- Pouvez-vous nous parler de la genèse de La Porte Close ? – Après Un amour à Casablanca, j’avais ressenti le besoin d’explorer un autre espace différent du huis clos urbain. Celui de la région de Ouarzazate, que je connaissais un peu, m’a semblé répondre à ce désir. A cette même époque, j’avais un frère instituteur dans un bled perdu du côté du Djebel Ouarkziz. Son vécu d’exilé m’avait vivement interpellé. A partir de là, j’ai travaillé sur l’interaction entre ce décor particulier et ce récit singulier pour essayer d’exprimer le désenchantement d’une série d’individus qui aspirent à s’émanciper mais qui ne réussissent pas à se réaliser.
- Une fois le film prêt, combien de temps est-il resté dans les tiroirs de la censure ? – Il devait être distribué en mars de l’année dernière mais la Commission de censure (appelée depuis quelques années commission de contrôle des films) en a décidé autrement. Au départ, étant donné l’évolution politique du pays, j’avais cru qu’il s’agissait d’un malentendu voire d’une plaisanterie. Après, quand je me suis rendu compte que ces gardiens de la morale publique ne plaisantaient guère, j’ai essayé de résister. J’ai entrepris des démarches auprès de quelques responsables du gouvernement mais leur attitude frileuse m’a confirmé que les années de plomb avaient tellement façonné les esprits qu’il était inutile d’insister. Ce qui est marrant, parce qu’il vaut mieux rire de tout ça, c’est que toute la presse a soutenu mon combat sans qu’aucun politicien ne daigne se prononcer. Pour répondre à votre question, la sortie du film a été en fait retardée d’une année entière. Dans la vie d’un cinéaste de chez nous, une année c’est rien du tout, n’est-ce pas ?
- Pouvez-vous nous donner les scènes qui ont été censurées ? – Celles en rapport avec l’homosexualité et la nudité masculine. La première, c’est celle dans laquelle l’instituteur homosexuel profite de l’ivresse du héros et de son sommeil pour se mettre à le déshabiller et à le caresser. Les caresses ont disparu. La seconde, est celle dans laquelle le héros sort de la salle de bain d’une chambre d’hôtel à Ouarzazate avec une serviette autour de la taille. Surpris par la présence inattendue de sa belle-mère, supposée être à Casablanca, il laisse tomber la serviette et laisse par conséquent apparaître son système pileux. Eh bien, le système pileux a lui aussi disparu. Dans Un amour à Casablanca, il y a un plan où on voit le même système pileux du même acteur (Mohamed ZOUHIR) et pourtant, ce plan n’a pas été censuré. Que faut-il en conclure ? Qu’en 1992, le système basrien était plus tolérant à l’égard du système pileux ?
- Que ressent un réalisateur de voir ainsi la version définitive de son film amputée ? – De l’indignation et de l’amertume. Un film me coûte quelques années de ma vie, des années d’effort, de souffrance, d’espoir et de désespoir. Par conséquent, je ne comprendrai jamais pourquoi on permet officiellement à quelqu’un d’imposer son point de vue à l’auteur du film et aux spectateurs d’autant plus que ni les auteurs ni les spectateurs ne lui ont octroyé ce droit. Il y a forcément là quelque chose qui cloche et qui nécessite d’être revu et corrigé.
- Votre film, avec des scènes et des paroles très crues, est un véritable exemple de genre nouveau dans le cinéma marocain. De façon positive s’entend. Pensez-vous que le public adhérera à cette vision ? Ne craignez-vous pas de le choquer un petit peu ? – Il est très possible que le film choque le public. Mais il ne choquera pas les spectateurs. Ceux-ci, en tant qu’individus libres, adultes et vaccinés ont un autre rapport à la fiction. Ils ne se contentent pas d’aller au cinéma, ils choisissent de voir des films et ils assument ce choix. Quelqu’un m’avait dit une fois qu’il ne pouvait pas voir mes films avec sa mère. Je lui ai répondu qu’on ne voit pas un film avec. On voit un film dans un rapport de face-à-face. Il a suivi mon conseil et il a réussi à se libérer de l’emprise maternelle. L’œuvre cinématographique rend donc plus libre.
- La relation belle-mère/Saïd semble très incestueuse. Pourtant, elle n’est pas assez explicitée par rapport aux autres situations. Pourquoi ? – Je dois avouer qu’il y a deux situations qui stimulent mon imagination, le désespoir et l’ambiguïté. Concernant la relation dont vous parlez, je n’ai pas senti le besoin d’être plus explicite. J’ai préféré laisser aux spectateurs l’opportunité d’appréhender cette relation œdipienne, chacun à sa manière, d’après sa propre expérience et son désir refoulé. En plus, comme vous pouvez le constater, le statut de cette femme n’est pas explicite non plus. Est-elle la mère ou la belle-mère du héros ? Même si elle est la belle-mère, elle joue de toute façon le rôle de la mère. Et la mère, comme nous le savons, n’est-elle pas le premier objet de notre désir ?
- Vous semblez traîner une réputation de cinéaste sulfureux à la limite de la provocation. Est-elle justifiée ? – Je pense que notre société a besoin d’être bousculée parce qu’elle est trop ringarde à mon goût. Elle a besoin d’être passée à la moulinette d’une «movida» à l’espagnole pour qu’elle puisse rompre avec les séquelles des années de plomb, les pesanteurs et les tabous qui continuent insidieusement à la régir et pour qu’elle puisse inventer et développer de nouvelles valeurs d’émancipation, d’égalité et de tolérance. Mais la «movida» étant un mouvement culturel et artistique., qu’elle est par conséquent la création artistique marocaine actuelle susceptible de contribuer à cette rupture salutaire ? Je constate au contraire qu’il y a une telle frilosité qu’à chaque fois qu’une avancée ou tentative d’avancée pointe le bout de son nez, elle est immédiatement taxée d’irresponsabilité ou de vulgarité. Or la vulgarité, n’en déplaise aux âmes sensibles empêtrées dans leur confort étriqué et abrutissant, est un acte créatif autrement plus libérateur. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir comment la post-modernité avec sa vulgarité, ses marginaux et ses transgressions a sapé le moral des troupeaux pour transformer la société espagnole. En fin de compte, si je suis perçu comme sulfureux, alors que je n’ai jamais réussi à aller jusqu’au bout de ma démarche, c’est tout simplement parce que l’environnement est trop conformiste, trop hypocrite.
- Pensez-vous que la censure soit un frein à la créativité artistique et cinématographique ? – Sans aucun doute car la création et la censure sont absolument antinomiques. D’ailleurs, il n’y a pas une seule censure mais plusieurs. La plus insupportable parmi elles reste cependant la censure institutionnelle parce qu’elle constitue un corps étranger par rapport à l’œuvre, dans la mesure où elle ne fait pas partie du processus de fabrication ni de réception de l’œuvre. Jusqu’à preuve du contraire, celle-ci n’est pas destinée à la censure.

