RYTHMIQUE

LA VERITE
N°143

RYTHMIQUE

Par Mohamed SOUKRI

 

 » Face à face  » est le genre de film qu’il ne faut pas raconter mais qu’il faut tout simplement voir et… écouter. Il est pratiquement impossible de transmettre au lecteur une teneur austère où tout se joue sur le rythme. Il y a dans ce film un regard rigoureux sur la société marocaine. Bien sûr, ce regard porte, comme ses prédécesseurs,  » Un amour à Casablanca « ,  » Porte close  » et  » les Casablancais « , sur l’espace et la tragédie familiale. Mais  » Face à face  » s’inscrit dans un nouveau registre, avec l’acquis du savoir-faire en plus. Au moment du visionnage, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à Ibn Khaldun qui avait vanté dans ses  » prolégomènes  » les vertus du savoir-faire à force de répéter les gestes de façonnement de l’objet d’art jusqu’à acquérir LA GESTE créative. Surpris -agréablement – par le dernier opus de Lagtaâ ?

Oui, je le suis, sans toutefois prétendre à l’infaillibilité de mon point de vue. Cette fois l’approche de Lagtaâ a tenté de transcender la réalité du Maroc, pour donner une vision globale, moderne et intégrée dans le cinéma universel. Dans ce sens, ce film peut aussi intéresser d’autres spectateurs que les Marocains. D’abord, Lagtaâ prend soin de l’écriture. Dans beaucoup de films marocains, cette préoccupation est absente (mais peu importe, les cinéastes sont en période d’apprentissage). Or, l’écriture, dans le sens de ce film, est une affaire de forme, laquelle est indissociable d’une quête qui la fonde, la quête inextricable de soi. La recherche de l’identité, sujet obsessionnel de Lagtaâ, est aussi un processus formaliste. Du coup, le film est un travail sur l’agencement des images, selon un rythme choisi, des raccords et des cadrages appropriés. C’est pourquoi le film n’est ni explicatif, ni redondant, et encore moins illustratif. Il est tout simplement parcimonieux et économe. Il est énergétique dans le sens où la force qui le traverse n’en fait pas un médium mais un moyen survoltant des personnages singuliers, transcendés par leur propre destin.

Il y a une dichotomie dans le film articulant les espaces clos et les  » espaces westerniens « . Cette dichotomie est bien ponctuée par un fondu au noir. A partir de là, cette deuxième moitié du film devient un road-movie refondant la quête de soi, dans un parcours rocailleux et chaotique. Le même processus, toutes proportions gardées, a été observé dans  » Porte close « , dans un parcours limité à Casablanca-Ouarzazate. Mais dans  » Face à face « , la route est plus longue et les protagonistes s’enfoncent davantage dans le sud jusqu’à la perte la plus totale de leurs repères, jusqu’à la confrontation la plus dure avec eux-mêmes et entre eux-mêmes. Il s’agit d’une double descente au fond du pays et au fond de soi, qui fonctionne plus comme une exploration qu’une métaphore. Une topographie de l’errance et de l’enlisement. Une marche dans des contrées étrangères à soi, non pas seulement parce que la géographie et les langues sont hostiles, mais aussi parce que la rupture avec le passé n’est jamais opérable, au moment où les certitudes se perdent, l’une après l’autre.

Dans cette deuxième partie du film, le relevé des plans est intéressant. Les mouvements de caméra étant réduits au minimum, c’est la posture statique du plan qui porte la signification et la cohérence de l’ensemble du film.
Chaque plan contribue à apporter une  » vérité  » sur les protagonistes en étant  » poussé jusqu’à ses limites « . Le plan est, le plus souvent, cadré de manière à capter, à chaque fois, un moment de ces vérités, en intégrant les personnages dans un trop plein du décor. Un décor qui constitue une profondeur, un objet figuratif pour prendre en charge l’intensité. Ainsi de ce plan en plongée cadrant le 4×4, transportant Redouane (Y. Megri) et Amal (S. Alaoui) circulant sur un plateau labyrinthique du Haut Atlas. Ainsi de ce plan montrant un décor désertique et rocailleux s’étendant à perte de vue, mais surtout ce plan montrant la voiture qui s’arrête au bord d’une route, laissant les deux personnages s’avancer et s’instaler parmi une terre sèche et craquelée.
Rares sont les films marocains où les plans sont autant plus expressifs que fonctionnant comme de simples éléments dans le déroulement de la narration. N’oublions pas aussi l’usage de la musique qui intervient comme un moyen d’expression et de signifiance. Cet usage très parcimonieux de la musique, qui revient comme un leitmotiv, s’enchevêtre avec l’ensemble pour  » produire du sens « .
Mais le sens de ce film, si l’on veut lui en trouver un, débouche sur un questionnement : pourquoi nous ne pouvons pas rompre avec le passé et ses vieux démons ? Quelle identité peut-on avoir dans l’égarement le plus singulier par rapport à soi, à ses certitudes, à sa géographie et à ses langues ? Constant trafic d’une crise sociétale. Lagtaâ paraît plus proche de cet axiome à connotation deleuzienne : le cinéma est surtout un outil de pensée et de questionnement.

LA VERITE, hebdomadaire marocain, N°143, du 06 au 12 décembre 2003