence, cela dépend de l’expérience de chacun des acteurs, de ses facultés expressives et de la maîtrise de son corps. Cela dépend également de la confiance, de l’estime et de la complicité entre le réalisateur et ses acteurs. Par contre, il y a des réalisateurs qui laissent les acteurs donner libre cours à leurs sentiments, parce qu’ils ne se sentent pas capables de les diriger ou parce qu’ils partent du principe que ces acteurs sont assez compétents et perspicaces pour se suffire à eux-mêmes, approche qui a vu parfois des acteurs à l’ego surdimensionné prendre le pouvoir et plier le film à leurs envies, ce dont les conséquences sont facilement prévisibles. Il y a aussi d’autres réalisateurs qui imposent une direction qui ne souffre aucun échange ni aucune discussion, comme si les acteurs étaient de simples volumes abstraits, dénués d’expressions et d’affects. Entre ces deux extrêmes, il y a une large brèche dans laquelle je n’ai cessé de m’engouffrer, comme je l’ai indiqué plus haut, et qui m’a donné jusqu’à présent pas mal de satisfaction.

Samedi, 18 mai 2002
Quatorzième jour de tournage et deuxième journée dans l’appartement. Un seul décor et uniquement deux comédiens, Sanaâ et Mohamed. Le bonheur, quoi ! Il y a des journées comme ça, au cours desquelles je n’ai qu’une envie, c’est que le tournage se perpétue, ne connaisse pas de limites et m’entraîne jusqu’au bout du monde et/ou de la fiction.
Le hic, dans le cinéma, c’est qu’il y a des normes, beaucoup plus contraignantes que dans les autres formes d’expression artistique. Un film, c’est un processus de fabrication balisé, une durée, un coût, des médiateurs, des destinataires, c’est un bilan qui conditionne d’une manière ou d’une autre la suite. La suite de la vie.

Dimanche, 19 mai 2002
Troisième journée dans l’appartement et premier jour de tournage de Salma, trois ans à peine, engagée pour incarner le rôle de Leyla quand ce personnage, dans la première partie du scénario, est âgé justement de trois ans.
Pour des raisons d’organisation, liées en général à l’économie du film, la première journée de tournage de Salma ne comportait pas moins de cinq scènes ! Gageure ou façon peu raisonnable de l’envoyer au feu ?
En tout cas, étant l’âge de Salma, j’avais demandé à Meriem, mon excellente assistante chargée du casting, de s’occuper exclusivement d’elle, étant donné que c’était elle que la petite connaissait le mieux parmi les membres de l’équipe. Par conséquent, toutes mes indications concernant la petite devaient transiter par Meriem et uniquement par elle.
Il faut peut-être rappeler que le film se déroule en deux périodes espacées de sept ans environ. Par conséquent, le personnage de Leyla est joué par deux  » actrices « , Salma et Soumaya, qui se trouvent être de vraies sœurs. Ce qui constitua un atout indéniable pour le film et aussi un vrai stimulant pour la petite Salma. En effet, le fait de voir sa sœur aînée participer au film l’avait drôlement encouragée, en créant une émulation entre elles. La preuve, Salma connaissait par cœur une bonne partie des répliques de Soumaya ! En l’entendant apprendre son rôle, elle les avait aussitôt retenues !
Cependant, au début, Salma perdit un peu les pédales. Il s’agissait d’une scène de nuit, mais tournée au milieu de l’après-midi, dans laquelle la petite se faisait coincer dans ses draps et devait appeler sa mère pour l’en délivrer. Sanaâ ALAOUI, qui joue le rôle de la mère, devait la libérer en la taquinant. Elle devait la taxer de ne pas être assez futée comme son père, avant de lui demander de se recoucher. Lors de la première prise, la petite surprit tout le monde en demandant à Sanaâ de quel père il s’agissait, du père réel ou de celui du film. Lors de la deuxième prise, quand Sanaâ lui demanda de se recoucher, elle rétorqua qu’elle ne pouvait accepter de dormir car elle n’avait pas encore dîné !
Quand nous essayâmes, Meriem et moi, de lui expliquer qu’il s’agissait uniquement de faire semblant, elle répliqua qu’elle ne pouvait pas mentir ! Ça ne s’invente pas ! Et elle ne voulût pas en démordre ! Comment la convaincre que le cinéma n’est pas conforme au réel et qu’il n’est qu’illusion, c’est-à-dire un réel tout à fait différent ? Il nous fallût user de toute notre capacité d’explication et de persuasion pour l’amener à faire preuve d’empathie à notre égard et de nous faire confiance. Suite à quoi, elle accorda un certain intérêt à notre blabla et consentit en fin de compte à jouer le jeu.

Lundi, 20 mai 2002
Quatrième jour dans l’appartement, consacré à une série de petites scènes, de jour puis de nuit, se déroulant dans la chambre à coucher. Pour tout dire, une journée particulièrement aisée au cours de laquelle la petite Salma, cohérente avec elle-même, continua à tenir parole et assuma son rôle avec application.

Mardi, 21 mai 2002
Encore une autre journée dans l’appartement mais, contrairement à la veille, celle-ci fût assez éprouvante.
Au tout début de la journée surgit un problème concernant les jours de relâche qui mit face à face, d’un côté, les deux techniciens français de l’équipe, le directeur photo et l’ingénieur du son, et d’un autre côté le directeur de production. D’habitude, dans la tradition marocaine, après six jours de tournage, il y a automatiquement un jour de relâche. Légitime, nous ne sommes pas des forçats, quand même. Mais à cause de certaines contraintes, liées à quelques décors, la production proposa que le tournage se prolongeât jusqu’au jeudi 23 mai compris, c’est-à-dire pendant sept journées consécutives, et proposa en contrepartie non pas un jour mais deux jours de relâche.
Deux décors, en fait, posaient problème. Le premier, c’était un bar que son propriétaire ne pouvait mettre à notre disposition que le lendemain, mercredi 22, uniquement. Le second, c’était l’appartement où nous tournions et que ses propriétaires voulaient récupérer pour la fête du Mouloud, c’est-à-dire, le vendredi 24 ou le samedi 25 mai. Comme vous le savez très bien, avec les fêtes dites religieuses, on en est encore là, il n’y a pas moyen de prévoir quoi que ce soit. A cause de l’instrumentalisation de la religion et du rejet de la science qui, elle, a depuis longtemps acquis la capacité de prévoir ce genre de fêtes avec la plus grande précision. En tout cas, voilà pourquoi il fallait travailler pendant sept journées consécutives.
En ce qui me concerne, étant donné ces contraintes, la proposition de la production me paraissait tout à fait jouable. Par contre, les deux techniciens français furent d’un avis totalement différent et auraient exigé des compensations financières ou quelque chose dans ce genre. Suite à cette divergence, l’atmosphère devint de plus en plus nerveuse. Elle demeurait encore plus ou moins gérable si deux éléments extérieurs n’étaient pas venus, quoique fortuitement, la rendre un peu plus compliquée.
Ce jour-là, l’une de nos chaînes de télévision nous rendit visite pour faire un reportage sur le tournage. Comme d’habitude dans ce genre d’exercice, il s’agissait de glaner quelques plans sur la préparation et le tournage d’une scène ou deux, agrémentés de courts entretiens avec le réalisateur, les comédiens ainsi qu’avec un ou deux techniciens principaux. Tout cela aurait pu se dérouler sans douleur si le cameraman de la télévision avait su se glisser discrètement dans les interstices de notre tournage pour voler ses plans. Or son éclairage finit par déranger mon directeur photo. En outre, les entretiens prirent beaucoup plus de temps que prévu. L’un dans l’autre, tout cela avait fait drôlement désordre.
D’un autre côté, un malheur ne venant jamais seul, au moment où je m’apprêtais à tourner une scène dans la salle de bain, une énorme fuite d’eau se déclara subitement et réussit ainsi à enrayer la machine et, conséquence directe, à nous renvoyer à nos pénates.

Mercredi, 22 mai 2002
Dix-huitième jour de tournage. Je profitai de l’approche imminente de la fête religieuse du Mouloud et, donc, de l’interdiction de consommation des boissons alcoolisées qui agrémente d’habitude ce genre de réjouissances bigotes, pour tourner deux scènes non bigotes du tout, celles où Redouane, complètement désespéré, se résigne à se payer une nana. Pas n’importe laquelle, toutefois, pas une vulgaire call-girl pour riches désoeuvrés mais un vrai pilier de bar, une authentique péripatéticienne issue, en plus, des très sympathiques couches populaires.
La chance voulût que les décors de ces scènes, le bar et la piaule de ladite péripatéticienne, se trouvassent dans le même immeuble, l’un au rez-de-chaussée et l’autre au dernier étage. Une aubaine, quoi. En outre, l’actrice qui jouait ladite nana fût tout bonnement magnifique. Au lieu de faire des chichis, tel que je le craignais à cause de l’hypocrisie ambiante, elle se comporta tel que je le souhaitais, comme une vraie comédienne quoi, c’est-à-dire une professionnelle qui assume ses choix et qui ne se soumet nullement à la doxa qui confond lamentablement l’actrice avec le personnage qu’elle incarne et qui, partant de là, la couvre souvent d’opprobre. Que voulez-vous, on en est encore là !
Le tournage se déroula dans une très bonne ambiance, selon l’horaire prévu à cet effet et ce, malgré les curieuses tentatives d’un très curieux intrus. Ici une digression s’impose. D’après la législation en vigueur, tout tournage nécessite au préalable une autorisation délivrée par le Centre cinématographique marocain, CCM pour les intimes. Néanmoins, dans la pratique, chaque gouverneur ou wali garde le pouvoir d’avoir une sorte de droit de regard sur les tournages se déroulant au sein de sa circonscription. Dans ce cadre, l’intrus en question, se prévalant probablement de ce pouvoir, se pointa aux aurores à la porte du bar et essaya d’en savoir plus sur la nature et le contenu des scènes prévues. Costume bleu marine de circonstance et langage châtié, s’il vous plaît. Les temps ont changé, s’il vous plaît encore une fois, bien que l’eau chaude n’oublie jamais qu’elle a été froide. Dans le même cadre, me prévalant moi aussi de l’autorisation officielle du valeureux CCM en ma possession, j’interdis formellement à toute personne étrangère au film de s’introduire dans mon petit royaume à moi, le plateau de tournage proprement dit. Ainsi, cette précaution prise, la scène du bar fût tournée sans accroc. Cependant, lors de la préparation de la suivante, celle de la piaule, je remarquai soudain la présence de quelques femmes de ménage qui, sous le prétexte de vouloir nous aider à déplacer quelques meubles, étaient venues fourrer leur nez dans mes affaires. Tout de suite, mettez vous à ma place, je soupçonnai le pot aux roses. L’honorable intrus, resté cloué à la porte de l’immeuble alors qu’il était visiblement chargé de ramener au moins un petit os à ronger à son supérieur, devait certainement les avoir sollicitées pour ce faire. Manque de pot pour lui, je leur interdis à elles aussi l’accès à mon royaume. Entre nous, mettez vous à la place du bonhomme. Sachant que la scène en question décrivait un commerce intime entre une péripatéticienne et son client, il devait certainement soupçonner au moins une bonne partie de jambes en l’air bien torride, avec les ahanements et les gémissements de circonstance ainsi que tous les liquides possibles et imaginables qu’un corps humain est en droit de secréter dans ces conditions. Libre à lui, ainsi qu’à vous par la même occasion, de bien y croire. Quant à moi, pour le moment, je ne vous en dirai pas plus.

Jeudi, 23 mai 2002
Retour de nouveau à l’appartement. Pour la dernière journée, fête du Mouloud oblige. Dur, dur.
La veille, pendant le tournage des scènes du bar et de la piaule, il était question que la fuite d’eau soit réparée. Il n’en fût malheureusement rien car il s’était avéré, parole de plombier, qu’il aurait fallu mettre tout le sol de la salle de bain sens dessus dessous. Ce qui ne m’arrangeait guère, j’avais encore besoin de ce lieu pour y tourner pas moins de trois scènes, raccords en plus, car cette saloperie de salle de bain avait été déjà identifiée comme faisant partie de cet appartement de malheur. Que faire alors ? Vous allez voir, et pas plus tard que tout à l’heure.
Au début de la journée, les nerfs étant par conséquent à fleur de peau, un échange de bons procédés houleux éclata entre la production en personne et la direction de la photo, en personne également. Des salamalecs qui se transformèrent soudain et progressivement en remarques déplacées, à propos de jours de relâche, de compensations financières et de ne sais quoi encore. Etant les impératifs susmentionnés, cela n’était pas, pas du tout même, de bon augure. Cependant, une telle discussion franche et directe, comme on dit dans le langage diplomatique, était peut-être nécessaire pour mettre quelques points là où il fallait. Une question tout de même : est-ce que c’est vrai que la vie ne tient de ses promesses que la douleur ?
En tout cas, cette même vie reprit cahin-caha. Il le fallait bien, je n’avais pas moins de neuf scènes à tourner ce jour-là avec pas moins de sept actrices et acteurs. Un vrai plaisir, en dépit de la douleur mentionnée pus haut. A propos justement de cette douleur, après le tournage de deux scènes à peine, voilà que l’heure du déjeuner arrivait à l’improviste. Et comme disait fort justement Hippocrate,  » avec la faim, il ne faut pas se livrer au travail.  » Ne connaissant probablement pas cet aphorisme et n’ayant pas ouï que la pause repas avait été annoncée, le directeur photo prit la mouche en constatant que le plateau commençait à se vider. Pour moi, ce fût la goutte qui allait faire déborder le vase. D’habitude, je suis d’un calme olympien. Mais cette fois-ci, je piquai une colère d’une violence inouïe et je criai que je mettais au défi tout un chacun qui ne se sentirait pas concerné par le travail en cours d’avoir le courage de foutre le camp et de débarrasser le plancher illico presto car personne n’était indispensable ! Ben, voyons ! C’est tout à fait vrai, cette saloperie de colère reste mauvaise conseillère. Cependant, trop c’est trop, il fallait vite mettre un terme à cette atmosphère délétère.
Dans ce cadre, les Japonais sont les plus intelligents. Avant d’entamer leur journée de travail, ils commencent par évacuer tous leurs sentiments négatifs, lors d’une séance organisée à cet effet, pendant laquelle ils crient leurs inimitiés et frustrations contre leurs patrons et autres chefs réels et imaginaires. Quant à moi, n’ayant pas la possibilité d’organiser une séance de ce genre, j’avais annoncé dès le début du tournage que toute discussion relative à l’organisation ou toute plainte quelle qu’elle soit ne pouvait avoir lieu qu’après la fin de la journée de tournage. Chaque chose en son temps, voyons. Sinon, ma foi, c’est le bordel, avec mes respects toutefois pour ce lieu mythique où les filles de joie vendent de la joie aux âmes en peine. En vérité, nos amis français n’avaient jamais participé à un tournage indigène dans les pays sous-développés (qu’on appelle depuis quelques années, par un euphémisme politiquement correct, pays en développement, ce qui n’est rien d’autre qu’un simple cache-misère). Par conséquent, n’étant pas habitués à nos  » spécificités culturelles  » (une sorte de tagine composé d’une overdose de laxisme, d’une pointe de manque de ponctualité et d’une pincée d’inconscience professionnelle pour bien lier la sauce…), ils n’arrivaient pas à les décoder et s’étaient retrouvés plus facilement exposés à l’irritation, pour ne pas dire plus.
Après le déjeuner, que j’avais tenu à partager avec le directeur photo, les choses étaient revenues à la normale, en dépit de quelques défaillances de l’équipe de décoration. Celle-ci commençait à accumuler les retards, m’obligeant ainsi à la surveiller de près voire parfois à lui rappeler certains aménagements et accessoires indispensables aux scènes de la journée. Or, ce n’était pas à moi de le faire, il y avait des techniciens adultes et vaccinés payés pour ça et non pas pour papoter ou rouler les mécaniques !
Vers la fin de la journée, au moment du tournage des scènes se déroulant dans la salle de bain, la fuite d’eau nous souhaita chaleureusement la bienvenue et, comme il fallait s’y attendre, ne ménagea guère ses efforts pour inonder généreusement le sol du plateau et notamment les différents câbles électriques destinés à l’éclairage.
Je ne sais pas si vous vous rappelez que c’était le dernier jour de tournage dans cet appartement et que, par conséquent, je n’avais plus le choix. De deux choses l’une, ou sucrer ces malheureuses scènes ou bien courir le risque d’une électrocution en les tournant dans ces conditions. Heureusement que nous avions contracté les assurances nécessaires, y compris celle de bonne fin, malgré son coût prohibitif. Le fin mot de l’histoire, c’est que ces fameuses scènes furent tout de même enregistrées, en dépit peut-être du bon sens. Mais que voulez-vous, le cinéma se fait peut-être chez nous en dépit de tout bon sens.
La morale de l’histoire, c’est d’éviter les salles de bain et autres lieux d’eau dans vos scénarios, à moins d’inclure dans votre équipe de tournage des plombiers dignes de ce nom. Toutefois, si on admet que le désir demeure le moteur principal de la fiction, comment renoncer alors à ces lieux mythiques du dévoilement des corps ? Pas moi, en tout cas.

Dimanche, 26 mai 2002
Longtemps avant le début du tournage, j’avais tenté de prendre contact avec Ahmed Sanoussi, notre fameux Bziz national, pour lui proposer, d’une part, de m’autoriser à utiliser son nom artistique dans une scène importante en tant que symbole d’une époque et, d’autre part, d’accepter une participation symbolique dans le film. Un tel double emploi, en tant que comédien devant mettre son identité  » en veilleuse  » au profit d’un personnage à incarner et, en même temps, en tant que repère historique identifié en tant que Bziz en butte à la censure lors des années 90, peut évidemment déstabiliser certains spectateurs. J’étais cependant tout à fait prêt à courir ce risque. Mais les circonstances en décidèrent autrement. Ahmed Sanoussi ayant été absent du Maroc au moment du tournage de la première scène, il me restait uniquement la possibilité d’utiliser son nom de Bziz pour la seconde.
A la fin de la journée, lors du tournage d’une scène pendant laquelle la caméra était accrochée à la portière de la voiture, cette même caméra faillit voler en éclats, malgré toutes nos précautions, suite à un accident de la circulation. Le cinéma, c’est connu, demeure un métier de tous les dangers. Mais, cette fois-ci, il y eut plus de peur que de mal. Néanmoins, le système de fixation de la caméra ne résista guère au choc et rendit l’âme sur la voie publique. Ce qui m’obligea à tourner la scène autrement et, donc, à changer d’axe, de cadrage, de lumière. Voilà comment, concrètement, l’économie fonde l’esthétique.

Lundi, 27 mai 2002
De 14 h. à 02h00. Scènes du commissariat, du tribunal, de l’hôpital, du boulevard de la Corniche et de l’appartement de Latifa, l’amie de l’héroïne. Journée particulièrement calme. Pourtant, il n’y a pas, jamais, de calme plat. A chaque journée son lot, petit ou grand, de satisfaction et de bonheur. Cette fois-ci, ce furent les deux plans de l’appartement de Latifa. En effet, il y a des lieux plus habités et plus stimulants pour l’imagination que d’autres, bien que je faillisse perdre le nord en me cognant violemment contre la vitre de la porte-fenêtre de ce même appartement. Etait-ce le prix à payer ?

Mardi, 28 mai 2002
Une autre journée à haut risque. Prévue de 18 heures à 4 heures du matin, elle comportait des scènes se déroulant sur les quais de la gare de Casa-Voyageurs, dans la salle d’attente, devant la porte de celle-ci ainsi qu’au parking.
La première scène concernait la descente de Redouane (Younes MEGRI) à la gare où Amal (Sanaâ ALAOUI) était supposée l’attendre. Dans ce but, je devais profiter d’un train de 20 heures pour filmer son arrivée et la descente de Redouane. Puis, tout de suite après, nous devions installer le dispositif image et son dans le hall de la gare pour filmer le même Redouane, au milieu des passagers, en train de chercher Amal.
Tel que décrit ci-dessus, cela paraît tout à fait simple. La difficulté vient toutefois du fait qu’habituellement les choses se passent tout à fait autrement. Dans une production cinématographique normale, au lieu que le tournage dépende de la réalité d’une gare, d’un train et de ses voyageurs, ce sont au contraire tous ces éléments-là qui dépendent du tournage. En clair, dans ce cas, la direction de production procède à la location de la gare et du train et engage les figurants nécessaires pour jouer le rôle des voyageurs et autres agents des chemins de fer. De cette manière la gare devient réellement un plateau de tournage organisé exclusivement au service du film. Or une telle opération, chères lectrices et chers lecteurs, ça coûte pas moins que la peau des fesses. En l’absence de cette somme, qu’est-ce qu’on fait ? Quand on pratique ce métier dans un pays comme le nôtre, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur et se défendre bec et ongles en faisant notamment appel au sacro-saint système D qui se révéla d’un secours au-delà de toute espérance. Ainsi, grâce à la complicité de la direction de la gare, au sursaut de toute l’équipe de tournage et à la compréhension des voyageurs (ainsi que des pickpockets habitués à hanter ces lieux), la scène fut totalement réussie. Les autres scènes aussi d’ailleurs. Voilà une journée qui s’annonçait sous de mauvais auspices et qui s’avéra, contre toute attente, l’une des moins stressantes et surtout des plus fructueuses.
Ce jour-là, une autre chaîne de télévision nationale nous rendit visite. Donc entretien avec l’ami Latif LAHLOU, en tant que producteur exécutif, et avec moi-même. Ensuite, reportage sur le tournage à la gare. La discrétion de cette équipe de l’ami Driss JAÏDI fut très appréciée.
Ah, encore une chose. L’une des scènes du film se déroulait dans une agence bancaire. D’habitude, toute banque normalement constituée ne pouvait que sauter sur une telle occasion pour promouvoir sa visibilité. Par conséquent, la production était en droit de considérer cette opportunité comme une aubaine. Non seulement elle allait mettre à ma disposition un décor totalement gratos mais elle espérait en plus en retirer quelques subsides pour faire face à quelques dépenses relatives aux jours de tournage suivants. Contrairement aux attentes, aucune des banques sollicitées, malgré des dossiers bien achalandés et un suivi téléphonique répété jusqu’à l’écoeurement, n’avait été foutue de répondre. Ni par oui, ni par non, spécificité culturelle marocaine oblige, à l’instar du Ministère de l’éducation nationale dont j’ai signalé l’attitude plus haut. La preuve que les décideurs qui exploitent ce pays, qu’ils soient d’ailleurs publics ou privés, se ressemblent parfaitement dans leur mépris à l’égard du citoyen. Cela ne changera-t-il jamais ?
Avisé par la production de ce blocage quelques jours plus tôt, j’avais sollicité le concours d’un ami qui avait un ami (les amis de nos amis ne sont-ils pas nos amis ?), féru de culture, au sein de la direction d’une grande banque de la place. Aujourd’hui, juste avant le tournage de la scène de l’arrivée du train, décrite ci-dessus, cet ami m’apprit que l’organisme financier en question était d’accord et il m’indiqua le nom du responsable à contacter pour les dispositions organisationnelles nécessaires. Sans attendre, je communiquai immédiatement la précieuse information à la direction de production, très fier d’avoir réussi là où d’autres eurent le bec dans l’eau. Hourrah ! Il y a vraiment des jours comme ça où tout baigne. Avis aux amateurs.

Mercredi, 29 mai 2002 Il y a également des jours comme ça où rien ne correspond aux prévisions. Allez savoir pourquoi.
Première nouvelle, mauvaise nouvelle. La banque qui avait donné son accord pour le tournage dans l’une de ses agences, eh bien, elle se rétracta. Elle estimait que la scène n’était pas assez positive pour elle. Ben voyons ! Il ne manquerait plus que ça, qu’une entreprise sollicitée pour prêter un décor pour une demi-journée pousse l’outrecuidance au point de vouloir me censurer. Que voulez-vous, comme disait l’autre,  » l’ignorance est toujours prête à s’admirer « . C’est vrai, c’est connu, celui qui ne sait rien, de rien ne doute !
Bref. Concernant la deuxième scène de la journée (journée-nuit en réalité, appelée mixte dans notre jargon), un bâtiment officiel de triste mémoire abandonné depuis un certain temps mais correspondant historiquement à la première partie du scénario, devait me servir de décor. Le jour J, c’est-à-dire aujourd’hui, je constatai avec horreur qu’une partie en avait été démolie. Renseignements pris, je découvris en outre que l’opération de démolition n’avait été entamée que la veille ! Comment se fait-il que les responsables de la chose, qui avaient donné leur accord, n’avaient-ils pas attendu la fin du tournage de la scène, dont ils connaissaient pourtant la date exacte, avant de céder à leur impulsion destructrice ?
Plus tard, nous nous rendîmes au décor suivant, une rue aux murs aveugles présentant des aspérités intéressantes, et nous commençâmes à préparer la scène quand, soudain, un certain nombre d’individus armés se mirent à nous zyeuter par-dessus l’un des murs, l’air particulièrement menaçant. Le mur crade en question, situé en pleine nouvelle médina, n’était pas un cache-misère (comme les murs qui entourent les bidonvilles émaillant la ville et dont le rôle consiste à les dissimuler aux regards) mais plutôt un cache d’un autre genre, un cache-caserne militaire. Donc, à une heure du matin, il fallait que nous ramassions nos cliques et nos claques et que nous nous mettions, comme une horde de sans domicile fixe (SDF), à chercher un lieu plus hospitalier, un décor alternatif en somme.
Le quartier dans lequel nous nous trouvions étant particulièrement sinistre, nous ne tardâmes pas, mon directeur photo et moi, à dénicher la rue idoine. Notre choix fait, l’équipe s’installa et tout le monde se remit au boulot, comme vous pouvez le deviner, dans la joie et l’allégresse.
Après les préparatifs nécessaires (éclairage, machinerie, habillage, maquillage, micros, répétitions), vint enfin le moment de tourner. Soudain, une camionnette apparût au fond du décor et roula vers nous, traversant allègrement le champ. Coupez ! C’était tout bonnement une gentille estafette de la non moins gentille sûreté nationale. La police, quoi. Après les salamalecs, les questions-réponses et les vérifications d’usage, ouste ! Prêt ? Moteur ! Ça tourne ! Action !
Assis en face de l’écran-témoin, les écouteurs plaqués sur les oreilles, j’observais paisiblement la scène quand un bruit imprévu envahit subitement mon espace sonore. Coupez ! C’est quoi ce bordel ? Eh bien, rien de nouveau sous le ciel. C’était uniquement une autre gentille estafette. Et rebelote ! En fait, notre campement n’était pas très éloigné du palais royal.
Maintenant que toute la gentille police de la ville était au courant de notre activité pacifique, nous pouvions enfin reprendre notre tournage en toute tranquillité. Cette fois-ci, pas d’estafette et de police encore moins. Toutefois, vers la fin de la prise, une jeune tête aux cheveux ébouriffés apparût soudain à travers un trou dans le mur et s’adressa à l’un des acteurs en lui reprochant de l’empêcher de dormir. Un vrai SDF, celui-là, et bien défoncé en plus. Cette incursion du réel, non dénuée d’intérêt, me convenait parfaitement et j’étais prêt à me l’approprier mais l’acteur concerné prit malheureusement peur. Il perdit les pédales et se mit à répéter la première phrase de sa réplique, tel un vieux disque rayé. Et comme il fallait s’y attendre, l’équipe ne résista point à ce spectacle insolite et piqua collectivement un formidable fou rire ! Quant au jeune SDF dans les vapes, il ne se rendit même pas compte de notre présence et regagna aussitôt ses pénates pour replonger dans ses paradis artificiels !

Jeudi, 30 mai 2002
Lors de cette journée-ci, mixte elle aussi, je devais enfin tourner les deux toutes premières scènes du film. Pour la première, extérieur nuit, il fallut recourir à une astuce en terme d’éclairage pour en venir à bout dans un temps raisonnable. En fin de compte, ce fut autre chose qui perturba le tournage. Au moment où l’éclairage de la deuxième partie de la scène était prêt, les acteurs engagés pour incarner deux policiers refusèrent d’accepter leurs rôles.
Ici, une explication s’impose. Entre la date de leur engagement et celle du tournage de leur scène, les choses avaient évolué. Un scénario est certes une feuille de route mais une feuille de route qui tient compte aussi, dans une certaine mesure, de la route et donc des aléas de celle-ci et des changements qu’elle est parfois amenée à connaître. Dans ce cas précis, la scène avait connu un changement radical. Les dialogues de ces acteurs avaient disparu et leur statut avait été réduit à celui de figurants car je m’étais soudain rendu compte, après avoir tourné une bonne partie du film, que la scène dans son état initial était un peu guignolesque et qu’il fallait absolument la traiter d’une manière différente, beaucoup plus nuancée. Je ne pouvais donc en aucune façon transiger sur ce nouveau choix. L’intérêt du film en dépendait et prévalait donc à toute autre considération. Sitôt dit, sitôt fait. Les deux acteurs acceptèrent à la fin d’endosser les uniformes de policiers et les répétitions reprirent. Il se posa toutefois un autre problème. Nous étions accompagnés ce soir-là par quelques policiers, vrais de vrais ceux-là, pour le service d’ordre dont le chef avait remarqué que l’un des acteurs portait des chaussures de couleur marron et attira aussitôt mon attention sur la non-conformité de cette couleur. Pour trouver des chaussures réglementaires à une heure du matin, il fallait se lever de bonne heure. Heureusement que l’un des techniciens portait des chaussures noires dont la pointure était identique à celle de l’acteur en question. Ouf !
Pour la scène suivante, que je prévoyais de tourner au boulevard Mohammed V, eh bien, je vous défie d’aller faire un tour sur cette artère historique à 2 heures du matin. Un coupe-gorge et une décharge publique ! Comment se fait-il, citoyens casablancais, qu’un tel joyau architectural se retrouve abandonné la nuit à la saleté, au tapage et à l’insécurité ? Vivement le jour !

Vendredi, 31 mai 2002
Journée très spéciale. Vous allez voir pourquoi, pas plus tard que toute à l’heure. Elle devait commencer par de petites scènes dans le hall de l’immeuble d’Amal et sur le palier de son appartement. Toute l’équipe se pointa à 14 heures sauf… la costumière. Celle-ci, enceinte, rappela une demi heure plus tard pour annoncer qu’elle avait eu un malaise et qu’elle allait arriver bientôt. Quand  » bientôt  » avait sonné, elle débarqua sur le plateau mais sans l’un des costumes, celui justement de la première scène. Calmos. Quand on a affaire à une jeune femme dynamique, mignonne en plus, je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne je suis vite désarmé. Que voulez-vous, je trouve que la plupart des jeunes marocaines actuelles sont non seulement délicieuses mais aussi de plus en plus entreprenantes et j’ai envie d’en tenir compte et d’en témoigner. Vous n’avez qu’à voir aussi Sanaâ ou Maria, par exemple, pour que vous perdiez le nord, le sud et le reste. Les barbus et autres trépanés, titulaires ou intermittents du conservatisme et de l’obscurantisme, n’ont qu’à bien se tenir !
Cette digression nécessaire étant faite, notamment pour servir et valoir ce que de droit, je proposai à Amina, la costumière en question, de confier les costumes à Meriem, l’assistante à la réalisation, ou à Maria, la maquilleuse, et de rentrer chez elle pour se reposer. Mais, conscience professionnelle oblige, elle écarta délicatement ce conseil et s’obstina à participer au tournage jusqu’au bout. Bravo !
Ensuite, pendant le tournage des scènes évoquées plus haut, un fait digne d’être souligné. Il concerne la petite Salma, qui joue le rôle de Leyla, la fille d’Amal et de Kamal. Au moment de la préparation de la scène la concernant, quelqu’un de l’équipe s’approcha d’elle dans l’intention de s’amuser avec elle. Mais elle le rabroua gentiment en lui expliquant qu’il risquait de la déconcentrer ! Vivement un nouvel opus ensemble !
Comme vous l’avez peut-être deviné, il restait encore la fameuse scène de la malheureuse agence bancaire. Ayant été éconduits par toutes les banques sollicitées, nous nous étions résignés à construire un décor correspondant dans lequel le tournage était prévu à la fin de la journée. Si les banquiers avaient cru qu’ils allaient m’empêcher de m’exprimer, eh bien, ils se plantaient lamentablement. C’est pas parce qu’on détient le fric qu’on serait en droit de mépriser ceux qui n’en ont point. Croyaient-ils, pour paraphraser quelqu’un, que  » le fric, c’est comme un parachute ; quand on n’en a pas, on s’écrase ? »
Avant la fin du tournage dans l’immeuble d’Amal, un coup de fil de mauvais augure. Le décor de la dernière scène était prêt, les figurants aussi mais… l’actrice était subitement tombée malade !
Aussitôt branle le bas de combat, téléphones, palabres, mobilisation de médecins et conseils auprès des assurances du film, avec tout ce qui accompagne un tel chamboulement en consommation intensive de clopes, en transpiration excessive et en battements insensés des cœurs.
A un moment donné, j’aperçus dans la rue une jeune fille qui, de dos, ressemblait étrangement à mon actrice – à peu près le même port de tête, la même sveltesse et la même allure – et une idée fit immédiatement tilt dans mon esprit. Vous l’avez bien deviné, j’appelai aussitôt Meriem, l’assistante chargée du casting, lui confiai le tilt en question et lui demandai d’approcher la jeune fille pour la retenir afin que je puisse l’utiliser comme doublure, en cas de besoin.
Pourtant, en fin de journée, l’actrice (originale et non sa doublure virtuelle) arriva tout d’un coup sur le plateau, pâle et éthérée, telle une héroïne romantique. Et ainsi la scène de la banque fut enfin tournée sans d’autres accrocs.
Le tournage étant finalement bouclé et bien bouclé (en vingt-cinq jours, record exceptionnel pour moi !), toute l’équipe pouvait enfin laisser exploser sa joie bien méritée lors d’une fête sympathique et bien arrosée, organisée à cette occasion par la production.

Samedi, 1er juin 2002
Malgré la cuite de la veille, heureusement très modérée, il fallait reprendre le boulot. Le tournage avait été en effet bouclé (je ne vous ai pas menti hier), mais il restait à enregistrer quelques sons seuls, en particulier quelques répliques au téléphone et autres voix off.
A l’issue de cette séance, qui eut lieu dans un studio d’enregistrement casablancais, je me rendis enfin compte que j’allais perdre de vue pour une durée inconnue pas mal de collaborateurs auxquels je m’étais très attaché pendant cette aventure. En fait, c’est ça le lot que réserve la pratique cinématographique à un réalisateur comme moi. N’ayant pas souvent l’occasion de tourner, un long-métrage tous les cinq ans en moyenne, je n’ai pas l’opportunité de retrouver aussi rapidement que je l’aurais souhaité les comédiens et les techniciens dont il m’arrive d’apprécier la prestation et/ou l’amitié.
D’aucuns me diront que la solution ne dépend pratiquement que de moi. Je n’ai qu’à cesser de paresser et retrousser les manches de mon cerveau pour élaborer rapidement un nouveau projet aussitôt le précédent bouclé, en prenant exemple sur les Speedy Gonzalez parmi mes collègues. Mais la course contre la montre de ces derniers ne risque-t-elle pas, si ce n’est pas déjà fait, de se transformer en une course contre le cinéma ? Gare à la confusion entre quantité et qualité, mauvais théâtre filmé et cinéma ! Pour ma part, la démarche qui correspond à mes besoins, ainsi d’ailleurs qu’à mon tempérament, demeure peu ou prou différente. Je ne décide d’entreprendre un tournage qu’en réponse à une urgence qui me donne l’occasion de mettre  » en récit, comme disait Paul-Laurent ASSOUN, un scénario qui implique quelque chose d’essentiel de (m)on propre désir. »

Abdelkader Lagtaâ


Photos de tournage


Photos de film