Maroc Hebdo International
“Je filme par besoin”
“Face à face” est le quatrième long-métrage de la longue carrière de Abdelkader Lagtaâ. Une introspection existentielle qui renvoie au spectateur une image de lui-même, sans fioriture ni flatterie.Propos recueillis par Loubna Bernichi
• Abdelkader Lagtaâ, le témoin d’une époque.
• Maroc Hebdo International: Comment voyez-vous votre film “Face à Face »?
– Abdelkader Lagtaa: “Face à Face » constitue une évolution dans mon parcours cinématographique. Dans ce long-métrage, j’ai accordé de l’importance à l’aspect esthétique. Je ne me suis pas contenté de raconter l’histoire, mais je suis allé au-delà. J’ai essayé d’explorer la complexité des personnages et d’interpréter le réel au sein duquel ils essayent de fonctionner. • Maroc Hebdo International: Younes Megri joue le premier rôle masculin, qu’est-ce qui a motivé ce choix? – Abdelkader Lagtaâ: Je choisis mes acteurs en fonction des personnages du scénario. Je tiens compte de l’aspect physique du comédien, de sa photogénie et de son expérience. Ensuite, j’essaye de parvenir avec lui à une compréhension commune du scénario et du personnage pour aboutir à une complicité réelle. Je tiens à ce que le comédien s’approprie le film et le défende autant que moi-même. Pour parler de Younes Megri, j’ai constaté que c’est un comédien qui se distingue par une sobriété et une économie de moyens qui lui permettent d’être juste, spontané et de donner au personnage la profondeur et la complexité qui lui est propre.
• Maroc Hebdo International: Qui est Sanaâ Alaoui, le premier rôle féminin?
– Abdelkader Lagtaâ: C’est une jeune comédienne qui vit à Paris et que j’ai rencontrée à l’occasion d’un casting, en France. Dès que j’ai vu ses photos et que j’ai eu l’occasion de discuter avec elle, je me suis rendu compte immédiatement qu’il y avait une complicité intellectuelle entre nous et qu’elle était la comédienne idoine pour le rôle féminin du film, ce qui ne s’est pas démenti pendant le tournage.
• Maroc Hebdo International: Pourquoi, dans votre film, accordez-vous une séquence à Ahmed Snoussi (Bziz), alors qu’il est censuré?
– Abdelkader Lagtaâ: Cette séquence répond à un besoin d’inscrire une période dans le film qui se déroule dans les années 90. Il m’a semblé opportun d’utiliser le parcours de Ahmed Snoussi pour témoigner d’une époque que je croyais révolue, mais il se trouve que Bziz continue à être frappé par la censure. Ce qui démontre que la liberté d’expression n’est pas encore rentrée dans les mœurs. D’autre part, le parcours de Bziz rejoint aussi le chemin du personnage Kamal (Mohamed Marouazi), qui subit lui aussi l’arbitraire dans son travail. Moi-même, j’ai fait l’objet de la censure à plusieurs reprises. Mon film, “La Porte close » a enduré la censure institutionnelle et celle de nombreux exploitants. “Les Casablancais » a eu le même sort. Certains exploitants ont exigé la coupure de quelques plans, après avoir pourtant programmé le film. Je pense que le problème de la censure au cinéma doit être résolu. Je propose le remplacement de la commission de contrôle par une commission de classification. Cette solution laisserait le choix au producteur de couper les scènes incriminées pour avoir le label “Tous publics » ou de les garder, mais en voyant son film interdit à une certaine tranche du public.
• Maroc Hebdo International: L’allusion à la sexualité est très présente dans vos films…
– Abdelkader Lagtaâ: J’ai toujours voulu que mes personnages soient sexués. La sexualité fait partie de la vie et il est important de l’inscrire dans les films. D’autant plus que mes personnages aspirent à la modernité et à la liberté. Ils ont chacun le projet de se réaliser sans le cacher et ils agissent en toute liberté. Par conséquent, ils sont amenés à se libérer des contraintes de la société et d’exprimer le désir qu’ils éprouvent les uns vis-à-vis des autres sans hypocrisie en bravant les tabous et les interdits. La sexualité, pour moi, est l’un des moteurs de la fiction.
• Maroc Hebdo International: Pourquoi n’avez- vous réalisé que quatre films seulement, “Un Amour à Casablanca », “Les Casablancais », “La Porte close » et “Face à Face » dans une longue carrière?
– Abdelkader Lagtaâ: Mon tempo est lent. Je ne fais un film que lorsque je ressens le besoin de m’exprimer sur une situation, un événement ou une idée qui m’apostrophe.Par ailleurs, la machine cinématographique est très lourde, ce qui nécessite un investissement tous azimuts. L’auteur, en l’occurrence le réalisateur ou le producteur, se voit obligé de s’investir à plusieurs échelons, tant au niveau de l’écriture qu’au niveau de la recherche du financement. La situation étant ce qu’elle est, je me retrouve forcé de ne faire un film qu’au moment où je ressens la nécessité de m’exprimer sur mon environnement. Ce qui explique le peu de productions que j’ai pu réaliser.
• Maroc Hebdo International: Vos quatre long-métrages ont été primés dans des festivals nationaux ou internationaux, et ont eu beaucoup de succès, comment l’expliquez-vous?
– Abdelkader Lagtaâ: Comme je l’ai déjà dit, je ne réalise des films que lorsque j’en ressens un réel besoin. Ils finissent forcément par interpeller le public qui trouve qu’ils sont crédibles et sincères. Je n’ai jamais voulu épater le spectateur, ni de le caresser dans le sens du poil; mais d’essayer de partager avec lui des expériences et des moments vécus. Je considère que le public marocain est intelligent et qu’il a une mémoire cinématographique importante; c’est pour ça que j’essaye de l’amener à m’accompagner dans mon aventure cinématographique.
Face à face, long-métrage de Abdelkader Lagtaâ
En quête de repères
Après avoir été primé dans le cadre du septième Festival National du Film d’Oujda en juin2003, le film “Face à Face », de Abdelkader Lagtaâ, est à l’affiche dans les salles de cinéma du Royaume. Cette fiction, émouvante et dramatique, raconte l’histoire de Kamal (Mohammed Marouazi), un ingénieur qui participe à la réalisation d’un grand barrage. Au milieu des années 90, à un moment donné de l’évolution de travaux, il découvre que le projet a été modifié à son insu. En apprenant que les raisons de cette modification sont liées à des intérêts particuliers qui portent gravement préjudice à la finalité de l’investissement, il manifeste vivement son opposition.
Face à cette attitude, son patron le mute à Errachidia, aux confins du désert. De retour, sa femme Amal (Sanaâ Alaoui) et sa fille Leila avaient disparu. Les recherches pour les retrouver ne donnant aucun résultat, il finit par croire que sa femme l’a quitté à cause d’un vieux différend entre eux.
Résultat
Quand Amal réapparaît, quelque temps plus tard, elle découvre que son mari a disparu et elle pense à son tour qu’il a quitté le Maroc pour le Canada, pays où il avait l’intention de s’installer après ses études. Amal et Kamal vont-ils se rencontrer? Un scénario captivant et plein de rebondissements. Le contenu principal du film “face à Face », c’est la quête existentielle des principaux personnages, qui, à un moment de l’histoire, constatent que leurs repères sont inopérants et se retrouvent obligés de se remettre en cause pour redonner un sens à leurs vies.o BE.L

