« La moitié du ciel »
de Abdelkader Lagtaâ
L’émotion et la distance

par Mohamed Jibril

FILMS D’AUTEUR: LA VOIE DE L’EXIGENCE

Adaptation du livre de Jocelyne Laabi, le nouveau film de Abdelkader Lagtaâ qui sort actuellement en salle, restitue la sombre époque des années de plomb sous un angle assez inattendu. Le propos et la tonalité du film, servis par la sobriété du jeu des acteurs et par les choix de l’auteur liés à la narration, l’image et la musique, favorisent l’empathie et la réflexion du spectateur.

Ce n’est certes pas un hasard que le réalisateur Abdelkader Lagtaâ revienne dans son sixième film de long métrage « La moitié du ciel » sur la thématique principale qui fut au cœur de ses précédents films: celle de la violence répressive sous ses diverses formes dans la société marocaine. La période particulièrement sombre des années 70 et 80, entachée par une persécution démesurée à l’encontre de groupes qui se voulaient révolutionnaires mais dont l’activité réelle ne pouvait justifier un traitement aussi cruel, n’a cessé d’interpeller ce cinéaste par sa violence mais aussi sa part d’opacité et de mystère. Le livre-témoignage de Jocelyne Laabi (« La liqueur d’aloès ») évoquant son vécu ainsi que celui des femmes des prisonniers durant ces années, suscita chez Lagtaâ le désir de l’adapter pour aborder cette période à travers ce regard particulier. Le scénario écrit avec le poète Abdellatif Laabi, l’une des victimes notoires de cette répression, ne visait pas, selon le réalisateur, en priorité une restitution quasi-documentaire de la situation évoquée, seul un bref rappel historique en quelques flashes ayant été inséré au début du film. C’est qu’il ne s’agit plus d’un sujet tabou, puisque plusieurs livres de témoignage et de réflexion aussi poignants qu’éclairants lui ont été consacrés depuis les années 80 et que plusieurs films, plus ou moins aboutis, l’ont abordé sans risques encourus.

Abdelkader Lagtaâ

Une perspective non frontale.

Le propos de « La moitié du ciel » se situe d’emblée dans une perspective non frontale par rapport au cœur même des événements. Il introduit ainsi une distance qui, et c’est là l’essentiel pour son auteur, offre au spectateur une plus grande latitude d’identification par rapport au drame humain relaté. On sait qu’il est bien plus difficile d’y parvenir quand l’image des scènes de torture ou d’extrême détresse est trop directe et brutale. Les films réalisés ailleurs qui ont réussi à recréer de telles épreuves ont, de diverses façons, introduit des biais, plus allusifs et suggestifs, pour ne pas terrasser le regard et l’imagination des spectateurs. D’où, chez Lagtaâ, le souci de ne pas forcer la dimension dramatique d’un thème qui ne l’est que trop, et de ménager une certaine distance, faite de retenue dans le jeu des acteurs et d’une certaine lenteur du temps du récit. Le personnage de Jocelyne Laabi est ainsi rendu plus proche, plus accessible à l’empathie du spectateur. L’hommage rendu à son endurance et son courage combatif, de même qu’aux autres femmes de prisonniers, coule de source mais la tonalité dominante est celle de l’émotion sans pathos qui force l’adhésion car elle rend plus sensible et plus proche ce que ces femmes ont pu vivre et ressentir.

C’est ainsi que le film s’est joué sur une partition où vont de pair l’émotion et la perception assez distanciée d’une situation violente où la mécanique répressive a voulu broyer des jeunes ayant seulement osé braver l’ordre établi. Sans brusquer, sans trop secouer, le film crée une proximité et une familiarité avec les personnages et leur vécu. Ceux qui avaient à l’époque mené une vie sans ennuis majeurs peuvent ainsi mesurer, avec cet éclairage individuel et intime, ce qu’a pu être, non loin d’eux, le sort des nombreuses victimes de la répression et de leurs familles. Lors de la projection du film en avant-première à Casablanca, plusieurs jeunes spectateurs étaient saisis par cette évocation d’un passé qu’ils n’ont pas connu et voulaient en savoir davantage. Nul doute que ce film ne renvoie aussi à cette leçon indépassable, à savoir que la lutte pour la liberté et la dignité n’est jamais close et toujours actuelle car les menaces que font peser sur le présent et l’avenir d’autres idéologies et systèmes ennemis de la liberté n’ont pas disparu.

Une dominante en demi-tons.

Cette approche filmique se traduit par le jeu sobre des acteurs. L’émotion qui se dégage des deux protagonistes principaux (Jocelyne incarnée par Sonia Okacha et Abdellatif par Anas El Baz) est d’autant plus sensible qu’elle est retenue, même dans les moments d’intensité. Toute la subtilité consiste à traduire ce mélange de douleur et de courage, d’abattement et de résistance, de solitude et d’espoir. On reconnaît la manière de travailler de Lagtaa avec ses acteurs dans tous ses films, faite de complicité persuasive, pas trop directive et basée sur la confiance. C’est ainsi qu’il parvient à obtenir d’eux à la fois ce qu’il attend et aussi ce qu’ils apportent d’eux-mêmes au personnage. Aussi la jeune Sonia Okacha a-t-elle donné plus nettement la mesure de son talent et Anas El Baz (révélé dans « Casanégra » de Nourredine Lakhmari et « Pégase » de Mohamed Mouftakir) a-t-il ajouté une facette nouvelle à son profil d’acteur. Il faut aussi relever la prestance des autres interprètes, dont Marc Samuel incarnant un convaincant Abraham Serfaty.

Contribuant à cette atmosphère, l’image est de même conçue selon le choix du réalisateur et la maîtrise du chef opérateur Pierre Jouvion, de façon à rester sur des demi-tons, l’éclairage étant tamisé et atténué pour ne pas accentuer la luminosité et les contrastes. Il s’agit d’induire une distance dans le temps pour recréer l’époque de la narration et aussi de ne pas saturer l’image avec des couleurs et des détails trop vifs pour bien souligner la tonalité et le propos du film. La musique, d’une belle facture, rappelle en contrepoint l’intensité dramatique sans pour autant submerger le ton et l’atmosphère du film. Autant d’éléments qui participent de l’unité cohérente de ce dernier et du style de son auteur.

Mohamed Jibril (le site DIMABLADNA)